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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV

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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV   Mar 16 Jan - 15:49

XXXV


Le Chevalier Errant



Laissons M. de Beaupréau, sa femme et Hermine regagner à pied les Genêts, et précédons-les un moment.

La vieille baronne de Kermandec était, avec Jonas, dans sa chambre à coucher, cette pièce aux tentures à ramages fanés, aux fauteuils dont les dorures s'en allaient, aux dessus de portes peints et qui rappelait un boudoir de Versailles du dernier siècle.

La baronne
était couchée sur une chaise longue, la tête appuyée sur un oreiller.

Au pied de la chaise, assis sur un tabouret, le petit Jonas, un livre à la main, lui faisait la lecture.

Le roman de chevalerie
qu'il lisait commençait ainsi :

"La châtelaine était seule en son oratoire, seule avec son page, et ses doigts jouaient dans la blonde chevelure de l'enfant, qui lui chantait un lai d'amour.

"La châtelaine n'était point tout-à-fait au printemps de la vie ; son été mûrissant s'annonçait par quelques plis légers qui sillonnaient l'ivoire de son front, tandis que ses cheveux noirs comme l'ébène étaient çà et là semés d'un filet d'argent.

"Cependant, la châtelaine avait encore le cœur sensible, et le veuvage lui était à charge ... 


"Elle songeait, en son âme, à quelque chevalier égaré par les bois, à quelque jouvenceau en quête d'aventures, et elle se disait, la pauvre châtelaine, qu'à trente-huit ans on peut aimer encore, si ce n'est point à cet âge seul qu'on aime réellement.

"Soudain, le son du cor se fit entendre à la herse du manoir et ébranla de ses notes sonores les vitraux coloriés de l'oratoire.

"Le page interrompit sa chanson.


"Le cœur de la châtelaine tressaillit ... Et puis, il se prit à battre violemment ...

"Et comme depuis longtemps le manoir était silencieux et solitaire, veuf de tout visiteur et de tout bruit, la châtelaine se leva ...

"Son cœur battait toujours !


"Et elle s'approcha de la croisée ogivale qu'elle ouvrit ...

"Le page la suivait du regard, et son cœur à lui battait aussi ...

"Le page aimait la châtelaine.


"La châtelaine s'approcha donc de la croisée et se pencha au-dehors.

"Un beau chevalier, enveloppé dans son manteau, monté sur un noble genêt d'Espagne, noir comme l'aile du corbeau, se présentait au pont-levis.

"La châtelaine poussa un cri de joie et donna des ordres."

Ici madame de Kermadec, quoique violemment intéressée, poussa un soupir et interrompit Jonas.

- "Sais-tu," dit-elle, "que cette situation de la châtelaine ressemble fort à la mienne ?"

Jonas leva ses yeux bleus sur la vieille baronne, ses yeux pétillants de finesse et de malice, et il se demanda si madame de Kermadec, plus qu'octogénaire, pouvait se comparer à une châtelaine de trente-huit ans.

- "Je suis veuve," poursuivit la baronne ... "et si tu n'es pas précisément un page, tu as les cheveux blonds comme celui de la châtelaine, et tu me fais la lecture."

Et madame de Kermadec passait sa main blanche et ridée dans les cheveux en broussailles du petit paysan.

- "Madame la baronne a raison," répondit le malicieux enfant ; "cependant ...

- Plaît-il ?" fit la baronne.

- "Le château des Genêts est bien encore un château," continua Jonas, "et il y a eu, dit-on, un pont-levis.

- Plusieurs,
maître Jonas," fit la baronne, un peu piquée du dit-on "il y a eu plusieurs pont-levis.

- Mais il manque le chevalier," acheva Jonas en riant de ce rire franc et moqueur de la jeunesse. 

- "C'est juste," soupira la baronne.

- "Et," pensa Jonas, "je ne sais pas trop ce que c'est qu'être amoureux, bien que tous les jours je lis ce mot-là dans les livres ; mais si je l'étais, j'aimerais mieux que ce fut d'Yvonaïc, la sœur du recteur, qui est blanche et mignonne, et dont les cheveux sont aussi blonds que les miens."

Jonas, en songeant ainsi, regardait le visage parcheminé , la main amaigrie, surchargée de bagues, et les cheveux blancs de la baronne.

- "Oui," répéta-t-elle en soupirant, "il manque le chevalier. "

Mais au moment où elle achevait, le pas d'un cheval retentit dans la cour du manoir.

- "Le voilà !" dit Jonas d'un ton moqueur.

