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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME

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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Jeu 11 Jan - 17:42

XIV


COMPREND UNE BREVE DESCRIPTION
DE LA SOCIETE RASSEMBLEE AU PAON ;
AINSI QU'UN RECIT FAIT PAR UN COMMIS VOYAGEUR



Il est doux de se détourner de la contemplation des combats et du tumulte de la vie politique, pour revenir à la paisible tranquillité de la vie privée. Bien qu'il ne fût pas en réalité un bien chaud partisan des uns ou des autres, Mr Pickwick se trouva suffisamment enflammé par l'enthousiasme de Mr Pott pour donner tout son temps et toute son attention aux événements dont le chapitre précédent contient la description, description composée d'après ses notes personnelles. Et tandis qu'il s'occupait de la sorte, Mr Winkle non plus ne restait pas inactif, car tout son temps était consacré à d'agréables promenades à pied et à de petites excursions dans la campagne en compagnie de Mrs Pott, qui ne manquait jamais, quand s'offrait une occasion de ce genre, de chercher un secours contre cette lassante monotonie dont elle se plaignait sans cesse. Leurs deux amis étant donc complètement acclimatés dans la maison du rédacteur en chef, MM Tupman et Snodgrass se trouvèrent dans une large mesure réduits à leurs propres ressources. Comme ils ne portaient guère d'intérêt aux affaires publiques, ils tuaient le temps surtout à l'aide des divertissements offerts par le Paon, et qui se bornaient à un jeu de bagatelle au premier étage, et à un terrain de jeu de quilles isolé dans la cour intérieure. A la technique et à la subtilité de ces deux passe-temps, beaucoup plus abstrus que ne l'imagine le commun des mortels, ils furent progressivement initiés par Mr Weller, qui possédait une connaissance parfaite des jeux de cet ordre. Ainsi, encore qu'ils fussent privés dans une large mesure du réconfort et du profit que leur eût procurés la compagnie de Mr Pickwick, ils avaient tout de même le moyen de passer le temps et d'éviter qu'il ne leur pesât.

C'était pourtant le soir que le Paon offrait des attraits qui permettaient aux deux amis de résister même aux invitations de l'estimable, mais verbeux, Pott. C'est le soir que "la salle des voyageurs" s'emplissait d'un cercle mondain,Mr Tupman se délectait à observer les caractères et les manières, et où Mr Snodgrass avait l'habitude de noter les faits et gestes.

Presque tout le monde sait quel genre d'endroit est en général "une salle des voyageurs." Celle du Paon ne présentait aucune différence notable avec la majorité de ces lieux ; c'est-à-dire que c'était une grande salle d'aspect dénudé, dont le mobilier avait sans nul doute été plus beau quand il était plus neuf, avec une table spacieuse au centre, et d'autres plus petites dans les coins, un assortiment abondant de chaises de formes variées, et un vieux tapis de Turquie qui avait par rapport à la salle à peu près les mêmes dimensions relatives qu'un mouchoir de dame par rapport au plancher d'une guérite. Les murs s'ornaient d'une ou deux grandes cartes ; et plusieurs gros pardessus battus des vents et garnis de capes compliquées, pendaient à des patères qui formaient une longue rangée dans un coin. La cheminée s'ornait d'un encrier de bois contenant un tronçon de plume et la moitié d'un pain à cacheter ; d'un guide routier et d'un annuaire ; d'une histoire du comté, sans couverture ; et de la dépouille mortelle d'une truite dans un cercueil de verre. L'atmosphère était imprégnée de fumée de tabac, dont les émanations avaient donné à toute la pièce une teinte un peu sombre, en particulier aux poussiéreux rideaux rouges qui assombrissaient les fenêtres. Sur le buffet un grand nombre d'objets divers étaient entassés pêle-mêle : les plus notables étaient des burettes pour assaisonner le poisson, très embrumées, deux sièges de cochers, deux ou trois fouets, et autant de châles de voyage, un casier de couteaux et de fourchettes, et la moutarde.

C'est que MM Tupman et Snodgrass étaient installés le lendemain de la fin des élections, avec plusieurs autres habitants temporaires de la maison, pour fumer et boire.

- "Alors, Messieurs," dit un gros et vigoureux personnage de quelque quarante ans, pourvu d'un seul œil, mais d'un œil noir très brillant, qui étincelait d'une expression de drôlerie et de bonne humeur, "à nos estimables santés, Messieurs. C'est toujours cette santé que je propose à la compagnie, et pour ma part, je bois à la santé de Mary. Hé, Mary !

- Laissez-moi tranquille, gredin que vous êtes," dit la servante, qui de toute évidence n'était pourtant nullement mécontente de ce compliment.

- "T'en va pas, Mary," dit l'œil à l'homme noir.

- "Taisez-vous, insolent !" dit la jeune personne.

- "T'inquiète pas," dit le borgne, en élevant la voix à l'adresse de la jeune fille qui quittait la pièce. "Je vais sortir dans un instant, Mary. Te décourage pas, ma petite."

Là-dessus, il se livra à l'opération point trop malaisée qui consistait à adresser de son œil unique un clin d'œil à la société, pour le plaisir délirant d'un personnage âgé qui avait un visage sale et une pipe en terre.

- "C'est des drôles de créatures, que les femmes," dit l'homme au visage sale après un instant de silence.

- "Ah ! ça, y a pas d'erreur," dit un homme très rougeaud, derrière son cigare.

Après ce fragment de dialogue philosophique, il se fit un nouveau silence.

- "Tout de même, notez bien qu'il y a des choses plus drôles que les femmes en ce monde," dit l'homme à l'œil noir en bourrant lentement une grosse pipe hollandaise à très gros fourneau.

- "Vous êtes marié ?" demanda l'homme à la figure sale.

- "Je ne peux pas le prétendre.

- C'est bien ce que je pensais."


