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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIi

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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIi   Lun 22 Jan - 17:41

XXXVII


Neutralisation



Pour savoir d'où venait Baccarat et pour expliquer comment, elle qui n'avait jamais vu Armand, elle arrivait ainsi chez lui, il faut nous reporter au jour et à l'heure où elle avait été conduite à Montmartre par l'ancien clerc de notaire malheureux que sir Williams venait de convertir en médecin.

On s'en souvient, Baccarat se trouvait placée entre sa femme de chambre et le faux docteur, lorsque ce dernier lui dit : "Nous allons à Montmartre, chez le docteur Blanche !" L'impression que ces paroles, on le devine, produisirent sur la courtisane fut foudroyante. D'abord, elle ne trouva ni un mot, ni un cri, ni un geste, et elle demeura comme atterrée, tant cette accusation de folie qui se prolongeait devenait terrible ...

Puis ce premier étourdissement, cette première prostration dissipés, elle voulut appeler, appeler au secours, s'élancer hors du coupé au risque de se tuer ; mais le faux médecin l'arrêta en la saisissant par le bras et lui dit froidement : 

- "Choisissez, la maison de fous ou la Cour d'Assises !"
Ce mot de "Cour d'Assises" épouvanta Baccarat et étouffa ses cris.

- "La Cour d'Assises, moi ?" murmura-t-elle éperdue. "La Cour d'Assises !

- Sans aucun doute," répondit le petit homme avec un sourire ignoble.

- "Mais je n'ai commis aucun crime ! ... Je n'ai pas fait de mal ! ... " balbutia-t-elle anéantie.

- "Vous vous êtes rendue coupable d'un vol.

- Jamais ! Jamais !


- Vous vous trompez, ma petite. Vous êtes complice du vol d'un portefeuille contenant trente-mille francs ...

- Moi ! ... Moi !!! ..." s'écria-t-elle avec un accent étrange. "C'est faux ! ... Jamais ! Jamais !

- Ce portefeuille," poursuivit froidement le faux docteur, "a été volé par Fernand Rocher, votre amant ; Fernand Rocher a été arrêté chez vous.

- Mais c'était donc vrai ?" s'écria-t-elle, "il a donc volé ? ...

- Ma chère," dit le petit homme, "qu'il ait volé le portefeuille ou qu'on l'ait mis dans sa poche, il n'est pas moins vrai qu'en ce moment même la justice fait une perquisition chez vous, et que le portefeuille va être retrouvé.

- Chez moi ! le portefeuille est chez moi ?

- Oui, dans la poche de son paletot, et le paletot est dans votre chambre."

Baccarat laissa échapper une exclamation étouffée, et murmura, affolée :

- "Mon Dieu ! mon Dieu ! je crois que je vais mourir ! ..."

En ce moment, le coupé s'arrêta ; une tête apparut à la portière, c'était celle de sir Williams.

L'Anglais souriait à la courtisane, de ce rire froid et moqueur qui glace les plus forts.

- "Ma petite," dit-il, "tu es une fille d'esprit, et tu seras sage, j'en suis convaincu."

La pauvre fille le regardait avec une stupeur pleine de mépris.

- "Je savais bien que c'était vous,"
dit-elle ; "vous êtes un misérable.

- Fanny,"
dit le baronnet à la femme de chambre, "monte sur le siège à côté du cocher, et cède-moi ta place."

La soubrette obéit, et le baronnet se plaça à côté de Baccarat, qui n'eut pas même la force de le repousser.

- "Ma chère enfant," dit-il alors, "tu es une charmante fille, et Dieu m'est témoin que je ne te veux pas le moindre mal. Seulement, tu me gênes pour quelques jours ; après m'avoir été très utile, tu pourrais me nuire au dernier moment, et c'est pour cela que je prends mes précautions ; me comprends-tu ?

- Je ne vous ai jamais fait de mal," murmura-t-elle.