Et il s'élança vers la croisée, qu'il ouvrit.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV   Mar 16 Jan - 16:25

On eût dit que le Diable s'en était mêlé, car il y avait effectivement dans la cour un cavalier monté sur un cheval noir, enveloppé dans un grand manteau et qui mettait pied à terre.

- "Ah ! madame," s'écria Jonas stupéfait, "c'est bien lui !

- Qui, lui ?"
demanda-t-elle.

- "Le chevalier.


- Es-tu fou, Jonas ?

- Non, madame, c'est bien lui ... le chevalier du livre ... avec son manteau, son cheval noir ..."

Madame de Kermadec
se leva avec peine de sa bergère et se traîna vers la fenêtre, en s'appuyant sur l'épaule de Jonas.

- "Voyez," dit l'enfant.

La baronne se pencha et vit en effet sir Williams qui jetait sa bride au vieux domestique, accourant avec empressement.

- "Mon ami," disait sir Williams, "je me suis égaré dans les bois, voici la nuit ... les maîtres de ce château pourraient-ils me donner l'hospitalité jusqu'à demain ? ..."

Le cœur desséché de madame de Kermadec avait retrouvé sa jeunesse et battait avec violence.

- "Antoine !" cria-t-elle, "faites entrer ce gentilhomme ; mon château lui est ouvert ..."

Sir Williams
leva la tête, salua et suivit le vieux Caleb.

Madame de Kermadec
se crut revenue à Versailles et retrouva ses trente ans ; elle regagna sa bergère sans le secours de Jonas, bien persuadée qu'il rêvait, et elle attendit ce beau cavalier qui arrivait à point et comme à la fin d'un feuilleton.

Sir Williams entra une minute après, annoncé par Antoine.

- "Madame,"
dit-il en saluant avec cette distinction de manières qu'il possédait, "veuillez me pardonner mon indiscrétion, qui serait réellement sans excuses si un accident ..."

Avec un geste qui sentait encore sa dame d'honneur,
la baronne indiqua un fauteuil au gentleman.

- "Monsieur,"
lui dit-elle en l'examinant avec cette finesse rapide qui n'appartient qu'aux femmes, , mon château est ouvert depuis des siècles aux cavaliers attardés, aux pèlerins  lassés, à tous ceux qui réclament un secours quelconque."

Sir Williams
lui baisa galamment la main.

- "Je me rends au Manoir," dit-il.

- "Au Manoir ?" fit vivement la baronne.

- Oui, madame.

- Chez le chevalier de Lacy ?

- Son neveu, le marquis Gontran, est mon meilleur ami.

- Mais alors," dit la baronne, "vous êtes ici chez vous, monsieur, le chevalier est mon voisin."

Sir Williams s'inclina.

- "Permettez-moi, madame," dit-il, "de me nommer, afin que vous ne puissiez croire que vous recevez un vagabond.

- Monsieur ...

- Je suis irlandais, madame," dit le baronnet sir Williams.

La baronne s'inclina à son tour.

- Madame," reprit sir Williams avec tristesse, "je viens de faire à travers les bois une course folle et sans but.

- Comment, sans but ?


- Hélas ! oui, madame."

Madame de Kermadec revenait au réalisme de la vie, et oubliant que tout s'explique dans les livres, regarda le jeune homme avec étonnement.

Sir Williams
était pâle, son front portait l'empreinte d'une douleur morale, et jusqu'à son costume sombre, tout semblait se réunir pour lui donner un air fatal qui plaira éternellement aux femmes, fussent-elles octogénaires comme la baronne de Kermadec.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV   Mar 16 Jan - 16:59

- "Madame," reprit-il, "je suis obligé d'entrer dans quelques détails intimes de ma vie pour me faire pardonner mon indiscrétion et vous expliquer cette course sans but à travers les bois."

Et la voix de sir Williams était émue et accentuée d'une mélancolie profonde.

- "Je cours le monde, madame, un peu comme un vagabond, un peu comme ces malheureux que poursuit le souvenir d'une faute ou que ronge une pensée fatale."

Ce début avait un cachet romanesque qui plut à la douairière ; elle continua à regarder sir Williams dont la physionomie mélancolique et sombre lui paraissait tout-à-fait en harmonie avec le ton de son récit.

- "Hélas ! oui, madame," acheva tristement sir Williams, "je cours le monde, avec une ride d'ennui au front, une torture au cœur, et le destin m'emporte. J'aime une femme qui ne peut m'aimer ...