Sur quoi l'homme à la figure sale fut pris d'un accès de gaieté devant sa propre réplique, gaieté à laquelle s'associa un homme à la voix douce et au visage paisible qui se faisait toujours un point d'honneur d'être toujours d'accord avec tout le monde.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Sam 13 Jan - 18:37

- "Mais après tout, Messieurs," dit Mr Snodgrass avec enthousiasme, "les femmes sont le grand soutien, le grand réconfort de notre existence.

- C'est bien vrai," dit l'homme placide.

- "Quand elles sont de bonne humeur,"
dit l'homme à la figure sale, intervenant.

- "C'est parfaitement exact," dit le placide.

- "Je nie le bien-fondé de cette réserve,"
dit Mr Snodgrass dont les pensées se reportaient à vive allure vers Emily Wardle, "je la rejette avec dédain, avec indignation. Qu'on me montre l'homme qui a quelque chose à dire contre les femmes, en tant que femmes, et j'affirmerai sans hésitation que ce n'est pas un homme."

Et Mr Snodgrass ôta son cigare de ses lèvres, et frappa violemment la table de son poing fermé.

- "Voilà un raisonnement solide," dit l'homme placide.

- "Mais il contient une affirmation que je réfute," dit l'homme à la figure sale, l'interrompant.

- "Il y a aussi certainement beaucoup de vérité dans vos remarques," dit le monsieur placide.

- "A votre santé, Monsieur,"
dit le commis voyageur à l'homme solitaire, avec un signe de tête approbateur à l'adresse de Mr Snodgrass.

Mr Snodgrass montra qu'il était sensible à ce compliment.

- "Je suis toujours content d'entendre une bonne discussion," poursuivit le commis voyageur, "une discussion animée, comme celle-ci ; c'est très édifiant ; mais cette petite discussion sur les femmes m'a remis en mémoire une histoire que j'ai entendu raconter par un vieil oncle à moi, et c'est le souvenir de cette histoire qui m'a fait dire à l'instant qu'on rencontre quelquefois des choses encore plus drôles que les femmes. 

- J'aimerais bien entendre cette histoire-là," dit le rougeaud au cigare.

- "Vraiment ?"

Telle fut la seule réponse du commis voyageur, qui continua à fumer avec beaucoup de véhémence. 

- "Moi aussi," dit Mr Tupman, prenant la parole pour la première fois. Il était toujours avide d'accroître son bagage de connaissances.

- "Vous aussi, vraiment ? Eh bien, alors, je vais la raconter. Et puis, non. Je sais que vous n'y croirez pas," dit l'homme à l'œil fripon, donnant à cet organe un air plus fripon que jamais.

- "Si vous me dites qu'elle est vraie, j'y croirai, naturellement," dit Mr Tupman.

- "Eh bien, à cette condition je vais vous la raconter," répondit le voyageur. "Vous n'avez jamais entendu parler de la grande maison de commerce de Bilson & Slum ? D'ailleurs cela n'a pas d'importance, que vous en ayez entendu parler ou non, puisqu'ils se sont retirés du commerce depuis longtemps. Cela se passait il y a quatre-vingts ans, et la chose est arrivée à un voyageur de cette maison, mais c'était un ami intime de mon oncle ; et mon oncle m'a raconté l'histoire. Elle a un drôle de titre ; mais il l'appelait 


L'HISTOIRE DU COMMIS VOYAGEUR


et il la racontait à peu près de cette manière :


"Un soir d'hiver, vers cinq heures, au moment précis où il commençait à faire sombre, on aurait pu voir un homme en cabriolet pousser son cheval fatigué sur la route qui traverse les coteaux de Marlborough, en direction de Bristol. Je dis qu'on aurait pu le voir, et il ne fait pas de doute pour moi qu'on l'aurait vu, si quoi que ce soit d'autre qu'un aveugle s'était trouvé passer par là ; mais le temps était si mauvais, la nuit si froide et humide, que nul ne se hasardait dehors, sauf la pluie, et c'est ainsi que le voyageur cheminait au milieu de la route, bien solitaire et bien mélancolique. Si un quelconque commis voyageur de l'époque avait pu apercevoir cette espèce de petit cabriolet roulant vaille que vaille, avec sa caisse couleur terre glaise et ses roues pourpres, et la jument baie rapide, hargneuse et acariâtre, qui avait l'air d'un croisement entre un cheval de boucher et un poney de la poste à quatre sous, il aurait compris tout de suite que ce voyageur ne pouvait être autre que Tom Smart, de la grande maison Bilson & Slum, Cateaton Street, dans la City. Toutefois, comme il n'y avait là nul commis voyageur pour le regarder, personne n'en savait rien ; et Tom Smart et son cabriolet couleur terre glaise avec ses roues pourpres, et sa jument hargneuse au train rapide, poursuivaient donc leur route ensemble, gardant pour eux leur secret, sans que personne en fût au courant.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Sam 13 Jan - 19:45

"Même en ce triste monde, il est bien des endroits plus agréables que les coteaux de Marlborough quand le vent y souffle dur ; si vous ajoutez à cela une sombre soirée d'hiver, un route bourbeuse et inondée, et une averse de pluie bien drue, et si vous en faites l'essai, à titre d'expérience, sur votre propre personne, vous ressentirez toute la valeur de cette remarque.

"Le vent soufflait, non pas en suivant la route dans un sens ou dans l'autre, ce qui serait déjà assez désagréable, mais en la prenant par le travers, et chassait la pluie obliquement comme les lignes qu'on traçait autrefois à l'école pour obliger les enfants à incliner convenablement leur écriture. Il s'apaisait un instant, et le voyageur commençait à se bercer de l'illusion que, las de ses fureurs récentes, il était allé tranquillement se coucher, et voilà  que, vrrt ! on l'entendait gronder et siffler dans le lointain, sur quoi il arrivait à toute allure, bondissant par-dessus les coteaux, et s'élançant dans la plaine, devenant de plus en plus violent et de plus en plus bruyant à mesure qu'il approchait, jusqu'au moment où il se précipitait en lourdes rafales contre cheval et voyageur, faisant pénétrer la pluie acérée dans leurs oreilles et son souffle humide et froid jusqu'à la moelle de leurs os ; puis il les dépassait et filait au loin, très loin, avec un grondement assourdissant, comme pour railler leur faiblesse et jouir triomphalement de sa force et de sa puissance.