- "Ma chère biche," poursuivit le baronnet, "au fond, je t'aime beaucoup et je ferais de toi ma maîtresse sans sourciller, si je n'avais d'autres occupations. Mais des circonstances graves, d'importants intérêts me forcent à me garer de toi, pour le moment du moins, et à te mettre provisoirement à l'ombre ...

- Mais je n'ai pas volé !"
murmura-t-elle, "je n'ai pas volé le portefeuille !

- Soit ! mais le voleur a été trouvé chez toi.

- Oh ! infamie !" dit-elle, "il est innocent !

- C'est encore possible ; seulement, il est nécessaire à mes projets qu'il soit trouvé coupable.


- Mais je ne veux pas, moi ! je vous démasquerai ! Vous êtes un infâme !"
s'écria la jeune femme indignée.

- Tarare ! voilà que tu vas crier et faire des sottises ...
Tu dirais à l'univers entier qu'il n'est pas coupable, que, du moment qu'on a trouvé le portefeuille chez toi, ce serait comme si tu chantais ... Il y a mieux, tu serais complice, et je n'aurais qu'à dire un mot."

Baccarat fondait en larmes.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
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Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIi   Sam 27 Jan - 16:59

- "Ainsi," dit sir Williams, "voici qui est bien convenu : la maison des fous ou la Cour d'Assises. Tu vas être bien sage, tu ne te fâcheras pas trop fort, tu seras raisonnable, enfin ; et dans quinze jours, dans huit jours peut-être, tu rentreras bien tranquillement chez toi, où tu retrouveras tes habitudes, ton amant, le baron d'O ..., à qui tu as écrit que tu partais pour la campagne.

- Moi ! j'ai écrit au baron ?

- Certainement, ma petite.

- C'est faux ! je n'ai pas écrit.


- Cependant, le baron a reçu ce matin une lettre signée de toi, et il paraît que ton écriture était si parfaitement imitée  qu'il n'a pas eu le moindre soupçon.

- Ah ! démon !" murmura la jeune femme, qui comprit qu'elle était tout entière au pouvoir de sir Williams, et que le seul homme qui pourrait s'inquiéter de son absence, se mettre à sa recherche, la protéger, la défendre ... cet homme ne s'occuperait pas d'elle, fidèle en cela à ces traditions de négligente indifférence des jeunes gens à la mode pour tout ce qui n'est point chevaux de race ou courses de haies.

Le coupé venait de s'arrêter à la grille de la maison d'aliénés.

- "C'est convenu, n'est-ce pas," dit sir Williams, "tu seras sage ? ...

- Mais Fernand," demanda-t-elle d'une voix brisée, "il ira donc aux Assises, lui ? ... Il sera donc condamné ?

- Je pourrais bien ne pas te répondre, ma fille, mais je veux être bon diable et te rassurer un peu. Ecoute bien : Fernand est accusé, convaincu de vol, ceci est sûr ; mademoiselle de Beaupréau cessera donc de l'aimer et m'épousera ... 

- Et après ?" demanda Baccarat avec anxiété.

- "Après, je prouverai clair comme le jour que Fernand est innocent."

Baccarat poussa un cri de joie.

- "Mais comment ?" dit-elle.

- "Ceci est mon secret.

- Et Fernand sera libre ?

- Libre de t'épouser, ma petite."

Sir Williams paraissait sincère ; Baccarat reprit quelque espoir ;
d'ailleurs, toute résistance devenait impossible pour elle devant cette épée de Damoclès que l'Anglais suspendait sur sa tête.

Elle courba le front et se résigna.

- "Faites ce que vous voudrez," dit-elle.

Le cocher venait de sauter à bas de son siège et sonnait à la grille.

Deux gardiens vinrent ouvrir.

- "Ma fille," souffla Williams à l'oreille de la courtisane, "garde-toi de faire trop de folies. Tu es ma maîtresse, ici, et tu ne dois pas me contredire."

