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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXII

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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXII   Mer 10 Jan - 19:21

XXXII


Les Genêts
.



Il est temps de revenir à madame de Beaupréau et à Hermine, que nous avons laissées sous le coup de cette foudroyante lettre écrite par Baccarat à Fernand Rocher.

M. de Beaupréau
, on s'en souvient, sous le spécieux prétexte d'aller porter à Fernand, en l'accompagnant d'un rude commentaire, la lettre d'Hermine, mais en réalité pour courir porter cette lettre à Baccarat, M. de Beaupréau, disons-nous, était sorti presque sur-le-champ, laissant seules la jeune fille et sa mère.

Hermine était demeurée debout, l'œil fixe, dans la morne attitude de ceux que la fatalité frappe si violemment qu'ils n'ont pas même la force de s'abandonner au désespoir, et qu'il y a en eux comme un doute de la réalité.

Madame de Beaupréau regardait sa fille avec l'anxieuse attention d'une mère qui voit mourir son enfant, et elle ne trouvait pas un mot, pas un cri, pas un élan du cœur pour la consoler, tant la douleur d'Hermine paraissait immense en sa résignation.

Enfin elle se leva lentement, alla vers sa fille, toujours immobile et l'œil sec, la prit dans ses bras et l'y étreignit silencieusement. 
- "Ma mère," dit alors Hermine, "je veux entrer au couvent ... Je ne me marierai jamais.
- Au couvent !" s'écria la pauvre mère éperdue, "tu veux ... entrer ... au couvent ? ... Mais tu me quitterais donc, moi, ta mère ?"
Hermine jeta un cri.
- "Non, non," dit-elle, "pardonnez-moi, je suis folle, folle de douleur. Non ! je ne vous quitterai pas, ma mère."
Hermine alors fondit en larmes et pleura longtemps sur le sein de sa mère, qui la couvrait de muettes caresses.
Pendant plusieurs heures, les deux pauvres femmes se tinrent enlacées étroitement, mêlant leurs sanglots et confondant leurs soupirs ; puis Hermine se redressa forte et résolue et dit à sa mère :
- "Il y a longtemps que votre tante, madame de Kermadec, désire nous voir. Voulez-vous partir ? Je ne puis rester à Paris ; j'y mourrais ..."
Madame de Beaupréau accueillit cette proposition de sa fille avec un élan de joie. Partir, n'était-ce pas tromper un moment la douleur de sa fille en la dépaysant ? N'était-ce point demander une distraction de quelques jours aux accidents du voyage ?

M. de Beaupréau rentra vers minuit ; il était soucieux et avait le front un peu pâle ; il venait d'avoir sa première entrevue avec sir Williams, dans cette chambre de la rue Serpente où le baronnet était arrivé à temps pour lui arracher Cerise. Madame de Beaupréau et sa fille étaient trop émues elles mêmes pour prendre garde à son trouble.

- "Le drôle est invisible,"
dit le chef de bureau, faisant allusion à Fernand Rocher ; "je l'ai cherché de tous côtés dans le bal et ne l'y ai point vu. Il était sans doute chez mademoiselle Baccarat. Mais, demain, au ministère ...

- Monsieur," interrompit Madame de Beaupréau en prenant son mari à part et l'entraînant dans une embrasure de croisée, "ma fille aimait ce jeune homme, elle l'aimait avec passion ; elle peut en mourir, il faut la distraire à tout prix.

- Je suis de votre avis ; mais que faire ?


- Lui faire quitter Paris.

- Et où ira-t-elle, en ce cas ?

- Je l'emmènerai chez ma tante, madame de Kermadec. 

- Au château des Genêts ? 


- Oui, monsieur.

- Mais l'idée est excellente !"
s'écria M. de Beaupréau, qui songea sur-le-champ qu'il allait être libre ... libre pour quelques jours , et par conséquent en position de chercher à revoir Cerise.

- "Si vous le voulez bien," continua Thérèse, "nous partirons demain matin.

- Le plus tôt possible est le meilleur,"
répondit le chef de bureau.

Madame de Beaupréau
et sa fille passèrent une partie de la nuit à faire leurs préparatifs de départ.