"La jument baie
allait de l'avant, l'oreille basse, dans de grands éclaboussements de boue et d'eau, de temps à autre rejetant la tête en arrière comme pour exprimer le dégoût que lui inspirait la conduite indélicate des éléments, mais sans renoncer à garder une bonne allure, jusqu'au moment où une rafale de vent, plus furieuse que toutes celles qui les avaient déjà assaillis, l'amena à s'arrêter net et à planter fermement ses quatre pattes sur le sol, pour éviter d'être emportée. Ce fut une chance extraordinaire qu'elle agît de la sorte, car si elle avait été emportée, la jument hargneuse était si légère, et le cabriolet si léger, et Tom Smart pesait en outre si peu lui-même, qu'ils n'auraient pas manqué de rouler tous les trois cul par-dessus tête, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint les confins de la terre ou jusqu'à ce que le vent cessât ; dans l'un ou l'autre cas il est probable que ni la jument hargneuse, ni le cabriolet couleur terre glaise à roues pourpres, ni Tom Smart, n'auraient plus jamais été en état de reprendre du service.

" - 'Eh bien, par ma barbe et mes étrivières,' dit Tom Smart, (car Tom avait la fâcheuse manie  de jurer parfois), 'par ma barbe et mes étrivières, si c'est pas une charmante situation, je veux bien que le Diable m'emporte !'

"Vous allez probablement me demander pourquoi Tom Smart, qui venait déjà de courir grand risque d'être emporté, exprimait le souhait d'être soumis de nouveau au même processus. Je ne peux pas vous répondre ; tout ce que je sais, c'est que Tom Smart s'exprima ainsi, ou du moins qu'il a toujours dit à mon oncle qu'il l'avait fait, ce qui revient au même.

" - 'Que le Diable m'emporte,' dit Tom Smart ; et la jument hennit comme pour montrer qu'elle était exactement du même avis.

" - 'T'en fais pas, ma vieille,'
dit Tom Smart, en caressant le cou de la jument baie du bout de son fouet. 'Ça ne servirait à rien de pousser de l'avant par une nuit pareille ; on s'arrêtera à la première auberge qu'on rencontrera, ainsi donc, plus tu iras vite, plus tôt ce sera fini. Allez, la vieille - tout doux - tout doux.'

"La jument hargneuse connaissait-elle assez l'intonation de Tom pour comprendre ce qu'il voulait dire, ou trouva-t-elle qu'il faisait plus froid à rester immobile qu'à bouger, je n'en sais rien naturellement. Mais ce que je peux dire, c'est que Tom n'eut pas plus tôt fini de parler que la jument dressa l'oreille et s'élança en avant à une allure qui secoua le cabriolet couleur terre glaise à grand fracas, tant et si bien qu'on aurait pu croire que chacun des rayons pourpres allait s'envoler sur le gazon des coteaux de Marlborough ; et Tom lui-même, pour habile conducteur qu'il fût, ne put ni l'arrêter ni la ralentir, jusqu'au moment où elle s'immobilisa d'elle-même devant une petite auberge routière située sur la droite, à un quart de mille environ de l'extrémité des coteaux.

"Tom jeta un rapide coup d'œil sur le haut de la maison tout en passant les guides au palefrenier et en fichant son fouet dans le siège. C'était une étrange vieille bâtisse, construite en une sorte de bardeau, incrusté, pour ainsi dire, de poutres transversales, avec des fenêtres surmontées de pignons qui surplombaient complètement le chemin, une porte basse sous un porche sombre et deux degrés raides qui permettaient de descendre dans la maison, au lieu d'offrir, selon la mode moderne, une demi-douzaine de marches faciles pour y monter. C'était tout de même un endroit qui avait l'air assez confortable, car il y avait une vive lumière joyeuse à la fenêtre de la buvette, qui envoyait un rayon brillant à travers la route et allait jusqu'à éclairer la haie d'en face ; et l'on voyait aussi à la fenêtre opposée une rouge lueur vacillante, tantôt à peine distincte, tantôt brillant d'un vif éclat à travers les rideaux tirés, ce qui indiquait qu'un feu d'enfer flambait à l'intérieur. Notant ces petites indications de son œil de voyageur expérimenté, Tom descendit avec toute l'agilité que lui laissaient ses membres à demi gelés, et entra dans la maison.

"En moins de cinq minutes, Tom se trouva douillettement installé dans la salle qui faisait face à la buvette, la salle même où il avait supposé que flambait le feu, devant un feu fort substantiel et concret, qui ne comprenait guère moins d'un demi-boisseau de charbon, et du bois en quantité suffisante pour composer cinq ou six groseilliers de dimensions honorables, le tout s'entassant jusqu'à mi-hauteur de la cheminée, et brûlant avec un grondement et un craquement propres, à eux seuls, à réchauffer le cœur de tout homme raisonnable. C'était déjà réconfortant, mais ce n'était pas tout, car une jeune personne agréablement vêtue, l'œil vif et la cheville déliée, mettait une nappe propre très blanche sur la table ; et Tom, les pieds chaussés de pantoufles et posés sur le garde-feu, le dos tourné vers la porte ouverte, avait une charmante échappée sur la buvette, qui se reflétait dans la glace au-dessus de la cheminée avec ses exquises rangées de bouteilles vertes à étiquettes dorées, ses bocaux de cornichons et de conserves, ses fromages et ses jambons cuits et ses pièces de bœuf, le tout disposé sur les étagères selon la plus tentante et la plus séduisante des ordonnances. Ma foi, cela aussi, c'était réconfortant ; mais ce n'était pas encore tout : car derrière le comptoir, assise pour prendre son thé devant la plus jolie petite table imaginable, placée juste devant le plus brillant petit feu imaginable, se trouvait une avenante veuve de quelque quarante-huit ans, dont le visage était aussi réconfortant que la buvette, et qui était de toute évidence la propriétaire de la maison et la maîtresse suprême de tous ces agréables biens. Il n'y avait qu'une seule ombre à la beauté de tout le tableau, et c'était un grand bonhomme - très grand, avec un habit brun à boutons de métal quadrillés et luisants, des favoris noirs, et des cheveux noirs ondulés, qui prenait le thé en compagnie de la veuve, et qui, point n'était besoin d'être très perspicace pour s'en rendre compte, était en bonne voie de la convaincre de renoncer à son veuvage et de lui accorder le privilège de siéger derrière ce comptoir pour toute la durée des jours qu'il lui restait à vivre.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Dim 14 Jan - 19:33

