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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIV

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIV   Sam 13 Jan - 17:57

XXXIV


Sous Les Auspices De Walter Scott




Il y avait cinq jours que madame de Beaupréau et sa fille étaient arrivées aux Genêts, et trois que le chef de bureau les y avait rejointes. Les habitudes étaient déjà prises, et ces deux femmes, qui vivaient si retirées à Paris, n'avaient eu aucune peine à se faire à cette bonne et simple existence de province, si calme et si noble en sa monotonie. D'ailleurs, la vie matérielle le cédait si bien en elles à la vie morale, les angoisses de l'esprit et du cœur y tenaient une si grande place, qu'elles eussent vécu dans un désert sans s'en apercevoir.

Hermine, repliée en elle-même, semblait se complaire en sa douleur, et sa mère, cette mère attentive aux souffrances de sa fille, épiait avec inquiétude sur son visage les progrès de ce mal qui rongeait son cœur.

Les visiteurs avaient adopté l'existence patriarcale de la baronne de Kermadec.

Le dîner
avait lieu à midi ; on soupait à sept heures ; la soirée réunissait au salon M. et Mme de Beaupréau, Hermine, le recteur du village et la douairière. Quand, toutefois, le temps était mauvais, M. de Beaupréau, Mme de Kermadec et le recteur jouaient au whist, Thérèse et sa fille faisaient de la tapisserie dans un coin.

Si le temps était beau, si la bise de janvier ne soufflait point trop rudement, le chef de bureau et sa famille sortaient dans le milieu du jour, et s'égaraient dans les bois voisins.

Un matin, le facteur rural apporta une lettre à M. de Beaupréau ; elle contenait deux lignes et était ainsi conçue :

"Je pars dans une heure et ne m'arrêterai qu'à Saint-Malo. D'après mes renseignements, Saint-Malo est à seize kilomètres des Genêts ; venez m'y attendre, j'y serai après-demain."

M. de Beaupréau détruisit la lettre de sir Williams, et prétexta l'inquiétude dans laquelle le mettait la non-arrivée d'une dépêche importante qu'il attendait de son ministère pour faire atteler un cheval à un tilbury et se rendre à Saint-Malo, où il fallait la réclamer au bureau de poste.

- "Emmenez Jonas avec vous," lui dit madame de Beaupréau.

- "Non, c'est inutile.

- Vous n'avez point l'habitude de conduire des chevaux ; ce serait prudent.

- Inutile, vous dis-je, ma chère amie."

Et M. de Beaupréau se pencha à l'oreille de sa femme.

- "Je vais," dit-il, "chercher des nouvelles de sir Williams."

Thérèse tressaillit, comprit et se tut.


- "Ecoutez," lui dit encore M. de Beaupréau, "j'espère être de retour avant la nuit ; si vous veniez à ma rencontre ... jusqu'au Saut-du-Moine ?

- Nous irons," répondit Thérèse.

M. de Beaupréau
partit, méditant déjà tout un plan de mise-en-scène pour la présentation de sir Williams.

Il arriva à Saint-Malo, où le baronnet était depuis une heure et l'attendait, les pieds sur les chenets, dans une chambre d'hôtel.

- "Pardieu ! beau-père," s'écria sir Williams, "vous êtes ponctuel ... c'est bien.

- Je suis parti au reçu de votre lettre."

Le baronnet
et M. de Beaupréau se serrèrent la main cordialement, et le premier reprit :

- "Voyons, parlons sérieusement. Où en sommes-nous ?

- Tout va bien. Madame de Beaupréau est tout-à-fait pour vous.

- A merveille. Comment me présenterez-vous ?

- Oh !" dit fièrement le Beaupréau en clignant de l'œil derrière ses lunettes bleues, "j'ai mon plan.

- Voyons, quel est-il ?

- De Saint-Malo aux Genêts," poursuivit le chef de bureau, "il y a une route assez mauvaise.

- Je la connais,"
dit froidement sir Williams, lequel, au temps où il se nommait le vicomte Andrea Felipone, avait, on s'en souvient, habité la Bretagne et le manoir de Kerloven, aujourd'hui la propriété d'Armand de Kergaz.