Dès le matin, des chevaux de poste et une berline furent commandés, et, à neuf heures, Thérèse et son enfant quittaient Paris et prenaient la route de Bretagne. De telle sorte que la servante n'avait point menti à Fernand Rocher, lorsque celui-ci, à demi-fou de douleur, après avoir lu cette lettre fatale où Hermine le congédiait, et que Colar, déguisé en commissionnaire, lui apporta ; lorsque celui-ci, disons-nous, s'était présenté rue Saint-Louis. Ces dames étaient bien réellement parties pour le château des Genêts.

L'habitation des Genêts, où Thérèse et sa fille arrivèrent, n'avait plus que des titres douteux à la pompeuse dénomination de château.

C'était, à vrai dire, une ruine mal conservée, dont une aile seule était encore habitable et qui ne rachetait sa vétusté et son apparence misérable que par le site charmant qui l'environnait et le bel étang qui s'étendait sous ses fenêtres.

Cet étang était pourvu d'une barque, et, dans la belle saison, la barque et l'étang jouaient un grand rôle dans les rares plaisirs qu'on rencontrait aux Genêts.

Les Genêts avaient été, il est vrai, jadis un château, un vrai castel du Moyen-Âge, avec fossés bourbeux, mâchicoulis et créneaux ; il avait soutenu des sièges et enduré de longs blocus ; ses vieilles salles avaient retenti sous l'éperon sonore des chevaliers, et l'un de ses maîtres était tombé, à la droite de l'héroïque Beaumanoir, sur le champ de bataille des Trente.

Mais le Temps était venu avec sa faux destructrice, et son souffle dévastateur ; sous Henri IV, pendant les guerres de la Ligue, il fut pris d'assaut et démantelé ; reconstruit sous Louis XIII, il avait été brûlé sous la Fronde.

Un sire de Kermadec, sous Louis XV, avait employé ses dernières ressources à lui rendre sa physionomie féodale ; mais ce Kermadec, entré dans l'association des gentilshommes bretons qui rêvaient l'indépendance de leur pays, avait été compromis et fait prisonnier avec M. de La Chalotais, et il avait eu la tête tranchée, ne laissant pour héritier qu'un enfant en bas âge que l'échafaud révolutionnaire devait prendre à son tour. Le dernier Kermadec avait été tué pendant la Guerre d'Espagne, en 1823, simple lieutenant de hussards.

Depuis ce temps, le manoir des Genêts ne s'était plus relevé de ses ruines, et comme le vieillard résigné à mourir, et, se contentant de vivre au jour le jour, il semblait attendre que la baronne douairière de Kermadec, mère de l'officier de hussards, et qui survivait seule à cette vieille race héroïque, fût couchée dans sa tombe pour s'écrouler jusqu'à la dernière pierre et ne point rester debout auprès de ses maîtres défunts.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron


Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. 
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Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. 
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXII   Jeu 11 Jan - 15:08

Seulement, à côté de cette vétusté navrante, de ces haillons de pierre, dont chaque orage arrachait un lambeau, la nature semblait avoir déployé ses plus délicates coquetteries.

Les Genêts n'étaient point, comme on aurait pu le croire, perchés sur quelque aride falaise et bercés par le bruit monotone de l'Océan.

Bien au contraire, le manoir s'élevait au fond d'un joli vallon couvert de prairies et de haies d'aubépine, courant entre deux chaînes de collines boisées, et descendant par une pente douce d'une demi-lieue environ jusqu'à la mer, qui venait mourir sur une plage de sable fin et dépourvue de tout écueil.

De grands arbres, des chênes et des châtaigniers pour la plupart, entouraient la ruine féodale en manière de parc ; une pelouse toujours verte et que respectaient les âpres haleines des vents d'hiver s'étendait alentour ; les fossés, comblés à demi et convertis en jardin, avaient donné asile à de beaux arbres fruitiers et à de larges buissons d'aubépine où vivaient pêle-mêle, au printemps, des merles moqueurs et des fauvettes.

A voir cette pauvre demeure dont les murs étaient étayés par des lierres géants et dans les crevasses desquels les hirondelles venaient nicher au printemps ; à la voir ainsi placée au fond de la vallée, sans autre rempart que son rempart de verdure, on se demandait tout d'abord comment elle avait pu, aux âges héroïques, se convertir en place de guerre et soutenir de véritables sièges.

C'est qu'alors les collines environnantes supportaient des tours, des fortifications, des ouvrages avancés se reliant au manoir.