Le coupé entra dans la cour ; sir Williams en descendit et referma la portière, laissant Baccarat sous la garde du faux docteur ; puis il se fit conduire auprès de l'économe de la maison, lequel, on le sait, inscrit les malades, perçoit un mois de pension d'avance, en donne un reçu aux correspondants qui les amènent, et, toutes ces formalités remplies, le malade est conduit dans son nouveau logement.

- "Monsieur," dit le baronnet, qui sut donner à son visage les apparences d'une tristesse profonde, "je viens remplir ici le plus pénible des devoirs, je vous amène une pauvre femme qui vient de perdre la raison.

- Bien, très bien," dit l'inconnu, habitué à ces sortes d'entrées en matière.

Il releva ses lunettes sur son front, prit sa plume derrière l'oreille et la tailla à l'œil nu, selon l'usage des gens qui portent des lunettes et les ôtent et les relèvent chaque fois qu'ils ont réellement besoin de voir.

- "Le nom de la malade ?" dit-il.

- "Anaïs Heurtier," dit sir Williams.

- Son âge, s'il vous plaît ?

- Vingt-deux ans.

- Après ?" fit l'économe en inscrivant méthodiquement sur son registre l'âge et le nom de la nouvelle pensionnaire. "Son dernier domicile ?

- Rue Godot-de-Mauroy, numéro 7."

Sir Williams donnait un faux nom et une fausse adresse dans l'unique but de dépister la police elle-même, au cas où celle-ci éprouverait le besoin d'arrêter Baccarat.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIi   Sam 27 Jan - 17:34

- "Monsieur," dit l'économe, "il y a ici des pensions de différents prix.

- Je le sais, monsieur.

- Nous avons des dortoirs communs, des salles où les malades sont deux par deux, enfin des pavillons où ils ont les logements séparés, de une ou plusieurs pièces.

- Monsieur," dit sir Williams, "vous êtes homme et on peut vous avouer bien des choses : la jeune femme dont il s'agit est ma maîtresse ; je suis riche, et j'entends qu'elle soit traitée avec les plus grands égards, peu importe à quel prix.

- Alors," dit l'économe, "on va lui donner un appartement au fond du jardin. Il se compose d'un petit salon, d'une chambre et d'un cabinet de toilette. Il y a un piano," ajouta le grave personnage du ton d'un opulent propriétaire qui fait valoir son immeuble.

- "C'est parfait, monsieur.

- Un médecin visite les malades deux fois par jour, et même trois, si leur état l'exige ; deux femmes sont mises à la disposition du sujet, et couchent près d'elle. Cette dame aura la faculté de se promener dans le jardin réservé, et n'y rencontrera que des folles convenables et de mœurs fort douces," continua l'économe avec complaisance, et comme un restaurateur, dressant une carte à payer, s'amuserait à détailler les hors-d'œuvre en lettres majuscule. "Le prix de cette pension exceptionnelle est de vingt francs par jour."

Sir Williams présenta un billet de mille francs à travers le guichet ; l'économe rendit vingt louis, donna un superbe reçu d'une belle écriture bâtarde et sonna :

- "Conduisez la dame qu'amène monsieur," dit-il aux infirmiers, "dans le fond du jardin, pavillon B, l'appartement numéro 3."

Et l'économe remit ses lunettes sur son nez, sa plume derrière l'oreille, et salua sir Williams.

Le baronnet rejoignit la voiture dans laquelle Baccarat, émue et pâle, attendait, comme doit attendre le condamné à mort la charrette qui le mène au supplice. Fanny, fidèle à son rôle, pleurait à chaudes larmes, et tenait, à côté du cocher, son mouchoir sur ses yeux.

Sir Williams ouvrit la portière et donna la main à Baccarat, qui descendit sans résistance.