- Pauvre jeune homme !" murmura la baronne de Kermadec avec compassion, car elle se souvenait des infortunes du bel et brave Amadis, longtemps rebuté par la fille du roi Périon.

- "Eh bien ! madame," acheva tristement sir Williams, "il y a deux heures environ, au moment où je me croyais loin d'elle, et tandis que je ne songeais qu'à arriver au Manoir avant la nuit ...

- Eh bien ?" interrogea la baronne, qui prenait un plaisir extrême à ce récit.

- Eh bien ! je l'ai trouvée sur ma route ... je l'ai revue ...

- Comment ! elle ?

- Oui, madame.

- Celle que vous aimez ?


- Elle !" dit sir Williams, qui donna à ce mot une intonation étrange.

Et il poursuivit d'une voix sombre :

- "Vous comprenez que j'ai pris la fuite ... Enfonçant l'éperon aux flancs de mon cheval, je l'ai lancé à travers les champs et les bois, ne sachant où j'allais, et n'écoutant d'autre bruit que les violentes pulsations de mon cœur ... Les animaux ont plus de raison que l'homme ; mon cheval m'a amené ici, à votre porte ... Je ne savais si j'étais près ou loin du Manoir, j'avais perdu ma route ... la nuit venait ...

- Monsieur," interrompit la baronne, "puisque nous en sommes aux biographies, laissez-moi vous dire que je suis une pauvre vieille châtelaine fort ennuyée, à peu près dépourvue de voisins, vivant toujours seule, et que je regarde comme une bonne fortune les visites que le Hasard m'envoie. Cessez donc de vous excuser, et laissez-moi vous remercier au contraire."

Sir Williams s'inclina et baisa la main de la baronne.

- "Mais," poursuivit celle-ci, "ne vous exagérez-vous pas l'état de votre cœur ? ...

- Je souffre," murmura le baronnet avec un geste des plus éloquents.

- "Et ne se peut-il que cette femme, touchée de votre amour ..."

Le baronnet hocha la tête.

- "Je n'ai aucun espoir,"dit-il.

- "Elle est donc sans cœur ?

- Je lui crois toutes les qualités qui font adorer une femme.

- Serait-elle mariée ?" interrogea la douairière , avec un fin sourire qui semblait signifier qu'après tout il n'y a pas d'obstacles qu'on ne puisse surmonter à la longue.

- "Sa main est libre,"
répondit sir Williams.

- "Alors, vous-même ...

- Moi ?"
dit le baronnet avec fierté, "j'ai vingt-huit ans, je n'ai plus de famille, j'ai deux-cent-mille livres de rente et ne suis lié par aucun contrat.

- Ainsi, vous pourriez l'épouser ?

- Si elle m'aimait ... oui.

- Et elle ne vous aime pas ?

- Hélas ! non.

- Peste !" murmura la baronne, qui décidément trouvait le gentleman fort de son goût, "elle est difficile, il me semble."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV   Sam 20 Jan - 17:32

Le baronnet salua.

- "Elle aime ailleurs !" dit-il tout bas d'une voix navrée qui fendit le cœur de madame de Kermadec.

- "Ah ! çà, mon cher hôte," interrompit la baronne, "tout ce que vous me dites là est fort étrange ! ...

- Etrange, en effet, madame," soupira le baronnet d'un air fatal.

- "Il y a quarante ans que j'habite notre province, et n'en ai bougé qu'une fois, en 1829, pour aller à Paris. Or, je connais par conséquent, de nom au moins, tous mes voisins, et je me demande quelle peut être cette femme que vous aimez avec une semblable ardeur. Car, enfin, elle est ma voisine, puisque vous l'avez rencontrée il y a deux heures ; et c'est une jeune fille, puisqu'elle est à marier."

Sir Williams ne répondit pas.

- "Donc," continua la baronne, "je ne vois dans les environs que mademoiselle de B ..., une perche blond filasse, ou mademoiselle de R ..., une petite boule brune, avec de grands pieds et des mains de blanchisseuse ...

- Je ne connais pas ces demoiselles.

- Où donc l'avez-vous rencontrée ? Etait-elle seule, accompagnée, à pied, en voiture ?

- Elle était à pied.

- Seule.

- Non, avec sa mère.

- Sur quelle route ? 

- Sur la route de Saint-Malo.

- Ah ! mon Dieu ! " s'écria la douairière, "se nommerait-elle Hermine ?

- Oui, madame,"
balbutia sir Williams avec une confusion si admirablement jouée, que M. de Beaupréau lui-même eût crié bravo.