Fortifications et tours
s'étaient écroulées, avaient disparu, et le manoir lui-même n'avait plus d'habitable qu'un corps-de-logis où madame la baronne de Kermadec, vieille femme presque octogénaire, essayait encore de faire bonne contenance et de tenir un rang avec ses trois-mille livres de rente.

Mais Dieu est bon pour les pauvres demeures abritant les races déchues ; il bouche avec des touffes de lierre les trous des murailles, et il envoie de préférence son premier rayon de soleil, son premier sourire printanier à ceux qui n'ont point les enivrements du luxe et des villes, pour les consoler des rigueurs nébuleuses et tristes de l'hiver.

Lorsque madame de Beaupréau et sa fille Hermine arrivèrent aux Genêts, janvier tirait à peine à sa fin, et pour la froide et pauvre Bretagne, les beaux jours n'arrivent guère qu'au commencement d'avril.

Cependant la neige avait disparu et les arbres secouaient déjà, à l'aide d'un vent plus tiède, le manteau de givre que les bises de décembre avaient laissé tomber de leurs ailes noires sur leurs branches dépouillées.

Déjà au flanc des coteaux flottait une brume floconneuse et bleue, diaphane messagère du printemps ; l'herbe jaunie et couchée se redressait peu à peu au revers des ruisseaux qui venaient de briser leur glace de trois mois, et, dégagés de sa rude étreinte, recommençaient à couler avec un murmure empli de vagues espoirs.

Le moineau franc reprenait sa chanson monotone aux lézardes du clocheton de l'église rustique, le laboureur poussait devant lui, l'aiguillon à la main, ses bœufs blancs et roux, répétant ce refrain monotone et bizarre du village qui, en tous pays, est à peu près noté de la même manière, quoique s'adaptant à des paroles différentes.

Le feu pétillait bien encore dans l'âtre des chaumières et dans les cheminées du manoir ; mais la fumée, au lieu de raser les toits, montait verticalement en spirales grises dans un ciel entièrement bleu où le soleil épanchait à profusion ses rayons d'or.

Il y avait une sorte de joie secrète dans la nature, quelque chose comme un hymne mystérieux et confus exécuté par un orchestre aux mille voix pour célébrer le départ de l'hiver, cette saison morose que Dieu infligea à la création pour la faire souvenir que rien n'est parfait - hors Lui.

Le soir approchait
, lorsque la berline de voyage qui renfermait madame de Beaupréau et sa fille apparut au versant de la côte, du haut de laquelle on apercevait le vallon au fond duquel était le manoir des Genêts.

La brise de mer,
tout imprégnée de l'âcre parfum des algues, commençait à s'élever et courbait la tige des genêts d'or qui bordaient la route.

La berline descendit au grand trot, guidée par un rayon de soleil couchant qui faisait étinceler comme une fournaise, - selon la belle expression de Victor Hugo, - les vitres des croisées ogivales du manoir, et elle entra dans la cour des Genêts, avec grand bruit et grand fracas,  passant par une brèche, car la grande porte, celle dont le fronton surmontait le vieil écu des Kermadec, s'était écroulée récemment.

Il y avait longtemps, un siècle peut-être, que le vieux manoir ne s'était trouvé à pareille fête et n'avait vu arriver une chaise de poste conduite à la Daumont par un postillon à culotte jaune et à gilet rouge, dont le fouet retentissant arracha mille échos endormis à ses murs chancelants.

Au bruit, deux serviteurs, presque aussi âgés que leur maîtresse, accoururent tout étourdis.

Le premier était un grand vieillard à barbe blanche en éventail, dont la taille était encore ferme et droite, et qui avait dû, au temps des Guerres de Vendée, être un rude champion, un redoutable adversaire des Bleus.

L'autre était une femme, une sorte de gouvernante, cumulant les fonctions de cuisinière, de femme de charge et de camérière.

Ces deux êtres composaient toute la maison de la baronne de Kermadec, si on y ajoutait un petit gardeur de vaches, nourri et logé à la ferme, mais qui passait sa vie au château et que la douairière avait pris en amitié.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXII   Jeu 11 Jan - 16:12

- "Madame la baronne de Kermadec est-elle au château ?" demanda madame de Beaupréau en descendant de voiture.

- "Madame la baronne ne sort jamais," répondit le vieillard qui se nommait Yvon ; "depuis près d'un an, hélas ! elle n'a pu quitter son fauteuil."

Et il fit entrer Thérèse et sa fille au manoir, les précédant avec solennité, comme un majordome de bonne maison qui sent le poids de ses fonctions.