- "Tu t'appelles Anaïs Heurtier," dit-il tout bas, "tu habites rue Godot-de-Mauroy, 7, et tu as perdu la raison à la suite d'une violente discussion que tu as eue avec une de tes amies, la Baccarat, dont tu aimais l'amant. Ta folie consiste à te croire la Baccarat elle-même, comprends-tu ?

- Vous êtes un démon !" murmura la jeune femme d'une voix brisée.

- Soit ! mais songe à la Cour d'Assises."

Et sir Williams dit tout haut :

- "Allons, ma chère Anaïs, prenez mon bras et venez voir le petit hôtel que je vous ai acheté."

Il parlait ainsi pour donner le change aux infirmiers qui le précédaient, et comme on s'y prend habituellement pour introduire un malade dans une maison d'aliénés, en lui déguisant l'affreuse vérité.

- "L'hôtel," poursuivit-il, "avait des locataires quand je l'ai acquis. J'ai donné congé à tout le monde, mais il vous faudra subir leur voisinage pendant un terme encore ... et, provisoirement du moins, vous pouvez, il me semble, habiter un délicieux pavillon au rez-de-chaussée.

Et sir Williams entraînait Baccarat muette et stupide.

On arriva au pavillon ; l'appartement fut ouvert ; on y introduisit Baccarat.

L'économe n'avait point trop surfait sa marchandise, en réalité. Le salon était joli, bien meublé, ouvrant par deux grandes fenêtres sur le jardin ; la chambre-à-coucher, plus grande que le salon, était fraîchement décorée. Une femme moins habituée au luxe que ne l'était Baccarat aurait trouvé ce logis plus que convenable.

Deux femmes, ni jeunes, ni vieilles, d'une propreté parfaite et d'une véritable politesse de domestiques, accoururent prendre les ordres de la nouvelle pensionnaire, et l'une dit tout bas à sir Williams :

- "Le médecin viendra tout-à-l'heure. Monsieur ne désirerait-il pas le voir d'abord ?

- Certainement," répondit sir Williams.

Il mit un baiser sur le front de Baccarat, et lui dit :

- "Je reviens, chère amie, je vais voir où en sont les écuries qu'on répare. Viens, Fanny."

Fanny prit la main de sa maîtresse, la baisa avec effusion, et suivit sir Williams en continuant à pleurer.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIi   Sam 27 Jan - 18:23

Le baronnet fut conduit chez le médecin de service.

- "Est-ce vous, monsieur," demanda celui-ci, "est-ce vous qui avez amené cette jeune femme à qui je viens de voir traverser la cour ?

- Oui, monsieur ; c'est une pauvre enfant que j'aime," murmura sir Williams avec émotion.

- "Quel est son genre de folie ?"

Sir Williams feignit un grand embarras.


- "Monsieur," dit-il, "vous comprendrez qu'il est de pénibles, de cruels aveux. Anaïs m'a trompé."

Le médecin regarda le baronnet et se fit sans doute cette réflexion : que la demoiselle était difficile de ne point aimer un homme jeune, beau garçon et qui paraissait fort distingué.

Cependant, il dit avec un sourire :

- "C'est évidemment là, monsieur, une grande preuve de folie ; mais, entre nous, s'il n'y a que celle-là, je ne vois pas ce qu'y peuvent nos soins.

- Monsieur," dit le baronnet avec amertume"ce n'est point en cela qu'elle a été folle ; mais pardonnez-moi d'entrer dans de fastidieux détails, c'est absolument nécessaire.

- Je vous écoute, monsieur.

- Cette jeune femme se nomme Anaïs Heurtier ; je l'ai connue petite ouvrière, je l'ai aimée, je lui ai donné chevaux, voiture - une faute impardonnable quand on veut être aimé ..."

Et le baronnet plaça à propos un profond soupir.


- "Or," reprit-il, "Anaïs avait une amie, une femme galante à la mode, qu'on nomme la Baccarat.

- J'en ai ouï parler," dit le docteur.

