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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII

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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII   Lun 29 Jan - 16:57

XXXVIII


La Dame Russe



Le docteur écouta Baccarat avec le plus grand calme, souvent ébranlé par son récit, car la jeune femme parlait aussi raisonnablement que possible. Il lui dit enfin :

- "Vous êtes bien persuadée, n'est-ce pas, d'être vous-même la femme qu'on nomme Baccarat ?

- Allez rue Moncey où est mon hôtel ; demandez à voir ma mère et amenez-la ici," répondit-elle.

- "Madame," dit le docteur, dans l'esprit duquel pénétrait le doute, "je vous répondrai ce soir. Si réellement vous êtes la victime d'une odieuse machination, vous trouverez en moi un protecteur et non un médecin."

Elle se jeta aux pieds du docteur et prit l'attitude d'une suppliante.

- "Ah ! monsieur," lui dit-elle, "si vous faites cela, si vous m'aidez à confondre mes ennemis, je vous bénirai comme on bénit Dieu, je vous aimerai comme on aime son père."

Le docteur quitta Baccarat, tout pensif de ce qu'il venait d'entendre. 

Mais il avait vu tant de fois les fous lui tenir ce langage et essayer de lui prouver par une logique rigoureuse leur sanité d'esprit, qu'il ne pouvait que douter, et pour croire aux paroles de la jeune femme, il lui fallait une preuve.

Il monta en voiture et se présenta rue Moncey.

Baccarat lui avait dit :

- "Vous trouverez ma mère, et vous lui direz où je suis."

Le docteur sonna à la grille ; le jardinier vint ouvrir.

- "Madame y est-elle ?" demanda-t-il.

- "Oui, monsieur," dit le jardinier.

Le docteur recula d'un pas ; ses doutes sur la folie de Baccarat s'évanouirent
et il se souvint des détails que sir Williams lui avait donnés, prétendant que la jeune femme inscrite sous le nom d'Anaïs Heurtier persisterait à se croire la Baccarat elle-même.

Le jardinier conduisit le docteur au rez-de-chaussée, le fit entrer dans le salon, le pria d'attendre, et, deux minutes après, une jeune femme vêtue d'une robe de chambre à ramages, les cheveux nattés et dans tout le désordre d'une pécheresse qui se lève à trois heures de l'après-midi, apparut sur le seuil et salua le médecin.

- "Mademoiselle," dit celui-ci, "connaissez-vous Anaïs Heurtier ?

- Ah ! pauvre fille ! ..."
murmura la fausse Baccarat, "elle est devenue folle, monsieur, et elle se prend pour moi-même."

Et la jeune femme s'exprima avec un sang-froid parfait, et raconta au docteur la même version que sir Williams. Le baronnet, on le devine, avait prévu cette visite du docteur ; il avait bien pensé que Baccarat ne se résignerait point ; qu'elle essaierait de persuader et de prouver qu'elle n'était pas folle, et qu'alors, si le directeur de la maison de santé, ébranlé dans ses convictions, faisait une démarche, il irait tout droit rue Moncey.

Sir Williams avait sous la main une femme galante, fort belle encore, bien qu'un peu mûre ; cette femme avait consenti à jouer le rôle pour vingt-cinq louis, et elle le joua si bien que le docteur se retira persuadé de la folie de Baccarat.
... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... 

Cependant, celle-ci attendait avec une mortelle inquiétude une seconde visite du docteur, et elle s'était décidée, pour tuer le temps, à entrer dans le jardin réservé, où trois ou quatre folles se promenaient au soleil.

Il était alors midi.

C'était une belle journée d'hiver ; l'air était tiède comme au mois de mai ; le soleil inondait le jardin de ses rayons. Baccarat fit en tremblant quelques pas dans une allée sablée qui conduisait à un banc de verdure.

Elle éprouvait comme un sentiment de terreur secrète à la pensée qu'elle allait se trouver en contact perpétuel avec des êtres privés de raison, elle qui n'était pas folle.

Une femme, en la voyant, vint à elle.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII   Lun 29 Jan - 17:27

C'était une dame d'environ quarante ans, l'œil triste et le visage un peu pâle. Elle était belle encore, et avait sur les lèvres un sourire mélancolique plein de charme.

Elle était vêtue de noir avec quelques échappées de blanc çà et là, comme pour un demi-deuil.

Elle était assise sur un banc adossé à un arbre au moment où Baccarat pénétra dans le jardin, et elle lisait attentivement un volume à couverture jaune. Au bruit des pas de la pécheresse criant sur le sable, la femme en noir s'était levée et vint à elle.