Madame de Beaupréau traversa un vestibule sombre, dallé de grosses pierres grises devenues luisantes sous le pied des générations, puis un grand salon du temps de Louis XIV, si on en jugeait pas ses tentures fanées, ses meubles vermoulus et ses noirs portraits de famille, représentant les Kermadec éteints, sous leur armure de guerre, leur rochet de prélat ou leur habit de cour.

A l'extrémité opposée de ce salon, le Caleb breton ouvrit une porte à deux battants et annonça :

- "Madame et mademoiselle de Beaupréau."

La mère et la fille venaient de franchir le seuil d'une chambre à coucher où la baronne passait sa vie, occupée à chiffonner ou à lire des romans de chevalerie, qui l'amusaient toujours beaucoup, et à l'aide desquels elle se réfugiait dans le monde idéal et trompait l'amertume de l'heure présente.

La baronne de Kermadec était une femme de l'ancienne Cour, dans toute l'acception du mot ; elle avait été dame d'honneur de Marie-Antoinette, elle était demeurée Ancien Régime des pieds à la tête, en dépit des révolutions. Sa mise, ses habitudes, son langage n'avaient jamais varié.

Elle portait des robes de brocatelle ouvertes par devant, poudrait sa chevelure blanche chaque matin, et se posait parfois une mouche au coin de la lèvre si elle donnait à dîner à quelque vieux voisin. Elle dînait à midi, soupait à sept heures, ne permettait jamais que ses vieux serviteurs s'écartassent de la plus stricte étiquette, et donnait sa main à baiser à ses visiteurs.

Elle parlait, en outre, comme on parlait à Versailles un demi-siècle plus tôt, s'exprimait fort librement sur le Roi, la Reine et les princesses, persistait à n'appeler Louis-Philippe que le duc d'Orléans, et trouvait que le jeune desservant de la paroisse voisine avait des idées bien révolutionnaires, depuis que, en faisant son trictrac, le pauvre prêtre avait émis cette humble opinion que tous les hommes étaient égaux devant Dieu.

Du reste, madame de Kermadec était la plus séduisante vieille de son époque. Malgré ses quatre-vingts ans, elle n'était ni sourde, ni aveugle, conservait une mémoire parfaite des hommes et des choses, avait beaucoup d'esprit et faisait les délices de deux ou trois chevaliers de de Saint-Louis, un peu plus jeunes qu'elle et retirés dans le voisinage, entre autres le chevalier de Lacy, bon gentilhomme chasseur, qui habitait un petit château des environs, qu'on appelait le Manoir.

La baronne de Kermadec n'avait qu'un travers, elle aimait les romans de chevalerie et finissait par y croire. Elle eût juré qu'Amadis de Gaule avait existé, et que son fils Esplandian fut toujours un modèle d'héroïsme et de vertu. Quand elle était sur ce thème, Amadis, Esplandian et Galaor lui tournaient un peu la tête et sa raison finissait par chanceler ; mais, la conversation ramenée à de plus modernes sujets, la baronne retrouvait un esprit sérieux, sensé, pénétrant.

Quand madame et mademoiselle de Beaupréau entrèrent dans sa chambre, - pièce qui, par parenthèse, était meublée tout entière au goût du dernier siècle et rappelait un boudoir de madame du Barry, - la baronne était à demi couchée sur une bergère jaune où la clouait un accès de goutte, et elle avait auprès d'elle Jonas.

Jonas était à la fois le gardeur de vaches et le chasseur des forêts. L'enfant était braconnier. Il passait souvent de longues nuits, couché dans les broussailles, à l'affût d'un chevreuil.

Cette passion du braconnage avait été le marchepied de sa faveur. Une nuit, il était à l'affût, lorsqu'une colonne de fumée frappa ses regards.

Le feu était aux Genêts.

Jonas accourut, réveilla les hôtes du manoir et sauva madame la baronne de Kermadec.

Jonas était un garçon de quinze ans, mince, élancé, avec des cheveux blonds, de grands yeux bleus, un visage de séraphin, une tournure de page, sous sa veste bretonne et en dépit de ses sabots.

Le regard de Jonas était malicieux et doux à la fois ; son visage offrait un mélange d'esprit moqueur et de vague mélancolie. On eût dit un de ces anges compromis dans la révolte de l'Enfer, et que Dieu ne trouvant pas assez coupable pour le précipiter au fond de l'Abîme avait simplement exilé sur la terre. Il était railleur et sceptique, mais le fond du cœur était triste et plein de bonté.