Or, Kerloven n'était qu'à vingt kilomètres des Genêts, en se dirigeant vers l'ouest, et le vicomte Andrea avait fait vingt fois cette route.

- "Vous la connaissez ?" murmura M. de Beaupréau avec étonnement.

- "Mieux que vous, beau-père.

- Alors, vous voyez d'ici le Saut-du-Moine ?

- Parbleu !

- Eh bien, ces dames viendront à ma rencontre jusque là, et j'ai médité un petit plan de présentation fortuite. Le Saut-du-Moine, vous le savez, est l'endroit le plus sauvage de la falaise. 

- Oui. Eh bien ?

- Si, lorsque ces dames y arriveront, elles vous y trouvaient ... pour peu que vous ayez l'air triste et fatal ... 

- Parfait ! je comprends ... Mais il y a mieux encore, beau-père.

- Et quoi donc ?

- Je pourrais vous sauver d'un grand péril.


- Moi ?

- Vous. Ecoutez donc."

Et sir Williams, avec son infernal génie, développa à M. de Beaupréau toute une vaste mise-en-scène dramatique, faite pour séduire l'imagination d'une jeune fille, et que nous allons lui voir mettre à exécution avec ce sang-froid et cette précision qui caractérisent tous les actes de sa vie.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron


Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. 
Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. 
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIV   Dim 14 Jan - 16:55

M. de Beaupréau avait donc donné rendez-vous à sa femme et à sa fille à cet endroit de la route de Saint-Malo aux Genêts qu'on nommait le Saut-du-Moine.

Il n'est rien au monde, peut-être, d'aussi pittoresque et d'aussi sauvage d'aspect que cette route. 

En quittant le vallon au fond duquel se trouve le marais des Genêts, elle commence à s'élever par rampes brusques, vers l'ouest, dans la direction de la mer, et court bientôt au bord des falaises, dentelle gigantesque de granit, dont les colossales déchirures, les crevasses béantes, au fond desquelles rugit et gronde toujours le vieil Océan, rappellent les côtes de la Manche et les environs d'Etretat.

La falaise
, qui, au fond du vallon des Genêts, s'abaisse au niveau de la mer et disparaît presque à la marée montante, s'élève insensiblement en se dirigeant vers l'ouest, monte toujours et sans cesse, et atteint les proportions d'une montagne, ou plutôt d'une succession de masses granitiques superposées comme les marches d'un escalier de Titans.

La route suit fidèlement ces accidents de terrain,
au sortir d'un bois de châtaigniers, et souvent elle se rapproche de la lèvre des falaises, à ce point qu'une voiture rencontrant une pierre sous sa roue, et venant à verser, irait se précipiter dans la mer.

En quelques endroits même, elle est assez étroite, assez rapidement inclinée pour qu'il soit besoin d'une grande prudence, si l'on conduit un véhicule quelconque attelé d'un cheval fougueux. Les coudes brusques formés par elle, et venant mourir tout au bord de la falaise, sont effrayants à voir.

Il y a surtout ce que l'on nomme dans le pays le "Saut-du-Moine", où besoin est de tenir solidement un cheval en main et de serrer le frein des roues, car la route tourne subitement, déclinant un angle aigu, et, au sommet de cet angle, n'est séparée du précipice que par une étroite bande de gazon d'où surgissent quelques garde-fous impuissants.

Cet endroit dangereux est cependant un but de promenade de temps immémorial, et de ce point culminant, bien qu'il ne soit en réalité qu'aux deux tiers de l'élévation de la falaise, on aperçoit le plus splendide panorama du monde. D'un côté la terre, de l'autre l'Océan, l'Océan immense, borné par un horizon toujours brumeux, dont le flot couronné d'écume vient battre cette muraille couronnée de granit taillée à pic, à une profondeur de plusieurs centaines de mètres.

Le Saut-du-Moine, qui tirait son nom d'une légende perdue dans la nuit des temps, était à deux kilomètres environ du manoir des Genêts, et, ainsi que cela avait été convenu entre M. de Beaupréau, sa femme et sa fille, ces dames s'acheminèrent à sa rencontre vers les trois heures de l'après-midi, profitant d'un soleil tiède et d'une température moins âpre qu'on n'eût pu l'attendre de la saison où l'on était alors.

