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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII   Ven 12 Jan - 15:08

XXXIII


Le Marquis de Lacy



Alors même que M. de Beaupréau n'eût point été tout entier au pouvoir de sir Williams, il était trop dominé par l'appât des douze millions et la possession de Cerise pour ne point obéir au baronnet sur-le-champ.

Il alla donc, en sortant de chez ce dernier, voir le ministre et il lui demanda un congé, motivé sur la maladie de sa fille.

Le congé lui fut accordé ; le soir-même, il montait en voiture, et deux jours après il arrivait aux Genêts.

Thérèse
et sa fille s'y étaient déjà installées, et commençaient à s'y créer des habitudes, essayant de dominer leur mutuelle tristesse. 

Comme toutes les fières natures, Hermine s'était repliée en elle-même, ne versant plus une larme, ne formulant aucune plainte ; et quoiqu'elle eût le cœur brisé, elle essayait parfois de sourire à sa mère.

Mais Madame de Beaupréau n'était pas dupe de ce calme mensonger, de cette résignation apparente ; elle devinait qu'une œuvre de lente dévastation s'opérait chez sa fille, et elle voyait arriver avec terreur et désespoir le jour où Hermine, vaincue par la douleur, la laisserait déborder.

Hermine
était frêle, délicate, comme ces belles fleurs des champs que l'âpre bise de novembre dessèche en quelques heures.

La douleur devait produire sur elle l'effet du vent d'hiver sur les fleurs. 

L'arrivée de M. de Beaupréau, qu'on était loin d'attendre, produisit un étonnement profond aux Genêts.

Le chef de bureau arrivait souriant, affectueux, bonhomme au dernier point. Il pressa sa femme et sa fille sur son cœur avec une effusion extraordinaire, et leur dit qu'il avait été tellement affecté de leur séparation, qu'il avait supplié le ministre de lui accorder un congé. Madame de Beaupréau n'était point habituée à de semblables marques de tendresse de la part d'un homme qui avait passé sa vie à la tyranniser ; cependant, comme il était difficile qu'elle pénétrât le mobile de la conduite de son mari, elle pensa que, sans doute, l'habitude avait eu chez lui la force de l'affection ; que, pour la première fois depuis vingt ans, rentrant chez lui et n'y trouvant personne, rendu brusquement à l'existence vide du garçon, il avait pu s'abuser lui-même et se persuader qu'il aimait sa femme et la fille de sa femme.

Mais M. de Beaupréau, après le souper et tandis qu'Hermine faisait la lecture à la vieille baronne, M. de Beaupréau, disons-nous, offrit son bras à sa femme et la conduisit sous les grands arbres du château.

- "Venez, madame," lui dit-il, "j'ai d'importantes choses à vous dire."

Thérèse suivit son mari, toute tremblante et prévoyant un nouveau malheur.

- "Madame," reprit le chef de bureau, "vous aviez de moi, je le sais, une bien mauvaise opinion, et mes brusqueries de caractère m'ont fait passer à vos yeux pour un homme méchant.

- Monsieur ...

- Mais laissons cela," poursuivit M. de Beaupréau, "et parlons d'Hermine ..."

Thérèse tressaillit à ce nom.

- "D'Hermine, que j'aime comme si elle était ma propre fille, et dont le bonheur m'est cher avant toute chose, quoi que vous en puissiez dire ..."

Et comme madame de Beaupréau baissait les yeux et se taisait, le chef de bureau continua :

- "Je savais depuis longtemps, moi, la conduite irrégulière et les entraînements de jeunesse de ce malheureux enfant qui est venu jeter le trouble et le deuil dans notre maison ; et si, jusqu'au dernier moment, j'ai refusé la main d'Hermine à Fernand Rocher, c'est que je savais qu'il était indigne d'elle ... et pourtant tout n'était point désespéré encore ..."

M. de Beaupréau
poussa un profond soupir, et Thérèse sentit battre son cœur violemment, sous le poids d'une émotion inconnue.