Tom Smart n'était nullement d'un naturel irritable ou envieux, mais il se trouva, on ne sait trop pourquoi, que le grand bonhomme à l'habit brun et aux boutons de métal quadrillés et luisants échauffa le peu de bile qu'il y avait dans son tempérament et lui inspira une très vive indignation : d'autant plus qu'il pouvait de temps à autre remarquer, de son siège face à la glace, certaines tendres petites familiarités échangées par la veuve et le grand bonhomme et qui marquaient assez que le bonhomme était aussi haut dans l'estime de la dame que sur ses jambes. Tom aimait le punch chaud - je peux même me risquer à dire qu'il aimait beaucoup le punch chaud - et après s'être assuré que la jument hargneuse avait reçu bon repas et bonne litière, et après avoir mangé jusqu'à la dernière miette l'excellent petit dîner chaud que la veuve lui avait préparé elle-même en un tournemain, il en commanda simplement un verre, à titre d'expérience. Or, s'il y avait dans toute la gamme des arts domestiques une chose que la veuve savait faire mieux qu'une autre, c'était précisément cet article ; et le premier verre se trouva adapté aux goûts de Tom Smart avec une si remarquable exactitude, qu'il en commanda un second dans les moindres délais. Le punch chaud, Messieurs, est une chose agréable - extrêmement agréable en toute circonstance - mais dans ce vieux salon douillet, devant le feu d'enfer, avec le vent qui soufflait dehors à en faire craquer toutes les poutres de la vieille maison, Tom le trouva absolument délicieux. Il en commanda encore un verre, puis un autre (et je ne suis pas tout à fait sûr qu'il n'en commanda pas encore un autre ensuite), mais plus il buvait de punch chaud, plus il pensait au grand bonhomme.

"Au Diable l'impudent!"
se dit Tom, "que vient-il donc faire dans cette confortable buvette ? Et le coquin est affreux, par-dessus le marché ! Si la veuve avait tant soit peu de goût, elle pourrait sûrement dénicher quelqu'un de mieux."

"Là-dessus l'œil de Tom tomba du verre de la glace au verre qu'il avait sur la table ; et comme il se sentait devenir peu à peu sentimental, il vida le quatrième verre de punch et en commanda un cinquième.

"Tom Smart, Messieurs, avait toujours eu, en fait de boisson, l'esprit public. Il avait depuis longtemps l'ambition de siéger derrière son comptoir personnel, vêtu d'un habit vert, d'une culotte de velours côtelé et de bottes à revers. Il considérait que ce serait une belle chose que de présider des banquets, et il avait souvent songé au talent présidentiel qu'il déploierait sous le rapport de la conversation, dans une salle à lui, et à l'excellent exemple qu'il donnerait à ses clients sous le rapport de la boisson. Tout cela traversa rapidement l'esprit de Tom tandis qu'il buvait son punch chaud près de son feu d'enfer, et il éprouva une fort juste et légitime indignation à la pensée que le grand bonhomme pouvait être en passe de se voir confier une si excellente maison, alors que pour lui, Tom Smart, cette perspective était aussi lointaine que jamais. Après s'être demandé en dégustant ses deux derniers verres, s'il n'avait pas le droit strict de chercher noise au grand bonhomme pour avoir su conquérir les bonnes grâces de l'avenante veuve, Tom Smart finit donc par en arriver à la conclusion satisfaisante qu'il était un malheureux, horriblement maltraité et persécuté, et qu'il ne lui restait plus qu'à aller se coucher.

"La jolie fille monta devant lui un vaste et antique escalier, en abritant la bougie de la chambre avec sa main pour la protéger des courants d'air qui, dans une vieille maison biscornue comme celle-là, auraient pu trouver toute la place nécessaire à leurs ébats sans souffler la bougie, mais qui la soufflèrent néanmoins ; ils procurèrent ainsi aux ennemis de Tom l'occasion d'affirmer que c'était lui et non le vent qui avait éteint la bougie, et qu'en feignant de souffler dessus pour la ranimer, il était en fait occupé à embrasser la jeune fille. Quoi qu'il en soit, on lui trouva une autre lumière, et Tom fut conduit à travers un dédale de pièces et un labyrinthe de couloirs, à la chambre qui avait été apprêtée pour le recevoir, et où la jeune fille le laissa seul après lui avoir souhaité le bonsoir.

"C'était une bonne grande chambre avec de grands placards et un lit qui aurait pu servir à tout un pensionnat, sans parler de deux armoires de chêne qui auraient pu héberger les bagages d'une petite armée ; mais ce qui séduisit le plus Tom fut un bizarre fauteuil à haut dossier d'aspect rébarbatif, sculpté de la façon la plus extravagante, avec un coussin de soie de Damas à fleurs, et qui avait les protubérances rondes du bout des pieds soigneusement enveloppées de drap rouge, comme si la goutte habitait ses orteils. En présence de tout autre fauteuil étrange, Tom se serait simplement dit que c'était un étrange fauteuil, et voilà tout ; mais il y avait dans ce fauteuil-là un quelque chose - sans qu'il pût dire exactement quoi - de curieux, et de si différent de tous les autres meubles qu'il avait jamais vus, qu'il en était comme fasciné. Il s'assit près du feu, et regarda fixement le fauteuil pendant une demi-heure ; ce diable de fauteuil était une vieillerie si bizarre qu'il n'en pouvait détacher ses regards.