Au moment où elles allaient atteindre le Saut-du-Moine, les deux femmes aperçurent, perchée sur une pointe de la falaise, au-dessus du Saut-du-Moine, et si près du précipice qu'on avait le vertige en la regardant, une silhouette immobile, celle d'un homme qui paraissait abîmé dans la contemplation de l'Océan, cet éternel sujet de rêverie pour les âmes où Dieu a mis un grain de poésie mélancolique.

On aurait pu, grâce à la distance, prendre cet homme pour un douanier ; mais un cheval de main, d'une grande beauté, attaché au bord de la route et paraissant lui appartenir, venait détruire une semblable hypothèse. Le Saut-du-Moine formait comme un étroit vallon au sommet des falaises, et le cavalier s'était assis un peu plus haut encore sur la pointe d'un rocher, les pieds pendant dans le vide. La tête appuyée dans une de ses mains, il semblait fixer avec une ténacité étrange cette mer immense, dont le murmure sourd montait jusqu'à lui, sans tourner ses yeux vers la terre, sans paraître savoir qu'il existât autre chose que ce bloc de granit qui lui servait de siège, et cet Océan sans fin qu'il contemplait.

- "Oh ! le beau cheval, mère," murmura Hermine en caressant, en passant, la croupe lustrée de la monture.

- "En effet," répondit Thérèse, assez étonnée de voir en ce lieu sauvage et dans un pauvre pays éloigné des grands centres de la fashion une bête de prix. "Il appartient sans doute à l'homme que nous voyons là-haut."

Une petite valise bouclée sur la selle en même temps qu'un manteau de voyage, et les crosses luisantes d'une paire de pistolets sortant à demi des fontes, attestaient, du reste, que le cavalier n'accomplissait point une simple promenade, et qu'à la suite d'une longue route, à en juger par l'écume qui blanchissait le mors et la fange séchée qui mouchetait le ventre et le poitrail de sa monture, il s'était arrêté là par hasard, séduit sans doute par ce spectacle imposant qu'il avait sous les yeux.

Toute jeune fille a une certaine dose d'imagination qui cherche sans cesse ses aliments. Pour elle, tout est le point de départ d'un roman, et la circonstance la plus fortuite devient un prétexte à l'étrangeté. Dans cet homme dont elle ne pouvait saisir la physionomie, le costume, ni deviner l'âge, à cause de l'éloignement, Hermine vit tout de suite un jeune homme rêveur et malheureux, demandant aux voyages, aux grands spectacles de la nature, à l'aspect austère et triste de l'Océan, des consolations pour son âme où déjà peut-être les passions avaient fait naître de cruelles tempêtes.

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Dernière édition par Masques de Venise le Dim 14 Jan - 18:17, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIV   Dim 14 Jan - 17:53

De là à bâtir tout un roman, c'était, pour une jeune fille exaltée déjà en sa propre douleur, la chose la plus facile et la plus simple.

Quant à madame de Beaupréau, elle avait tressailli sous le poids d'une émotion subite :

- "Qui sait," avait-elle pensé tout-à-coup, "si ce n'est point là sir Williams B ..."

Déjà Hermine s'était assise au bord de la falaise sur une bande de gazon qui poussait verte et drue au bord du précipice, et elle avait subi cette attraction mystérieuse de l'Océan qui force à le contempler ; mais, cependant, et de temps à autre, elle levait la tête et jetait à la dérobée un regard curieux et plein de sympathie à cet homme qui semblait avoir oublié la terre pour embrasser la mer d'un regard ardent.

Madame de Beaupréau s'était assise auprès de sa fille. 

- "Mère," dit tout-à-coup Hermine, qui sentait  en cet endroit plus vivement l'étreinte de sa morne douleur et s'efforçait de la tromper, "que peut faire cet homme en ce lieu ?

- Je ne sais," répondit Thérèse. "Peut-être est-ce un peintre ...

- Un pauvre artiste posséderait-il un si beau cheval ?