- "Qu'y a-t-il donc encore, monsieur ?"
demanda-t-elle.

- "Madame," reprit M. de Beaupréau, "il y a un grand malheur de plus dans la vie de ce misérable jeune homme ... cette vie longtemps honnête et qu'avait bouleversée une fille perdue ... une de ces femmes dont l'amour fatal pousse irrésistiblement vers le crime.

- Monsieur ... monsieur !" murmura Thérèse, qui avait encore un reste d'affection pour celui qu'elle avait longtemps regardé comme son fils.

- "Ecoutez," poursuivit le chef de bureau, "savez-vous pourquoi il voulait épouser Hermine ?"

Et le chef de bureau eut un sourire d'indignation :

- "Pour employer la dot de sa femme à satisfaire les prodigalités ruineuses de sa maîtresse. Cette fille l'avait ensorcelé.

- Monsieur, par grâce," supplia Thérèse, "ne le jugez point aussi sévèrement !

- Ah ! vous ne savez rien encore !

- Mon Dieu ! qu'est-il donc arrivé ?


- Fernand Rocher est en prison.


- En prison !" s'écria Madame de Beaupréau éperdue.

- "Accusé et convaincu de vol."


Thérèse poussa un cri
et s'appuya, défaillante, sur le bras de son mari.

Mais celui-ci ne lui fit grâce d'aucun détail : il lui raconta avec une cruelle complaisance le prétendu crime du malheureux Fernand Rocher, sans omettre les circonstances de son arrestation chez Baccarat, où il avait passé la nuit et où le portefeuille contenant les trente-mille francs avait été retrouvé. Madame de Beaupréau était foudroyée de toutes ces révélations, et elle attachait un regard atone sur son mari, comme si elle eût voulu pouvoir douter de ses paroles.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
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Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
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La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII   Ven 12 Jan - 15:37

- "Or, ma chère amie," continua le chef de bureau d'un ton de plus en plus affectueux, "Fernand Rocher est arrêté, et il sera jugé aux prochaines Assises, c'est-à-dire dans quinze jours ; vous savez que de pareilles affaires acquièrent, hélas ! une publicité très grande. Tous les journaux répéteront la procédure et la condamnation."

Thérèse frissonnait des pieds à la tête.


- "Cela peut être un coup mortel pour Hermine," poursuivit M. de Beaupréau ; "car, voyez-vous, prenant un journal par hasard et y lisant ces horribles détails ...

- Monsieur ... monsieur ..." supplia Thérèse ; "au nom du Ciel, taisez-vous !

- C'est pour cela, chère amie, que j'ai demandé un congé, que je suis accouru en toute hâte. Il faut éviter ce dernier et terrible coup à la pauvre enfant ..."

Madame de Beaupréau
avait les yeux pleins de larmes.

Son mari reprit :

- "Ecoutez, aux grands maux les grands remèdes ... il faut distraire Hermine ... la distraire à tout prix."

Thérèse hocha tristement la tête.

- "Il est," dit-elle, "des douleurs qui résistent à tout.

- Un clou chasse l'autre ..."
murmura philosophiquement le petit homme à conserves bleues ; "on guérit l'amour par l'amour.

- Que voulez-vous dire, monsieur ?

- Ecoutez-moi encore. Vous souvenez-vous du dernier bal du ministère des Affaires étrangères ?

- Oui, certes," dit Thérèse. "Pourquoi me faites-vous cette question ?

- Vous souvenez-vous encore d'un jeune Anglais, le baronnet sir Williams, qui vous fut présenté par son Ambassadeur et qui a dansé avec Hermine ?

- Un jeune homme très brun, n'est-ce pas ? fort joli garçon, l'air très doux ?

- Précisément, chère amie.

- Parlant le français très purement ?

- C'est bien lui ... Vous vous le rappelez.

- Eh bien ?" demanda madame de Beaupréau, regardant son mari.