" - 'Ma foi,' dit Tom en se déshabillant lentement sans cesser de regarder le fauteuil planté d'un air mystérieux au chevet du lit, 'jamais de ma vie, je n'ai rien vu d'aussi curieux. Très bizarre,' dit Tom, que le punch avait rendu un peu méditatif, 'très bizarre.'

"Tom
hocha la tête d'un air de profonde sagacité, et regarda de nouveau le fauteuil. Mais comme il n'en tirait rien, il se coucha, se mit bien au chaud sous les couvertures, et s'endormit.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Mar 16 Jan - 17:56

"Au bout d'une demi-heure environ, Tom s'éveilla en sursaut, d'un rêve confus où se mêlaient les hommes de haute taille et les verres de punch ; et le premier objet qui se présenta à son imagination en éveil fut l'étrange fauteuil.

"- 'Je ne vais plus le regarder,'
se dit Tom.

"Et de serrer énergiquement les paupières, en s'efforçant de se convaincre qu'il allait se rendormir. Rien à faire ; il n'avait devant les yeux que des fauteuils bizarres, qui lançaient les pieds en l'air, jouaient à saute-mouton et se livraient à toutes sortes de simagrées.

"- 'Je ferais peut-être aussi bien de voir un fauteuil réel, plutôt que deux ou trois séries complètes d'imaginaires,' dit Tom en sortant la tête des couvertures.

"Le fauteuil était là, distinctement visible à la lumière du feu, et il avait l'air tout aussi irritant qu'auparavant. 

"Tom regarda longuement le fauteuil ; et soudain, tandis qu'il le regardait, celui-ci parut subir une extraordinaire métamorphose. Les sculptures du dossier prirent peu à peu les traits et l'expression d'un vieux visage humain ridé ; le coussin de Damas devint un antique gilet à revers ; les rotondités devinrent deux pieds emboîtés dans des pantoufles de drap rouge ; et le vieux fauteuil prit l'aspect d'un vieil homme très laid, du siècle précédent, les mains sur les hanches. Tom se mit sur son séant, et se frotta les yeux pour dissiper l'illusion. Non. Le fauteuil était bien un vieux monsieur très laid ; et qui plus est, il faisait un clin d'œil à Tom Smart.

"Tom était par nature un gaillard fougueux et téméraire, et par-dessus le marché il avait pris cinq verres de punch chaud ; aussi, bien qu'il eût été tout d'abord un peu effaré, commença-t-il à se sentir assez indigné quand il vit le vieil homme cligner de l'œil et lancer des regards dans sa direction d'un air si impudent. Il finit par décider qu'il ne le supporterait pas ; et comme la vieille tête continuait à lui faire clin d'œil sur clin d'œil au même rythme rapide, Tom lui dit d'une voix fort courroucée :

" - 'Pourquoi Diable me faites-vous tous ces clins d'œil ?

" - Parce que cela m'amuse, Tom Smart,' dit le fauteuil ... ou le vieil homme, comme vous voudrez.

"Pourtant il cessa ses clins d'œil, quand Tom parla, et se mit à grimacer en montrant les dents comme un vieux singe en retraite.

" - 'Comment savez-vous mon nom, espèce de vieille tête de casse-noix ?' demanda Tom Smart, assez estomaqué bien qu'il feignît de le prendre de très haut.

" - 'Allons, allons, Tom,' dit le vieil homme, 'ce n'est pas comme cela qu'on parle à l'acajou d'Espagne massif. Saprelotte, vous ne pourriez pas me traiter avec moins de respect si j'étais en plaqué.'

"En disant cela, le vieil homme prit un air si cruel que Tom commença à avoir peur.

" - 'Je n'avais pas l'intention
de vous manquer de respect, Monsieur,' dit Tom sur un ton beaucoup plus humble que celui qu'il avait pris au début.

" - 'Bon, bon,' dit le vieux, 'c'est possible, c'est bien possible. Tom ...

" - Monsieur ...

" - Je sais tout ce qui te concerne, Tom ; tout. Tu es très pauvre, Tom.

" - C'est bien certain,' dit Tom Smart. 'Mais comment l'avez-vous appris ?

" - Ne t'inquiète pas de cela,' dit le vieil homme. 'Tu aimes beaucoup trop le punch, Tom.'

"Tom
était sur le point de protester en déclarant qu'il n'en avait pas touché une goutte depuis son dernier anniversaire, mais quand son regard rencontra celui du vieil homme, celui-ci avait un air tellement entendu qu'il rougit et se tut.

" -'Tom,' lui dit le vieil homme, 'la veuve est belle femme, extrêmement belle femme, hein, Tom ?'

"Là-dessus le vieux plissa les yeux, releva une de ses petites jambes desséchées, et se donna dans l'ensemble un air de concupiscence si déplaisant, que Tom fut tout-à-coup dégoûté de sa conduite ; et à son âge, encore !

" - 'Je suis son tuteur, Tom,' dit le vieil homme.

" - 'Vraiment ?' demanda Tom Smart.

" - 'J'ai connu sa mère, Tom,' dit le vieux ; 'et sa grand-mère. Elle m'aimait beaucoup ; c'est elle qui m'a fait ce gilet, Tom.

" - Vraiment ?' dit Tom Smart.

" - 'Et ces chaussures,' dit le vieux en soulevant une des ses pantoufles de drap rouge ; 'mais n'en parle à personne, Tom. Je ne voudrais pas qu'on sût à quel point elle m'était attachée. Cela pourrait faire du vilain dans la famille.'

"En disant ces mots, le vieux coquin prit un air si furieusement impertinent que Tom Smart, à ce qu'il déclara plus tard, se serait assis sur lui sans remords.