- "Mais c'est ma nièce !" s'écria la baronne.

- "Votre ... votre nièce ?"

Et le baronnet sut pâlir et rougir tour à tour, puis faire un soubresaut sur son siège.

- "Certainement, ma nièce ... mademoiselle Hermine de Beaupréau, n'est-ce pas ? la fille de M. de Beaupréau, chef de bureau au ministère des Affaires étrangères ?"

Sir Williams
répondit par un nouveau oui qui ressemblait à un soupir.

- "Comment !"
s'écria la baronne, "ma nièce Hermine, monsieur, a le mauvais goût de ne pas vous aimer, vous, un cavalier accompli ? Et qui donc aime-t-elle ?

- Un homme indigne de son amour.


- Par exemple, je voudrais bien voir cela ! Ah ! nous allons voir, elle va venir ..."

Sir Williams
jeta un cri.

- "Elle va venir ?" dit-il.

- Mais sans doute.

- Venir ici ?

- Au premier moment ... nous l'attendons pour souper."


Sir Williams
se leva brusquement.

- "Non, non," dit-il, "adieu, madame ... Je ne pourrais supporter sa vue."

Et avant que la baronne, étonnée, eût pu songer à la retenir, sir Williams s'enfuit précipitamment, comme s'il eût été poursuivi, laissant la douairière stupéfaite.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV   Sam 20 Jan - 18:01

- "C'est le Diable ! c'est bien lui !" murmura Jonas. "Voyez, madame, comme il se sauve."

Mais, tandis que sir Williams, après avoir joué cette petite comédie, galopait vers le Manoir, M. de Beaupréau, sa femme et sa fille rentraient aux Genêts, et trouvaient madame de Kermadec encore ahurie du brusque départ de son hôte impromptu.

La physionomie bouleversée de la baronne n'étonna point le chef de bureau, qui était dans les secrets de sir Williams, mais elle combla de surprise Thérèse et sa fille.

- "Qu'avez-vous donc, ma tante ?" demandèrent-elles toutes deux.

- "Peste soit de l'original !" répondit la douairière, qui commençait à trouver que sir Williams l'avait quittée bien cavalièrement.

- "De quel original parlez-vous, ma tante ?

- De l'Anglais ...

- Quel Anglais ?"
fit naïvement M. de Beaupréau.

- Vous ne l'avez pas vu, pas rencontré ?

- Mais, chère madame," dit le chef de bureau avec flegme, "de quel Anglais parlez-vous ?

- Du baronnet sir Williams."

M. de Beaupréau poussa un cri de surprise qui parut fort naturel à la baronne et à Hermine.

- "C'est lui," dit-il, "c'est bien lui !

- Qui, lui ?" demanda la baronne.

- "Le jeune homme qui m'a sauvé, il y a deux heures.

- Il vous a sauvé ?

- D'une mort certaine."

Et M. de Beaupréau raconta ce qui lui était arrivé à madame de Kermadec émerveillée ; tandis qu'Hermine écoutait toute pensive.

- "Eh bien," dit la baronne, "il est venu ici tout à l'heure, prétendant s'être égaré et demandant l'hospitalité.

- Où donc est-il, alors ?

- Il est reparti tout à coup ... sur un mot ... " dit la baronne qui parut ne point vouloir s'expliquer plus catégoriquement devant Hermine.

- "J'étais donc bien ému tout à l'heure," dit M. de Beaupréau, "que je ne l'ai point reconnu.

- Vous le connaissiez donc, mon père ?" demanda Hermine avec un sentiment de curiosité.

- "Et vous aussi, ma fille.

- Moi ?"
fit-elle étonnée.

- Vous l'avez vu une fois ... chez le ministre ...

- C'est possible,"
murmura la jeune fille, "mais je ne m'en souviens pas.

- Sir Williams,"
poursuivit M. de Beaupréau, "est un original pour le vulgaire, mais pour d'autres c'est un homme malheureux à qui on doit pardonner ses bizarreries.

- Ah !" dit Hermine avec intérêt, et sentant renaître en elle cette sympathie que lui avait inspirée tout d'abord l'attitude pensive de l'inconnu, contemplant la mer du haut d'un rocher.

- "Nul ne sait au juste quelle est la nature du mal de sir Williams,
mais il est positif qu'il est torturé par une souffrance secrète. Selon les uns, il pleurerait une femme à jamais perdue, morte ou infidèle.