Soit qu'elle eût deviné en lui une nature plus élevée que celle d'un paysan, soit égoïsme pur et simple besoin d'avoir une compagnie, la baronne avait pris Jonas en grande amitié. Elle le gardait auprès d'elle tous les soirs, et se faisait lire par lui ses chers romans, dans lesquels l'enfant trouvait à s'exalter un peu outre mesure.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXII   Jeu 11 Jan - 16:40

A la vue de madame de Beaupréau et sa fille la vieille baronne se souleva à demi, et, bien qu'elle n'eût point vu sa nièce depuis nombre d'années, la baronne la reconnut sur-le-champ, avant même que son majordome l'eût annoncée.

- "Ma tante," dit madame de Beaupréau en se jetant au cou de la baronne, "nous venons, ma fille et moi, vous demander une hospitalité de quelques jours."

Le visage de madame de Kermadec refléta sur-le-champ une joie sans égale.

La baronne était pauvre, mais elle était trop grande dame pour descendre jamais à de mesquins calculs ; elle se fût endettée chaque année pour traiter toute la province, si la province était venue s'asseoir tout entière à sa table.

Elle ne vit donc qu'une chose dans l'arrivée de sa nièce et de sa petite-nièce, c'est que, pendant quinze ou vingt jours peut-être, elle ne serait plus seule et qu'elle aurait une compagnie.

L'âge avait un peu séché le cœur de la baronne ; elle ne pleurait plus les morts, et parlait de son fils, le dernier des Kermadec, sans trop d'émotion. Pour elle, maintenant, l'essentiel était de vivre, de vivre le plus longtemps possible, sans secousses, sans chagrins, avec le plus de distractions ; et les distractions devenaient de plus en plus rares pour elle, depuis surtout que les infirmités la clouaient dans son fauteuil et ne lui permettaient plus, comme autrefois, de faire atteler l'unique cheval du manoir à une carriole demi-séculaire et s'en aller en cet équipage mener la vie de château à droite et à gauche. Chaque année avait vu s'éteindre autour d'elle quelque gentillâtre, son contemporain. Il n'y avait plus guère que le chevalier de Lacy, dont l'habitation était distante d'une lieue environ, qui la vint visiter une ou deux fois par semaine.

Et encore n'était-ce que lorsque le digne gentilhomme n'avait pas la goutte lui-même, ou que la chasse était fermée ; car, tant qu'il pouvait se livrer à son exercice favori, il s'y abandonnait avec passion et négligeait sa vieille voisine, au point que de ne plus lui consacrer que son après-midi du dimanche, jour où le pieux gentilhomme ne chassait point. Madame de Beaupréau comblait donc de joie sa vieille parente, surtout en lui annonçant sa fille, que madame de Kermadec n'avait vue qu'enfant, au dernier voyage qu'elle fit à Paris, durant le cours de la Restauration.

Elle interrompit sans regret, et de sa part ce sacrifice avait bien son mérite, la lecture de son cher "Amadis", pour faire fête à ses nièces et mettre en mouvement toute sa maison, c'est-à-dire ses deux vieux serviteurs et Jonas, afin de les recevoir de son mieux.

Le lendemain, madame de Beaupréau et sa fille étaient tout-à-fait installées aux Genêts. Au bout de trois jours, elles s'étaient faites à ce nouveau genre de vie.
Enfin, soit pur effet du grand air, soit que, en effet, les distractions du voyage y eussent contribué, il semblait à Thérèse que la pâleur d'Hermine s'effaçait insensiblement, que son regard était moins triste.

Et Thérèse espérait beaucoup, pour la guérison morale de son enfant, de cet éloignement momentané de Paris et de cette absence de personnes, de lieux et d'objets qui ravivent ordinairement la douleur, lorsque, le soir du troisième jour, une voiture entra bruyamment dans la cour des Genêts et un homme en descendit aux yeux étonnés de madame de Beaupréau et de sa fille Hermine.

C'était le chef de bureau.

Il embrassa les deux femmes et leur dit :

- "Le ministre m'a accordé un congé ... j'en ai profité pour vous rejoindre ... et me voilà !"

M. de Beaupréau n'ajoutait pas quels secrets et ténébreux desseins l'amenaient aux Genêts.

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