- "Ma chère amie," dit M. de Beaupréau, "sir Williams a vingt-huit ans, une fortune colossale ; il n'a plus de famille et passera sa vie aux genoux d'une femme qui l'aimera. Eh bien ! il est devenu amoureux d'Hermine au bal, amoureux fou, à en perdre la tête. Il est venu me voir la veille de votre départ, il est revenu le lendemain ...

- Monsieur," dit gravement Thérèse, "je crois qu'une femme qui a au cœur un amour malheureux est insensible à tout autre.

- Mais si elle s'aperçoit qu'elle s'est trompée," interrompit le petit homme avec chaleur, "que l'homme qu'elle aimait la trompait honteusement, qu'il est devenu criminel, voleur ... croyez-vous que le cœur de cette femme reste à jamais fermé, qu'il ne puisse tressaillir encore, si un homme jeune, beau, riche, doué des plus nobles qualités, vient à se trouver sur sa route et essaie de panser les plaies saignantes de son âme ?"

Madame de Beaupréau était mère, elle eut un frisson d'espoir ... elle espéra que son enfant pouvait être heureuse encore.

- "Et vous dites," fit-elle en tremblant, "que ce jeune Anglais aime ma fille ?

- A en mourir, madame.

- Mais Hermine l'a à peine vu, peut-être même ne l'a-t-elle pas remarqué.

- C'est probable," soupira M. de Beaupréau.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII   Ven 12 Jan - 16:32

- "Monsieur," reprit Thérèse, "Dieu m'est témoin que si je connaissais un homme dans le monde qui pût inspirer un nouvel amour à ma fille et lui faire oublier ce malheureux enfant qui nous a si indignement trompés, j'irais me traîner à ses pieds et embrasser ses genoux en lui disant : 'Sauvez mon enfant, sauvez-la !'

- Eh bien, qui vous dit que sir Williams n'est point cet homme ?

- Il faut donc retourner à  Paris ?

- Non, du tout. Sir Williams peut venir ici.

- Ici ! ici !" s'écria Thérèse saisie de vertige ; "mais comment ? sous quel prétexte ?

- Attendez ... j'ai, ou plutôt nous avons trouvé le moyen, car, il faut bien vous l'avouer, je suis le complice de sir Williams.

- Vous, monsieur, vous ?

- Moi, madame. Je serais heureux si Hermine pouvait aimer un tel homme ; je serais fier, si elle l'aimait, d'une alliance semblable. Sir Williams appartient à la plus vieille noblesse irlandaise, il est riche à millions, jeune, indépendant ... il peut arriver à tout ! Si votre fille l'aimait, et c'est un des hommes les plus séduisants que je connaisse, elle aurait une existence à faire envie à une reine."

M. de Beaupréau s'exprimait avec éloquence, avec chaleur ; il parlait sans cesse de son affection pour Hermine, et quelle est la femme qui ne se laisse séduire quand on flatte ses instincts de mère ?

- "Mais enfin, monsieur," demanda Thérèse, "quel est ce moyen ?

- Sir Williams, comme tous les Anglais, est d'humeur vagabonde, cosmopolite, il voyage. Il lui a pris fantaisie de faire un voyage en Bretagne, de parcourir à cheval les grèves armoricaines. Il a plusieurs lettres de recommandation et se rend dans un château des environs. Un soir, la nuit le surprend dans les bois, il s'égare et vient demander l'hospitalité aux Genêts.

- Bien," dit Thérèse, "mais il repartira le lendemain ?

- Sans doute, mais pour aller à deux lieues, chez le voisin de notre tante, M. le chevalier de Lacy ; de là, il pourra revenir.

- Le connaît-il ?

- Non, mais il a, il doit avoir rencontré son neveu, le marquis Gontran de Lacy, qui vit à Paris. S'il n'a point vu le marquis, s'il ne le connaît pas, il a des amis qui le voient. Le marquis sera enchanté d'adresser à son vieil oncle, qu'il cajole pour son héritage, un Anglais excentrique et chasseur passionné. Le chevalier sera ravi d'avoir pour huit jours un compagnon de chasse, et peut-être que, pendant ces huit jours, Hermine se laissera toucher par la beauté, l'esprit, la distinction de sir Williams, auprès duquel, entre nous, ce misérable Fernand Rocher, eût-il été doué de toutes les vertus, n'aurait pu supporter le parallèle."