D'abord elle l'examina avec une curiosité défiante, et puis, rassurée sans doute par ses investigations, elle la salua et lui sourit :

- "Bonjour, madame," lui dit-elle.

Baccarat
s'inclina et rendit le salut.

- "Je gage que vous arrivez," continua la femme au volume jaune.

- "En effet, madame,"
répondit la pécheresse.

- "Pardonnez-moi ma familiarité, mon enfant," reprit la dame vêtue de noir et d'un ton affectueux et un peu protecteur, "'mais vous êtes si jolie et si jeune que vous me plaisez infiniment. Je m'ennuie fort ici, et vous êtes le premier visage qui me revient depuis dix ans que je suis ici.

- Mon Dieu !" murmura Baccarat, "il y a dix ans que vous êtes ici ?

- Hélas ! oui, mon enfant."


La pécheresse frissonna.

- "Si j'allais rester ici dix ans !" pensa-t-elle.

- "Venez, mon enfant," dit la folle en la prenant par le bras, "faisons un tour de jardin. Le temps est beau, le soleil est chaud comme au printemps. Comment vous nommez-vous ? 

- Louise, madame.


- Bien," dit la folle, "c'est un joli nom. Moi, je me nomme Jeanne. J'ai encore un autre nom, mais je ne le porte plus, hélas ! on me l'a volé."

Baccarat regarda la femme vêtue de noir avec étonnement ; celle-ci parut deviner la signification de ce regard, et, à son tour, elle sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.

- "Mon enfant," dit-elle, "je ne sais pas comment vous êtes ici, mais ce que je sais bien, c'est que vous n'êtes pas folle."

Baccarat poussa un cri.

- "Ah !" dit-elle, "vous le voyez donc, vous, madame ?

- Il n'est pas besoin d'être médecin pour cela, mon enfant. La folie et la raison mettent chacune leur empreinte sur le visage. J'ai bien vu tout d'abord que vous n'étiez pas folle."

La pécheresse prit dans ses mains la main de la femme vêtue de noir et la baisa avec effusion.

- "Mais vous, madame ?" demanda-t-elle en tremblant.

- "Moi ?" soupira son interlocutrice : "oh ! moi, je suis folle ... depuis dix ans. Du moins, c'est l'opinion de mon mari ; c'est celle des médecins, celle de Saint-Pétersbourg tout entier.

- Saint-Pétersbourg ?" fit Baccarat avec surprise.

- "Oui," dit tout bas la femme au livre jaune, "je suis russe."

Elle entraîna Baccarat vers le banc de gazon et l'y fit asseoir auprès d'elle.

- "Qu'avez-vous donc fait, ma pauvre enfant ?"
dit-elle ; "quel homme avez-vous trompé, quel tyran vous poursuit que vous soyez ici ? Car, pas plus que moi, je le vois bien ..."

La dame vêtue de noir s'interrompit brusquement.

- "Tenez," dit-elle, "il est des hommes sans pudeur et dont l'âme vénale se prête à tous les calculs. Vous n'êtes pas folle, pas plus que moi, mais il est des gens qui affirmeront le contraire et prouveront votre démence. Quand on entre ici, mon enfant, on n'en sort plus."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII   Mer 31 Jan - 18:02

La dame russe parlait avec douceur, sans emportement, sans colère, et elle continua avec un amer sourire :

- "Souvent la folie est un prétexte pour punir ou sauver de grands coupables. J'ai été criminelle un jour, et depuis dix ans j'expie mon crime en vivant avec des fous ..."

Baccarat regardait son interlocutrice avec un étonnement mêlé d'effroi. Quel crime avait donc commis cette femme ?

- "Figurez-vous," poursuivit la dame russe, "que j'ai mérité la peine de mort, moi ; mais je l'ai méritée dans des circonstances telles que je ne me considère pas comme coupable et que je me crois une victime."

Au moment où sans doute la dame au livre jaune allait raconter son histoire, elles furent abordées par une jeune fille blonde, grande, mince, blanche comme un lis, et dont les yeux cernés brillaient d'un feu étrange.

Elle portait une robe blanche, des fleurs d'oranger desséchées dans ses cheveux, et souriait d'un air triste et rêveur qui faisait mal à voir.

- "Ah !" dit-elle en touchant l'épaule de la femme vêtue de noir du bout de son doigt, "vous êtes en retard, ma chère tante ; tout le cortège est parti. Ils sont à l'église, on n'attend plus que vous et moi ... venez, venez !"

Et elle salua Baccarat et passa son chemin, marchant avec rapidité.