Sir Williams s'inclina et poursuivit :

- "La Baccarat avait un amant, un petit jeune homme insignifiant, qu'elle aimait à l'adoration, et pour lequel elle trompait un homme distingué, le baron d'O ..."

Le docteur s'inclina à son tour.

- "Ce nom m'est parfaitement connu," dit-il.

- "Figurez-vous, monsieur, que cette petite sotte d'Anaïs est devenue amoureuse, amoureuse folle, de ce jeune homme, et m'a trompé pour lui ...

- Bien," dit le médecin.

"Mais la Baccarat est une fille d'esprit : furieuse d'avoir perdu son amant, elle a voulu le reprendre ... et elle a employé un assez singulier moyen."

Le docteur regarda sir Williams avec curiosité.

- "Il y a quelques jours, un matin, deux amis de la Baccarat ont pénétré dans la chambre d'Anaïs, où l'amoureux se trouvait, se sont donné pour un commissaire de police et un agent, et ont arrêté le jeune homme en l'accusant de je ne sais plus quel crime.

- Voilà qui est hardi et aurait pu être puni sévèrement," dit le médecin.

- "Sans doute, monsieur ; mais le châtiment n'aurait point empêché le malheur.

"La vue de ces hommes, qu'elle a pris pour de véritables agents de police, a occasionné chez Anaïs une révolution dans le cerveau, et elle est devenue folle. Or, sa folie consiste à se croire par instants la Baccarat elle-même, à prétendre qu'elle demeure rue Moncey, et à vouloir tirer de prison son nouvel amant, qu'elle m'accuse, moi qui l'aime et à qui elle doit tout, de l'avoir fait mettre en prison en l'accusant d'un vol dont il n'était pas coupable.

- Depuis combien de jours est-elle folle ?

- Depuis trois jours.

- Quelle est cette fille ?" demanda le docteur en apercevant Fanny qui continuait à tenir son mouchoir sur ses yeux et à manifester une grande douleur.

- "C'est la femme de chambre d'Anaïs, monsieur, une fille qui lui est très attachée, et qui éprouve une violente douleur d'être obligée de se séparer d'elle. Ne pourrait-on pas la lui laisser ?

- Je ne vois pas à cela un grand inconvénient," dit le docteur. "Cette dame sera peut-être plus aisée à guérir, si on laisse auprès d'elle la femme habituée à la servir."

Fanny 
poussa un cri de joie, le cri convenu entre elle et Williams, qui ne se fiait pas entièrement à la maison de santé pour garder Baccarat, et tenait à placer auprès d'elle un gardien plus vigilant encore.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIi   Lun 29 Jan - 16:30

- "Ma fille," dit le baronnet en sortant du cabinet du médecin, "tu vas rester ici.

- Oui, milord.

- Et tu veilleras sur ta maîtresse comme sur la prunelle de tes yeux.

- Oh ! soyez tranquille," dit Fanny, "si elle s'échappe, il n'y aura pas de ma faute."

Et Fanny se prit à sourire à travers ses larmes feintes, de ce sourire bas et cruel des domestiques devenus les bourreaux de leurs maîtres.

Ils retournèrent au pavillon.

Baccarat était seule ; les deux infirmières s'étaient retirées.

Assise sur un canapé, la tête dans ses mains, la jeune femme était en proie à une sombre prostration, et elle s'aperçut à peine de la présence de sir Williams.

- "Chère madame," lui dit le baronnet, "au lieu de vous laisser abattre ainsi, prenez donc patience. D'ailleurs, il me semble que votre prison n'est pas trop désagréable."

Baccarat ne répondit point.

- "Voici Fanny," continua sir Williams, "qui demeurera avec vous. J'ai pensé qu'il vous serait agréable de conserver votre femme de chambre.

- Un espion !" murmura Baccarat d'un ton de mépris.

Et elle tourna le dos à sir Williams.


Le baronnet
se retira.