M. de Beaupréau donna encore à sa femme plusieurs autres bonnes raisons, de telle façon que Thérèse, vaincue, consentit à tout ce qu'il voulut.

Le soir-même, M. de Beaupréau écrivit à sir Williams la lettre suivante :

"Mon cher gendre,

"Accourez ! madame de Beaupréau est déjà pour vous,
grâce à mes éloquentes insinuations, et vous êtes assez beau, assez spirituel, assez roué pour emporter d'assaut le cœur d'Hermine.

"Il faut que vous vous procuriez une lettre de recommandation pour le chevalier de Lacy. Son neveu, le marquis Gontran, habite Paris, où il est très répandu, grâce à quelques aventures galantes, entre autres sa passion pour la courtisane Leona, une Italienne qu'il a beaucoup aimée et qu'il aime encore. Le marquis va dans le monde ; cent personnes de vos connaissances pourront vous présenter à lui.

"Avec une lettre du marquis Gontran, vous arriverez tout droit en Bretagne chez le chevalier. Pourvu que vous aimiez passionnément la chasse, rien ne vous empêchera de passer un an au Manoir. C'est le nom du château qu'habite le vieux chevalier.

"Les Genêts, la terre d'où je vous écris, se trouvent sur la route du Manoir. Tâchez d'arriver tard, la nuit, à cheval, comme un héros de roman ; demandez l'hospitalité à la façon d'un personnage de Walter Scott, et tout ira pour le mieux.

"Je vous serre la main.
C. de Beaupréau."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII   Sam 13 Jan - 16:26

Lorsque sir Williams reçut cette lettre, il revenait de Bougival, où il était allé après son duel avec Bastien, et où nous l'avons vu capter par d'habiles mensonges la confiance de la pauvre Cerise.

Bien qu'il n'eût point encore reçu la lettre de M. de Beaupréau, lorsqu'il avait annoncé son départ pour la Bretagne à Colar, le baronnet était tellement sûr de la ponctualité du chef de bureau, qu'il était convaincu de trouver cette lettre en rentrant chez lui.

Il la lut attentivement et sans manifester la moindre émotion.

Sir Williams était toujours calme, même au milieu des plus grandes joies.


- "Je crois que je tiens les millions," murmura-t-il froidement.

Puis il songea à la lettre de recommandation que le Beaupréau lui conseillait de se procurer, et il chercha parmi ses connaissances un ami du marquis Gontran. Mais sir Williams, à vrai dire, n'avait d'autres connaissances à Paris que celles du vicomte Andrea, et le vicomte Andrea devait être mort pour tout le monde. Quant à sir Williams, ses relations se bornaient à l'Ambassade anglaise. Mais le baronnet était avant tout un homme d'une rare audace ; au lieu de chercher un intermédiaire, il alla droit au marquis. Le marquis Gontran de Lacy s'était battu la veille, et il avait eu le malheur de tuer son adversaire.

Sir Williams
trouva le marquis faisant ses malles et sur le point de quitter la France pour longtemps. Il allait demander aux pays étrangers un peu de repos et d'oubli, quelques adoucissements à ses nombreuses douleurs.

Il ne connaissait point et n'avait jamais vu le baronnet, mais la physionomie de sir Williams lui plut, et il l'accueillit courtoisement.

- "Monsieur le marquis," dit sir Williams, qui avait l'attitude et les manières d'un véritable Anglais de distinction, "un de mes proches parents, lord B ..., a eu le plaisir de faire avec vous, l'an dernier, en Italie, un voyage de quelques jours. Vous étiez avec une femme."

Sir Williams avait saisi tous ces détails au vol, un soir, dans une conversation qui avait lieu aux Italiens, dans une loge voisine de la sienne, et il s'en souvenait à propos, car il n'était pas même connu de lord B ...