- C'est juste, mon enfant.

- Et puis," ajouta Hermine, "un peintre dessinerait, il aurait un album sur ses genoux ... un crayon à la main.

- C'est un voyageur, en ce cas, un touriste qui aura été séduit par la beauté et le grandiose de ce site sauvage.

- Ou peut-être," murmura Hermine, "un homme qui souffre et se réfugie dans la grandeur de Dieu ..."

Madame de Beaupréau tressaillit encore, mais cette fois, il y eut au fond de son émoi une joie et une espérance secrètes ...

Hermine avait un moment laissé dormir sa propre douleur pour songer à ceux qui pouvaient souffrir comme elle ; et l'on prétend que la douleur n'est éternelle et inguérissable qu'alors qu'elle est égoïste et ne vit qu'en elle-même.

Et madame de Beaupréau se disait :

- "Si cet homme était jeune, s'il était beau, si son front portait l'empreinte d'une tristesse du cœur, cette tristesse qui rend sympathique ceux dont elle voile le regard ; si enfin cet homme était celui que nous attendons ... une première entrevue, dans ce lieu, qui sait ?"

Et, dans son égoïsme de mère, la pauvre Thérèse aurait voulu douer l'inconnu de toutes les vertus, de toutes les perfections, afin que sa fille vînt à l'aimer.

Cependant, le soleil déclinait vers l'horizon ; le ciel, terne déjà, reprenait insensiblement ses tons gris et nuageux ; la brise de mer, se levant peu à peu, courbait les bruyères en sifflant, et le tilbury de M. de Beaupréau n'apparaissait point encore au point culminant d'où la route descendait verticalement et par une pente rapide vers le Saut-du-Moine, lorsqu'un bruit lointain se fit entendre, ressemblant au trot d'un cheval et au roulement d'une voiture.

L'inconnu se leva alors lentement, quitta son rocher et descendit, s'enveloppant dans les vastes plis d'un manteau qui le faisait ressembler ainsi au Manfred de lord Byron. Sa démarche pensive attira les regards d'Hermine, comme son immobilité l'avait séduite tout à l'heure, et les deux femmes, si elles ne purent tout-à-fait distinguer ses traits, remarquèrent cependant qu'il était jeune et paraissait mis avec cette élégante simplicité qui caractérise l'homme du monde en voyage.

Mais il y avait dans ses mouvements, dans sa marche, dans tout l'ensemble de sa personne, un mélange de tristesse et d'étrangeté qui frappait. Il semblait traîner le fardeau d'une destinée fatale.

Les deux femmes
le virent s'éloigner, mettre le pied à l'étrier et pousser son cheval dans la direction de Saint-Malo. Mais en ce moment aussi un point noir apparut au sommet de la côte ; ce point noir grandit et ressembla à un attelage qu'un cheval fougueux eût emporté. En même temps, Mme et Melle de Beaupréau, qui avaient suivi l'inconnu du regard, entendirent des cris lointains qui semblaient provenir de cette voiture aperçue à un kilomètre de distance ; puis elles virent le cavalier s'élancer au grand trot à sa rencontre.

Puis encore une lueur rougeâtre suivie d'une détonation, et l'attelage emporté s'arrêta.

Tout cela s'était passé à une certaine distance, et il avait été impossible aux deux femmes de s'en rendre un compte bien exact ; mais devinant un malheur et pensant que cette voiture était celle de M. de Beaupréau, elles se prirent à courir, et, arrivées sur les lieux, elles purent deviner [b]ce qui s'était passé.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXIV   Dim 14 Jan - 18:29

Le cheval de M. de Beaupréau, car c'était bien lui, était tombé mort, frappé au front d'une balle[/b], et le chef de bureau pressait avec émotion les mains de l'inconnu, qui n'était autre que sir Williams, lequel lui disait tout bas :

- "Eh bien ! beau-père, est-ce bien joué, hein ?"

Mais Thérèse et sa fille n'entendirent que la voix tremblante de M. de Beaupréau.

- "Mes pauvres enfants, sans monsieur, j'étais mort ... Ce maudit cheval avait pris le mors aux dents et il m'entraînait au bord des falaises ..."