- "Pauvre femme !" murmura la dame russe en regardant la folle s'éloigner d'un pas rapide et inégal.

- "Qu'a-t-elle donc ?" demanda Baccarat.

- "Elle est folle depuis le jour où, c'était la veille de son mariage, son fiancé et un rival éconduit se prirent de querelle dans un bal masqué et allèrent sur le terrain. Elle arriva, sépara les combattants ... mais il était trop tard : elle avait perdu la raison !"

Baccarat et la dame russe avaient quitté le banc de gazon et repris leur promenade ; elles aperçurent une femme âgée devant une table de jardin, et contemplant un objet qui tournait avec une attention profonde.

Cet objet était une roulette en miniature, dans le cylindre de laquelle tournait une bille d'ivoire dont la vieille dame semblait écouter le roulement avec une anxieuse joie.

- "C'est une vieille joueuse," dit la conductrice de Baccarat. "Elle a fait sauter la banque de Bade l'année dernière, et la joie saisissante qu'elle en a éprouvée l'a rendue folle sur le champ. Depuis qu'elle est ici, elle cherche un système pour gagner à coup sûr, une chose bien facile, en vérité ! Et elle est si bien absorbée dans ses calculs, que vous tireriez le canon auprès d'elle sans l'émouvoir ou lui faire lever la tête. C'est un Archimède en jupons. Mais," reprit la dame russe, "je ne vous ai point dit encore pourquoi j'étais ici, moi qui, pas plus que vous, ne suis folle.

- Je vous écoute, madame," dit Baccarat, qui trouvait fort sensées les paroles de son interlocutrice, et avait été surtout frappée de cette perspicacité qu'elle avait déployée en s'apercevant bien tout de suite qu'elle-même n'était pas folle.

- "Je suis la fille du général D ... qui commandait dans le Caucase," dit la dame russe, "et j'ai épousé, il y a quinze ans, le colonel K ...

"Le colonel était un homme farouche, acariâtre, jaloux de son ombre, et qui devint non mon mari, mais mon tyran. Il ne voulut point me laisser à Pétersbourg dans la maison de mon père ; il m'emmena en Livonie, où il avait le commandement d'une forteresse, et m'y réduisit à la plus grande solitude, à l'isolement le plus absolu, me plaçant sous l'œil vigilant de deux cosaques qui lui étaient tout dévoués ...

"Mais j'avais, à Pétersbourg, inspiré une passion, une passion réelle et sérieuse à un jeune officier des gardes, du nom de Stewan. Stewan avait eu l'imprudence et la folie de me suivre, d'entrer sous un déguisement dans la maison de mon mari et d'y remplir les plus humbles fonctions ...

"Pendant quelques mois, notre amour et notre bonheur demeurèrent secrets, et la jalousie du colonel K ... n'eut aucun aliment sérieux ; mais un soir, et tandis que le comte Stewan, sous son habit de laquais, était à mes genoux, la porte s'ouvrit brusquement, et nous vîmes apparaître le colonel ..."

A cet endroit de son récit, la dame russe s'interrompit et fondit en larmes.

- "Pauvre Stewan !"
murmura-t-elle.

Baccarat
était intéressée au plus haut point, et elle attendait la suite de l'histoire avec impatience, lorsqu'un nouveau personnage vint à elles et les salua.

C'était un homme vêtu de noir des pieds à la tête ; la boutonnière de son habit était ornée de plusieurs rubans de différentes couleurs, et il marchait la tête haute et en arrière, comme il convient à un grand seigneur.

Seulement, sur sa tête chauve, car il pouvait bien avoir cinquante ans, se trouvait placé un chapeau de femme, et il portait à son bras un sac à ouvrage.

- "Bonjour, belles dames, bonjour," dit-il en les saluant d'un geste protecteur ; "vous êtes belles à croquer toutes deux, et si j'étais homme encore ... eh ! eh !"

Le bizarre personnage passa sa main sous le menton de Baccarat et se prit à sourire.

- "Vous devez être une belle impure du théâtre ou de la galanterie, vous," dit-il, "et quand j'étais homme ...

- Vous ne l'êtes donc plus ?" demanda naïvement la pécheresse.

- "Non, ma belle, j'ai été changé en femme.

- Allons donc !" fit Baccarat en riant.

Mais le grave personnage reprit :

- "Rien n'est plus vrai, petite. Mon frère cadet, le duc de Miropoulo, car je ne suis autre chose que le prince souverain de Miropoulo, voulant me détrôner et me remplacer avec des apparences de légalité, s'est entendu avec un nécromant très habile, et j'ai été métamorphosé en femme. Les ministres de la principauté de Miropoulo ont constaté, en séance solennelle, ce changement de sexe qu'avait subi mon individu ; j'ai été déclaré déchu de mon titre et de mes fonctions de prince régnant, et nommé duchesse douairière."