En se rendant chez Gontran, il avait appris, en outre, son duel avec Octave de Verne, la mort de ce dernier et le prochain départ du marquis.

- "Monsieur," répondit Gontran, qui froissait entre ses doigts la carte armoriée que lui avait fait passer le baronnet pour être introduit, "puisque vous êtes le parent de lord B ..., qui est le meilleur et le plus spirituel compagnon de voyage qu'on puisse voir, vous pouvez me tenir comme tout à votre service."

Sir Williams s'inclina.

- "Monsieur le marquis," dit-il, sans oublier de laisser percer son léger accent britannique, "hier encore, j'aurais attendu le retour de lord B ... pour me faire présenter à vous, mais aujourd'hui une circonstance tout-à-fait fortuite et d'une impérieuse gravité me force à passer outre et à m'adresser directement à vous, sans nul souci des convenances."

Gontran de Lacy
regarda sir Williams avec un certain étonnement.

- "Monsieur," continua le baronnet avec un imperturbable aplomb, "je ne puis vous expliquer la démarche que je fais auprès de vous et la rendre excusable qu'en vous racontant mon histoire en peu de mots.

- Je vous écoute, monsieur," dit le marquis en s'inclinant.

- "Monsieur," reprit sir Williams, "je suis anglais, d'origine irlandaise ; je possède une fortune considérable, quelque chose comme dix-mille livres sterling de revenu, et je n'ai plus de famille directe. J'ai déjà voyagé beaucoup, promenant mon ennui de ville en ville, de France en Italie et d'Espagne en Allemagne ; revenu à Paris, j'y ai vu le Ciel s'entr'ouvrir pour moi, je suis devenu amoureux.

- Vous êtes amoureux ?" interrompit M. de Lacy, comme si c'eût été chez le gentleman un titre à sa bienveillance.

- "Oui," répondit sir Williams, "amoureux fou d'une jeune personne que je désire épouser.

- Et," demanda le marquis, "puis-je en cela quelque chose pour vous ?

- Tout, ou presque tout, monsieur.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII   Sam 13 Jan - 17:08

- Parlez, en ce cas, je suis tout à votre service.

- Monsieur," poursuivit sir Williams, "la jeune personne que j'aime me connaît à peine, elle a dansé avec moi un heure au ministère des Affaires étrangères. Elle avait, dit-on, un amour au cœur, un amour impossible, elle aimait un homme tout-à-fait indigne de son affection. Or, le jour où elle a reconnu l'erreur de son cœur, elle a quitté Paris, elle est allée ensevelir sa douleur au fond d'un château de province."

Sir Williams
s'arrêta un moment et soupira à propos.

- "Pauvre jeune homme !" pensa M. de Lacy, qui avait passé par les rudes étreintes de l'amour.

- "Or, si la jeune fille que j'aime," reprit le baronnet, "me connaît à peine, je connais beaucoup son père, moi ; je lui ai demandé la main de sa fille, et il me l'a accordée ; le difficile est de me faire présenter dans la maison ... sous un prétexte ... Mais," acheva le baronnet, "voici, monsieur, une lettre du père qui vous apprendra mieux que mes paroles le but de ma visite."

Et sir Williams tendit à M. de Lacy la lettre de M. de Beaupréau.

Gontran la parcourut et s'écria :

- "Vous voulez une recommandation pour M. de Lacy mon oncle ? Mais rien n'est plus facile, et je suis heureux de la donner à un parent de lord B ..."

Et le marquis, prenant une plume, écrivit :

"Mon cher oncle,

"Permettez-moi de vous adresser, de vous recommander un bon, un excellent ami à moi, le baronnet sir Williams, un Irlandais de la vieille roche et qui a conservé les saines traditions de la grande vénerie, cette royale passion des gentilshommes.