- "Je reviendrai vous voir demain," dit-il en s'en allant.

Sir Williams
était à peine sorti que le médecin entra.

Le médecin
était un homme jeune, intelligent, au front grave cependant, comme il sied à ceux qui ont pâli durant de longues nuits sur des livres et ont interrogé les arcanes de la science.

Il congédia Fanny d'un geste et salua Baccarat.

- "Pardonnez-moi, madame," lui dit-il, "de me présenter chez vous sans m'être fait annoncer."

Le docteur, en parlant ainsi, avait l'intention de déguiser, selon l'usage, sa profession à son malade ; mais Baccarat se hâta de lui dire :

- "Je devine l'objet de votre visite, monsieur, vous êtes le médecin de l'établissement."

Ce ton calme, cette réponse faite avec douceur et tristesse, firent tressaillir l'homme de science, peu habitué à voir des fous convaincus de leur folie.

- "Je sais où je suis," dit-elle encore, "et vous venez voir, sans doute, quelle est ma monomanie.

- Madame ...

- Monsieur," reprit-elle toujours calme, "je ne commettrai point la sottise de presque tous ceux qu'on vous amène, je ne vous dirai point tout d'abord que je ne suis pas folle."

Le médecin
laissa glisser un sourire d'incrédulité sur ses lèvres.

- "Je tâcherai de vous le prouver."

Le médecin s'assit auprès de la jeune femme et lui prit la main.

- "Votre état n'a rien de grave," dit-il, "et un traitement de quelques jours suffira, je l'espère ..."

Baccarat attachait un regard profond, investigateur sur cet homme qui venait lui prodiguer ses soins pour un mal qui n'existait pas ; elle étudiait cette physionomie ouverte et intelligente, ces lèvres un peu fortes qui respiraient la bonté, et elle venait de concevoir l'espérance qu'en lui elle trouverait un protecteur.

- "Monsieur," dit-elle, "pourriez-vous m'accorder une minute d'attention, et m'écouter jusqu'au bout ?

- Parlez, madame, je vous écoute.

- N'est-il jamais arrivé," demanda Baccarat, "que des êtres parfaitement raisonnables, aussi sains d'esprit que de corps, mais qu'on avait intérêt à faire disparaître, aient été taxés de fous, et, comme tels, enfermés dans une maison de santé ?"

Le médecin tressaillit.

- "Cela a pu arriver," dit-il. "Seriez-vous dans le même cas ?"

Et l'homme de science, à son tour, examinait la jeune femme avec cet œil profond et clair des gens habitués à chercher le sûr indice de la folie dans l'attitude et les paroles les plus sensées.

Une autre que Baccarat se fût écriée aussitôt :

- "Oui, oui, je suis dans ce cas, on a intérêt à me croire folle."

Mais
Baccarat avait essuyé ses larmes, elle était devenue forte tout-à-coup, et prudente autant que forte. Elle voulait convaincre le docteur à la longue, et non point l'effaroucher.

- "Ecoutez, monsieur," dit-elle, en le faisant asseoir auprès d'elle et déployant ces câlineries charmantes de la femme habituée à plaire, "je vais vous raconter une histoire aussi extraordinaire, aussi compliquée qu'un drame du boulevard.

- Oh ! oh !" pensa le docteur, "voici l'indice de la folie, c'est incontestable. Le fou aime à raconter, se croit toujours victime d'une persécution quelconque."

Cependant, l'homme de science demeura impassible, et prêta complaisamment l'oreille.

Alors Baccarat lui raconta de point en point son histoire, depuis le jour où elle avait aimé Fernand, la visite inattendue de sir Williams, et enfin l'arrestation du jeune homme chez elle.

Et elle s'exprima avec calme, avec esprit, entrant dans de minutieux détails et parlant de toutes les personnes qu'elle connaissait, prête à se faire réclamer par elles si le docteur voulait les faire prévenir.

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