M. de Beaupréau
s'arrêta à dessein, et, du coin de l'œil, observa la jeune fille.

Hermine était émue et baissait les yeux.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV   Sam 20 Jan - 18:36

- "D'autres disent," continua le chef de bureau, "que sir Williams, qui est riche, beau, jeune, de grande noblesse, que tant de femmes seraient heureuses et fières d'aimer, s'est pris d'amour pour une jeune fille à peu près sans fortune, et qui déjà avait au cœur une autre passion."

A mesure que son mari parlait, madame de Beaupréau regardait sa fille.

Certes, Hermine était loin de se douter que tout cela n'était qu'une comédie, que la femme dont sir Williams était amoureux, disait-on, n'était autre qu'elle-même ; et cependant cette communauté d'infortunes, qui semblait exister entre elle et lui, achevait de la rendre rêveuse. Elle plaignait le baronnet au fond de son cœur, songeant involontairement à son amour à elle, à cet amour violemment brisé ...

- "Chère petite," dit la vieille baronne qui cherchait un prétexte pour éloigner Hermine un moment, "voudrais-tu descendre aux offices et faire un peu presser le souper ? ..."

Hermine sortit aussitôt.

- "Çà," dit la douairière, "savez-vous, monsieur mon neveu, et vous, madame ma nièce, de qui sir Williams est amoureux ?

- Oui," fit M. de Beaupréau d'un signe de tête.

- "Vous le savez ?

- Oui, ma tante. Il aime Hermine. Il m'a même demandé sa main ... il y a un mois.


- Et vous l'avez refusée ?

- Hermine devait se marier."

M. de Beaupréau s'assit et raconta à la baronne comment on lui avait arraché son consentement à l'endroit de Fernand Rocher ; comment enfin le misérable s'était perdu à jamais ...

- "Mais c'est épouvantable !" s'écria madame de Kermadec.

Thérèse soupira, et deux larmes roulèrent dans ses yeux. 

- "Et Hermine aime un pareil drôle ?

- Hélas ! ma tante, je crains qu'elle n'en meure.

- Vertudieu !" s'écria madame de Kermadec qui jurait au besoin, "cela ne sera pas ... elle aimera sir Williams ... un jeune homme charmant, plein de noblesse ... "

Et la baronne, qui abandonnait volontiers les réalités de la vie pour se replonger dans ses chers romans, la baronne ajouta :

- "Puisque sir Williams se rend chez mon voisin le chevalier, rien ne sera plus facile que de le recevoir, et par conséquent de le présenter à Hermine. J'aimerais assez pour cela une chasse, un rendez-vous dans les bois ... Jonas ! Jonas !" appela-t-elle.

Jonas accourut de la pièce voisine.

- "Donne-moi de quoi écrire," lui dit la baronne.

Et elle écrivit d'une main un peu tremblante mais fort lisiblement cependant, la lettre suivante au chevalier de Lacy, son voisin.

"Mon cher ami,

"J'ai de bien grands motifs de vous faire une querelle, car il y a longtemps que je ne vous ai vu ; mais je réserve pour un autre jour ma rancune et mes reproches, pour vous demander un service aujourd'hui.

"J'ai, aux Genêts, mon neveu M. de Beaupréau, sa femme et sa fille.

"Ma petite-nièce Hermine est une jeune personne charmante, un peu exaltée, et à qui la vie retirée que nous menons ici ne plaît que médiocrement.
Ne trouveriez-vous pas un moyen de la distraire ? Hermine monte bien à cheval, je suis persuadée que vous la combleriez de joie en l'invitant à l'une de vos chasses ... d'autant qu'on m'a dit que vous alliez avoir pour quelques jours un compagnon en Saint-Hubert, le baronnet sir Williams, l'ami intime du marquis Gontran, votre neveu.

"Répondez-moi un mot par Jonas, qui vous porte ma lettre, malgré le vent et la pluie, et baisez la main que je vous abandonne. 

"Votre amie.

"Baronne de Kermadec."

- "Jonas, mon ami," dit la baronne en cachetant son poulet, "tu vas monter à cheval et courir au Manoir porter cette lettre au chevalier de Lacy.

- A cette heure ?" demanda Jonas.

- 'Sans doute ; as-tu peur de voyager la nuit ?

- Oh ! non, madame,"
répondit l'enfant piqué au vif dans son amour-propre ; et il partit.

Ainsi donc sir Williams triomphait déjà, et le Beaupréau recrutait un nouvel auxiliaire dans la vieille douairière. Hermine allait avoir à lutter contre toute sa famille, encourageant sa séduction et dévouée désormais à l'infâme Andrea.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXV

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