"Je vais, en outre, vous faire une confidence : mon ami sir Williams est amoureux fou d'une jeune fille qui habite en ce moment une terre voisine de la vôtre, les Genêts, et que je soupçonne être la parente de votre vieille amie la baronne de Kermadec. Or, mon cher oncle, vous avez été trop vert-galant, en votre temps, pour ne point comprendre ce qu'est un pauvre amoureux qui cherche à se frayer un passage jusqu'à l'objet aimé. Sir Williams est, du reste, orné de deux-cent-mille livres de rente, ce qui n'est pas un mince avantage par le temps qui court. En recevant sir Williams comme vous m'auriez reçu, vous me ferez le plus grand plaisir, mon cher oncle, et je vous en remercierai chaleureusement à mon retour, car je vous ai écrit, il y a une heure, pour vous annoncer que j'allais en Allemagne.

"Votre neveu affectueux et dévoué :

"Marquis Gontran de Lacy."

Cette lettre écrite et signée, le marquis la tendit tout ouverte à sir Williams, qui la lut et lui dit avec un accent de profonde reconnaissance :

- "Dans cette bonne et chaleureuse lettre, monsieur, vous me donnez le titre d'ami. Merci mille fois ; je ne l'oublierai point, et j'espère vous prouver un jour que vous ne vous êtes point trop aventuré.

- Monsieur," répondit le marquis avec tristesse, "je ne sais si je reviendrai jamais en France ; je fuis emportant, non l'ennui, mais une douleur profonde et de cuisants remords au fond de mon cœur ; mais si nous nous revoyons, je serai satisfait d'apprendre que ma lettre a pu contribuer à votre bonheur. Heureux ceux qui aiment ... et," ajouta-t-il d'une voix brisée, "qui aiment une femme digne de leur amour !"

Il tendit à sir Williams une main que celui-ci serra avec effusion, et le baronnet se retira muni de la précieuse lettre de recommandation.

- "Imbécile !"
murmura-t-il en remontant en tilbury.

Sir Williams rentra chez lui, où Colar lui préparait une valise de voyage.

- "A présent," lui dit-il, "causons sérieusement.

- Je vous écoute, capitaine.

- Je pars et vais m'occuper de happer les douze millions," continua le baronnet ; "mais je te laisse en face de l'ennemi réel, sérieux à craindre.

- Armand de Kergaz, n'est-ce pas ?

- Oui," fit sir Williams d'un signe de tête.

- "On y veillera," dit Colar.

- "Voyons," dit le baronnet, "récapitulons un peu : Fernand Rocher est en prison et n'en peut sortir ; Cerise et Jeanne sont à Bougival, et tu m'en réponds ?

- Sur ma tête, capitaine.

- Reste un homme qui va devenir dangereux, Léon Rolland.

- Il faut le supprimer, lui aussi.

- C'est mon avis. Voyons ..."

Et le baronnet parut réfléchir.

- "Ton Nicolo," dit-il, "est-il capable de l'assommer d'un coup de poing ? 

- D'un seul, je ne sais pas, mais avec deux ...

- Soit, mettons-en trois même ; l'essentiel, c'est qu'il l'assomme.

- Mais et comment ?"

Le baronnet se prit à sourire.

- "Tu ne seras jamais qu'un niais, Colar, mon ami.

- Merci, capitaine, bien obligé.

- Est-il donc bien difficile d'entraîner un homme quelque part, dans un cabaret, hors Paris, n'importe où ? 

- Oh !" s'écria Colar, "j'ai une idée ... et une fameuse, allez !

- Voyons l'idée, drôle ?

- Je pense," dit Colar, "que moi, qui suis son ami, je pourrais lui dire que je suis sur la trace de Cerise, l'emmener du côté de Bougival, un soir, et le faire assommer par Nicolo et le serrurier.

- L'idée est bonne. Eh bien ! crois-moi, mets-la à exécution le plus tôt possible. Cependant, attends que je t'aie écrit."

Et sir Williams donna encore quelques ordres à son lieutenant, et, le soir-même, il partit pour la Bretagne.

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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIII

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