" -'J'ai été très populaire parmi les dames dans ma jeunesse, Tom,' dit le vieux libertin dépravé ; 'des centaines de jolies femmes sont restées assises sur mes genoux pendant des heures. Qu'en dis-tu, mon gaillard, hein ?'

"Le vieil homme allait poursuivre le récit d'autres exploits de sa jeunesse, quand il fut pris d'un accès de craquement si violent qu'il fut dans l'impossibilité de continuer.

"C'est tout ce que tu mérites, mon vieux," songea Tom Smart.

" - 'Ah !' dit le vieux, 'j'ai pas mal d'ennuis avec cette maladie maintenant. Je vieillis, Tom, et j'ai perdu presque tous mes barreaux. Et j'ai subi une opération par-dessus le marché, on m'a remis une petite pièce dans le dossier, et l'épreuve a été très cruelle, Tom.

" - Je n'en doute pas, Monsieur,'
dit Tom Smart.

" - 'Toutefois,' dit le vieil homme, 'ce n'est pas de cela qu'il s'agit, Tom ! Je veux que tu épouses la veuve.

" - 'Moi, Monsieur !' dit Tom.

" - 'Toi,' dit le vieil homme.

" - 'Mais par votre vénérable chevelure,' dit Tom (il restait au fauteuil quelques crins épars), 'par votre vénérable chevelure, elle ne voudrait pas de moi.'

"Et Tom soupira malgré lui en songeant à la scène de la buvette.

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Mar 16 Jan - 18:48

" -'En es-tu sûr ?' demanda le vieil homme d'un ton ferme.

" - 'Oui, oui,' dit Tom ; 'il y a quelqu'un d'autre en piste. Un homme de haute taille - bigrement grand - à favoris noirs.

" - Tom,' dit le vieil homme, 'elle ne l'épousera jamais.

" - Vraiment ?' dit Tom. 'Si vous étiez dans la buvette, mon vieux Monsieur, vous chanteriez une autre chanson.

" - Bah, bah,' dit le vieil homme, 'je suis au courant de toute l'histoire.

" - De quelle histoire ?' demanda Tom.

" - 'Les baisers derrière la porte et tout ce qui s'ensuit, Tom,' dit le vieil homme.

" Sur quoi il lança une nouvelle œilade impudente, qui irrita vivement Tom, car, comme vous le savez tous, Messieurs, il est très désagréable d'entendre parler de ces choses par un vieillard qui devrait être plus raisonnable ; rien n'est plus désagréable.

" - 'Je suis au courant de toute l'histoire,' dit le vieil homme. 'J'ai vu faire ces chose-là plus d'une fois dans ma jeunesse, Tom, et par bien des gens que je n'aimerais pas te nommer ; mais en fin de compte, cela n'a jamais rien donné.

" - Vous avez dû en voir de drôles,' dit Tom avec un regard de curiosité.

" - 'Cela, tu peux le dire,'
répliqua le vieux avec un clin d'œil très averti. 'Je suis le dernier survivant de ma famille, Tom,' dit le vieil homme avec un soupir mélancolique.

" - 'Etiez-vous nombreux ?' demanda Tom Smart.

" - 'Nous étions douze, Tom,' dit le vieil homme, 'beaux, droits et solides à souhait. Rien à voir avec les avortons modernes ; nous avions tous des bras, et un de ces polis, ce n'est pas moi qui devrais le dire, mais ça t'aurait réjoui le cœur rien que de le voir.

" - Et qu'est-il advenu des autres, Monsieur ?' demanda Tom Smart.

"Le vieil homme porta un coude à ses yeux en répondant :

" - 'Disparus, Tom, disparus. Nous avons eu un rude service, Tom, et ils n'avaient pas tous la même constitution que moi. Ils ont attrapé des rhumatismes dans les jambes et dans les bras, et on les a envoyés dans des cuisines et autres hôpitaux ; et l'un d'eux, à force de longs services et de mauvais traitements, , en est devenu complètement déséquilibré ; il était tellement instable qu'il a fallu le brûler. C'est là une chose affreuse, Tom.

" - 'Epouvantable !'
dit Tom Smart.

"Le vieux se tut pendant quelques minutes, et parut lutter contre l'émotion qui l'étreignait, puis il dit :

" - 'Mais je m'égare, Tom. Cet homme de haute taille est un coquin d'aventurier. Dès l'instant qu'il aurait épousé la veuve, il vendrait tout le mobilier et prendrait la fuite. Quelles en seraient les conséquences ? Elle se verrait abandonnée et réduite à la misère, et moi, j'irais crever de froid chez quelque brocanteur.

" - Oui, mais ...

" - Ne m'interromps pas,' dit le vieil homme. 'De toi, Tom, je me fais une tout autre idée ; car je sais bien que si tu te trouvais un jour installé dans un débit de boissons, tu ne le quitterais jamais, tant qu'il y aurait quelque chose à boire dans ses murs. 

" - Je vous suis très obligé de votre bonne opinion, Monsieur,' dit Smart.

" - 'Donc," reprit le vieil homme sur un ton comminatoire, 'c'est toi qui l'épouseras, et pas lui.

" - Qui l'en empêchera ?'
demanda Tom avec vivacité.

" - 'La révélation que voici,' répondit le vieil homme ; 'il est déjà marié.

" - Comment puis-je le prouver ?' dit Tom avec un sursaut qui le fit à moitié sortir de son lit.

"Le vieil homme dégagea le bras qu'il avait replié sur sa hanche, et, après avoir désigné l'une des armoires de chêne, le remit immédiatement dans sa position antérieure.

" - 'Il se doute bien peu,' dit le vieil homme, 'que dans la poche droite d'un pantalon rangé dans cette armoire, 'il a laissé une lettre qui le supplie de retourner auprès de sa femme inconsolable et de ses six enfants - tu m'entends, Tom, je dis bien six - et tous en bas âge.'