Mais au moment où Beaupréau achevait, sir Williams, qui baissait modestement les yeux et avait mis pied à terre, sir Williams regarda Hermine, l'envisagea et étouffa un cri ...

Puis il salua brusquement, se retira avec précipitation, et, sautant en selle, il partit au galop.

Les trois témoins de cette retraite non moins étrange que précipitée, trop émus d'abord pour songer à s'opposer à ce départ, se regardèrent enfin, mus par la même pensée.

- "Bizarre personnage !" murmura M. de Beaupréau. "Quel est-il ? d'où vient-il ?

- Je ne sais," répondit Thérèse.

- "Je crois l'avoir déjà vu ..." reprit le chef de bureau.

- "Moi aussi ..." fit tout bas Hermine déjà rêveuse. 

- "Sans lui, j'étais perdu," poursuivit M. de Beaupréau, qui achevait de calmer ses esprits et de remettre un peu d'ordre dans sa toilette. "Drôle d'idée aussi que celle que j'ai eue de vouloir partir seul et conduire moi-même au lieu d'emmener Jonas. Ce cheval était vicieux. Il a pris le mors aux dents, il m'entraînait dans l'abîme. Ah ! que j'ai eu peur !"

Après cette longue tirade débitée d'une haleine, le chef de bureau respira bruyamment deux ou trois fois, se moucha, prit du tabac dans une boîte d'or marquée à son chiffre - ce qui est du meilleur goût - et poursuivit avec volubilité :

- "Mais où Diable l'ai-je donc vu déjà ? et pourquoi est-il parti ? Pourquoi se dérobe-t-il à mes remerciements et à ma reconnaissance ?

- Il a jeté comme un cri de douleur en s'en allant ..." hasarda Hermine, dont l'imagination romanesque était déjà frappée par les bizarres allures du mystérieux personnage.

- Il était tout à l'heure ... lorsque nous sommes arrivées," reprit madame de Beaupréau en montrant du doigt la pointe du rocher qui avait servi de siège à sir Williams.

- "Et," ajouta la jeune fille, "il paraissait bien absorbé ... bien malheureux ... bien triste.

- Quelque chagrin d'amour ..." murmura M. de Beaupréau avec intention.

- "Pauvre jeune homme ! ..."
soupira Hermine.

- "Ah ! çà, mais," s'écria le chef de bureau, "tout cela est bel et bon ; mais voilà un cheval mort ... et comment faire ?

- Nous retournerons à pied," dit Hermine.

- La nuit vient, mon enfant.


- Je sais déjà la route par cœur, mon père," dit Hermine qui prit le bras de M. de Beaupréau, tandis que Thérèse marchait à côté de son mari. 

On eût dit que la jeune fille, qui se mettait en marche d'un pas rapide, désirait rejoindre l'inconnu, cet homme qu'elle n'avait pas eu le temps d'envisager, et qui, cependant, paraissait jeune, beau et le front marqué d'une tristesse profonde.

Et puis, il avait semblé à Hermine que c'était à sa vue qu'il avait jeté un cri, et qu'après ce cri il était devenu tout pâle ...

Le chef de bureau enveloppa d'un regard le cheval mort et le tilbury à demi renversé.

- "Après tout," dit-il, "c'était une rosse de cent écus, et le mal n'est pas grand. Quant à la voiture, elle n'est point cassée et rien n'a souffert. Cette bonne madame de Kermadec me pardonnera."

Et comme la nuit venait, et que déjà le soleil avait disparu, s'abîmant dans les flots, tandis que la brume épaisse du soir enveloppait l'horizon terrestre, M. de Beaupréau se mit en route avec sa famille, marchant d'un pas alerte, afin d'arriver aux Genêts à l'heure du souper.

A chaque coude décrit par la route, l'œil d'Hermine interrogeait son sillon blanc courant dans le lointain.

Peut-être espérait-elle revoir cet inconnu qui lui paraissait avoir, comme elle, le désespoir au fond du cœur, mais le sillon était toujours blanc : aucun point noir ne le mouchetait, et le mystérieux sauveur de M. de Beaupréau avait disparu !

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