"Au moment où le vieil homme prononçait ces paroles solennelles, ses traits devinrent de plus en plus indistincts et sa silhouette plus vague. Un voile s'étendit sur les yeux de Tom Smart. Le vieil homme parut progressivement se fondre avec le fauteuil, le gilet damassé se réduire en un coussin, les pantoufles rouges rétrécir jusqu'à n'être plus que deux petits sacs de drap rouge. La lumière s'évanouit tout doucement, et Tom Smart retomba sur son oreille pour s'endormir comme une masse.

"Le matin tira Tom du sommeil léthargique dans lequel il avait sombré après la disparition du vieil homme. Il se mit sur son séant, et essaya vainement pendant quelques minutes de se rappeler les événements de la soirée précédente. Soudain les souvenirs lui revinrent en foule. Il regarda le fauteuil ; c'était certes un meuble extravagant et rébarbatif, mais il avait dû lui falloir une imagination remarquablement ingénieuse et vive pour lui trouver la moindre ressemblance avec un vieillard.

" - 'Comment vas-tu, mon vieux ?' dit Tom, plus courageux le jour - comme bien des gens.

"Le fauteuil resta immobile et ne dit mot. 

" -'Triste matin,' dit Tom.

"Non. Le fauteuil refusait de se laisser entraîner dans la conversation.

" - 'Quelle armoire m'avais-tu montrée ? - Tu peux bien me dire cela,' dit Tom.

"Mais ce diable de fauteuil, Messieurs, ne pipa mot.

" -'Cela ne me donnera guère de mal de l'ouvrir en tout cas,'
dit Tom en sortant de son lit très résolument.

"Il alla droit à l'une des armoires. La clef était dans la serrure ; il la tourna et ouvrit la porte. Il y avait bien un pantalon dedans. Il mit la main dans la poche et en tira la lettre même que le vieil homme avait décrite !

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Dim 21 Jan - 18:55

" - 'Que voilà une drôle d'affaire !" dit Tom Smart, regardant d'abord le fauteuil, puis la lettre, puis de nouveau le fauteuil. 'Une bien drôle d'affaire !' dit Tom.

"Mais comme il n'y avait rien ni dans l'un ni dans l'autre qui pût diminuer la bizarrerie de l'affaire, il se dit qu'il ferait aussi bien de s'habiller et de régler le compte du grand bonhomme sans tarder - ne serait-ce que pour écourter ses souffrances.

"Tom examina les pièces qu'il traversa pour se rendre au rez-de-chaussée, d'un œil inquisiteur de propriétaire, en songeant qu'il n'était pas impossible qu'avant longtemps ces pièces et leur contenu devinssent son bien. Le grand bonhomme était debout dans la confortable petite buvette, les mains derrière le dos, fort à son aise. Il adressa à Tom un large sourire inexpressif. Un observateur accidentel aurait pu s'imaginer qu'il ne le faisait que pour exhiber ses blanches dents ; mais il parut à Tom Smart qu'un sentiment de triomphe traversait l'esprit du grand bonhomme s'il en avait eu un. Tom lui rit au nez et convoqua la patronne.

" - 'Bonjour, Madame,' dit Tom, refermant la porte du petit salon quand la veuve fut rentrée.

" - 'Bonjour, Monsieur,' dit la veuve. 'Que prendrez-vous pour le petit-déjeuner, Monsieur ?'

"Tom se demandait comment il allait aborder la question, et ne répondit rien.

" - 'Nous avons un excellent jambon,' dit la veuve, 'et un superbe poulet froid lardé. Faut-il vous les envoyer, Monsieur ?'

"Ces paroles tirèrent Tom de sa méditation.
Son admiration pour la veuve augmenta en l'entendant parler. Que de prévenances ! Quelle réconfortante façon de pourvoir aux besoins !

" -'Qui est ce monsieur dans la buvette, Madame ?' demanda Tom.

" - 'Il s'appelle Jinkins, Monsieur,' dit la veuve en rougissant un peu.

" - 'Il est grand,' dit Tom.

" - 'C'est un très bel homme, Monsieur,' répondit la veuve, 'un monsieur très distingué.

" - Tiens !' dit Tom.

" - 'Monsieur désire-t-il autre chose ?' demanda la veuve, passablement intriguée par les manières de Tom.

" - 'Ma foi, oui,' dit Tom. 'Chère Madame, voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir un instant ?'

"La veuve parut fort surprise, mais s'assit, et Tom s'assit aussi, tout près d'elle. Je ne sais comment cela se fit, Messieurs - et à vrai dire mon oncle me racontait toujours que Tom Smart lui avait dit qu'il ne savait pas non plus comment cela s'était fait - toujours est-il que la paume de la main de Tom tomba sur le dos de la main de veuve, et y resta tandis qu'il parlait.

" -'Chère Madame,' dit Tom Smart (il avait toujours eu un grand talent pour émettre des amabilités), 'chère Madame, vous méritez le plus excellent des maris ; c'est la pure vérité.

" - Mon Dieu, Monsieur !' dit la veuve - non sans raison, car la façon dont Tom avait engagé la conversation était un peu insolite, pour ne pas dire ahurissante, surtout si l'on tenait compte du fait qu'il n'avait jamais posé les yeux sur la veuve jusqu'à la veille au soir. 'Mon Dieu, Monsieur !

" - Je dédaigne la flatterie, chère Madame,' dit Tom Smart. 'Vous méritez le plus admirable des maris, et quiconque vous obtiendra sera un homme heureux.'

"Quand Tom dit ces mots, son regard quitta involontairement le visage de la veuve pour s'attarder sur les éléments de confort qui l'entouraient.

"La veuve prit un air plus intrigué que jamais et fit un effort pour se lever. Tom exerça une légère pression sur sa main, comme pour la retenir, et elle resta sur son siège. Les veuves, Messieurs, sont rarement craintives, comme disait mon oncle.

" -'Je vous assure, Monsieur, que je vous suis très obligée de votre bonne opinion,' dit l'avenante hôtesse en riant à demi, 'et si jamais je me remarie ...

" - Si !' dit Tom Smart, en lançant un regard très subtil du coin droit de son œil gauche. 'Si !

" - Bon,' dit la veuve, en riant pour tout de bon cette fois. 'Quand je me remarierai, j'espère avoir un mari aussi bon que celui que vous décrivez.

" - C'est-à-dire Jinkins,' dit Tom.

" - 'Mon Dieu, Monsieur !' s'écria la veuve.

" - 'Ah, ne m'en contez pas,' dit Tom, 'je le connais.

" - Je suis sûre qu'aucun de ceux qui le connaissent ne sait rien de fâcheux sur son compte,' dit la veuve, offensée par l'air mystérieux avec lequel Tom avait parlé.

" - 'Hum !'
dit Tom.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME   Dim 21 Jan - 19:38

"La veuve commença à se dire qu'il était grand temps de pleurer, elle tira donc son mouchoir, en demandant si Tom avait l'intention de l'insulter ; s'il croyait agir en honnête homme quand il attaquait la réputation d'autrui derrière son dos ; pourquoi, s'il avait quelque chose à dire, il n'allait pas le dire à l'homme, comme un homme, au lieu de terroriser de la sorte une pauvre et faible femme ; et ainsi de suite.

" -'J'aurai bientôt fait de le lui dire,' répondit Tom, 'mais je tiens à ce que vous l'appreniez d'abord.

" - Qu'est-ce donc ?' demanda la veuve en regardant fixement le visage de Tom.

" - 'Vous allez être stupéfaite,' dit Tom, mettant la main à sa poche.

" -'Si c'est pour me dire qu'il n'a pas d'argent,' dit la veuve, 'je le sais déjà, alors ne vous donnez pas cette peine.

" - Bah, quelle bêtise, ce ne serait rien,' dit Tom Smart. 'Moi non plus, je n'ai pas d'argent. Ce n'est pas cela.

" - Ah, mon Dieu, qu'est-ce que cela peut bien être ?' s'écria la malheureuse veuve.

" - 'Ne craignez rien,' dit Tom Smart.

"Il exhiba lentement la lettre et la déplia. 'Vous n'allez pas crier ?' demanda Tom d'un ton hésitant.

" -'Non, non,' répliqua la veuve ; "montrez-la moi.

" - Vous n'allez pas vous évanouir, ou faire quelque bêtise de ce genre ?' dit Tom.

" - 'Non, non,' s'empressa de répondre la veuve.

" - 'Vous n'allez pas vous élancer hors d'ici pour lui passer un savon,' dit Tom, 'parce que moi, je ferai tout cela à votre place ; vous feriez mieux de vous ménager.

" - Bon, bon,' dit la veuve, 'montrez-la-moi.

" - Voilà,' répliqua Tom Smart.

"Et, ce disant, il plaça la lettre entre les mains de la veuve.

"Messieurs, j'ai entendu mon oncle dire que Tom Smart lui avait dit que les lamentations de la veuve, en apprenant ces révélations, auraient pu transpercer un cœur de pierre. Tom était assurément un cœur très tendre, et il se trouva transpercé jusqu'au tréfonds. La veuve se balançait sur sa chaise en se tordant les mains.

" - 'Oh, que les hommes sont perfides et trompeurs !' dit la veuve.

" - 'C'est épouvantable, chère Madame ; mais calmez-vous,' dit Tom Smart.

" - 'Mais je ne peux pas me calmer,' cria la veuve. 'Jamais je n'en trouverai un autre que je puisse aimer autant !

" - Mais si, mais si, ma chère âme,' dit Tom Smart en laissant couler un déluge de larmes de la plus grande dimension par pitié pour les malheurs de la veuve.

"Tom Smart, dans la violence de sa compassion, avait passé le bras autour de la taille de la veuve ; et la veuve, dans les transports de son chagrin, avait étreint la main de Tom. Elle leva les yeux vers le visage de Tom et sourit à travers ses larmes. Tom baissa les yeux vers le sien et sourit à travers les siennes.

"Je n'ai jamais pu découvrir, Messieurs, si Tom embrassa ou non la veuve à cet instant précis. Il disait en général à mon oncle qu'il ne l'avait pas embrassée, mais j'ai mes doutes. Entre nous, Messieurs, j'ai plutôt dans l'idée qu'il l'embrassa.

"En tout cas, Tom fit sortir le grand bonhomme par la porte d'entrée à coups de pied une demi-heure plus tard, et épousa la veuve un mois après. Et il prit l'habitude de parcourir le pays dans son cabriolet couleur terre glaise à roues pourpres, avec la jument hargneuse au train rapide, jusqu'au jour où, bien des années après, il se retira des affaires, et gagna la France avec sa femme ; et c'est alors que la vieille maison fut démolie."

- "Me permettrez-vous de vous demander," dit le vieil homme curieux, "ce qu'il advint du fauteuil ? 

- Eh bien," répondit le commis-voyageur borgne, "on remarqua qu'il craquait très fortement le jour du mariage ; mais Tom Smart n'a pas pu déterminer avec précision si c'était de plaisir ou d'infirmité physique. Il penchait plutôt pour la seconde hypothèse, cependant, car le fauteuil ne parla jamais plus.

- Tout le monde a cru à cette histoire, alors ?" dit l'homme à la figure sale, en bourrant à nouveau sa pipe.

- "Sauf les ennemis de Tom,"
répliqua le voyageur. "Certains d'entre eux ont prétendu que Tom l'avait complètement inventée ; d'autres ont dit qu'il était ivre, et qu'il s'était figuré ces choses, et qu'il avait pris par erreur un pantalon qui ne lui appartenait pas avant de se coucher. Mais personne n'a jamais prêté attention à ce que disaient ces gens-là.

- Et Tom disait que c'était entièrement vrai ?

- Mot pour mot.


- Et votre oncle ?

- Lettre pour lettre.


- Ce devaient être des gens charmants, tous les deux," dit l'homme à la figure sale. 

- "Ma foi, oui,"
répondit le voyageur, "des gens charmants !"

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La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATORZIEME

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