Baccarat ne put s'empêcher de sourire ; mais la dame russe lui pressa doucement le bras.

- "Chut!" dit-elle, "ne riez pas !

- Ma foi, madame," dit Baccarat, "vous comprendrez que quand on n'a pas l'habitude de voir des fous ...

- Le prince n'est pas fou, mon enfant," dit tout bas la Moscovite, "pas plus fou que moi. Le fait est vrai, il a été changé en femme ..."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII   Sam 3 Fév - 17:47

Cette fois, Baccarat jeta un cri de stupeur et regarda son interlocutrice, que, longtemps, elle avait crue parfaitement saine d'esprit, et à l'histoire de laquelle elle était tentée de croire : la malheureuse était folle comme les autres, folle à lier.

Baccarat s'enfuit, en proie elle-même à ce doute vertigineux, à cette hallucination étrange qui s'empare des esprits raisonnables en contact avec des esprits troublés.

Elle ne voulut point savoir la suite de l'histoire du comte Stewan, de la dame russe et du colonel K ..., son mari, et elle courut s'enfermer chez elle, dans ce petit appartement devenu depuis deux heures son nouveau domicile, et là, elle se sentit étreinte par cette accablante pensée que si les fous ressemblaient parfois à des gens raisonnables, comment ceux qui étaient habitués à en voir pourraient-ils discerner en elle la vérité du mensonge ; d'autant mieux que la monomanie la plus vulgaire chez les fous est de se croire parfaitement raisonnables et persécutés par une famille avide ou des héritiers pressés de jouir de leur héritage ? 

Et Baccarat, qui espérait si fort naguère dans le docteur dont elle avait reçu la visite, commença à trembler qu'il n'eût jugé inutile de prendre sur elle le moindre renseignement, et que, convaincu des assertions de sir Williams, il l'eût classée, sans plus ample informé, dans la catégorie des fous qui ont la manie de vouloir changer de nom et d'individualité.

Le docteur
revint dans l'après-midi ; il était calme, souriant, et regarda Baccarat avec une sorte de compassion.

- "Pauvre femme !" dit-il, "si belle, si jeune ! ...

- Monsieur," lui dit vivement la pécheresse, "êtes-vous allé rue Moncey ?

- Oui, mon enfant," répondit-il.

Baccarat étouffa un cri de joie.

- "Ah !" dit-elle, "je le savais bien, que vous étiez un bon, un honnête homme ... qu'avant d'enfermer une pauvre fille comme moi, vous vous assureriez si elle est folle ou non. Vous avez vu ma mère, n'est-ce pas ?" poursuivit-elle avec volubilité, "elle va venir me réclamer ... et vous m'accompagnerez, vous, monsieur, n'est-ce pas, vous viendrez à la Préfecture dénoncer ce misérable Williams ? Je connais le préfet de Police. Oh ! soyez tranquille, l'affaire sera en bonnes mains, et Fernand ne restera pas longtemps en prison. Ah ! l'affreux sir Williams ! ... et Fanny, cette drôlesse, cette gueuse, qui a vendu sa maîtresse ..."

Et Baccarat pressait la main du docteur, riait et pleurait de joie, et disait : 

- "Je vais donc sortir d'ici ... sortir d'ici et ne plus voir tous ces affreux fous qui donnent le vertige ..."

Fanny, qui se tenait dans l'antichambre avec l'infirmière, entra en ce moment.

- "Ah ! drôlesse," lui dit Baccarat, "tu me paieras tout-à-l'heure ta trahison."

Fanny regarda le docteur.

Le docteur était calme et souriait toujours avec tristesse :

- "Voici le premier accès sérieux,"dit-il à Fanny tout bas. "Je crois qu'il faudra lui administrer une douche ce soir."

Et il dit tout haut à Baccarat :

- "Certainement, madame, vous sortirez, mais pas aujourd'hui ... demain ... quand vous serez tout-à-fait bien ... Aujourd'hui, vous êtes un peu souffrante ...

- Ah !" murmura Baccarat, qui recula tremblante et pâle, "il me croit folle !

- Oh ! si peu, mon enfant, si peu, que c'est moins que rien ... Donnez-moi huit jours et vous serez guérie ... Mais il faut être sage, ne pas se désoler ... prendre patience."

Baccarat
demeurait anéantie, et, songeant à la dame russe, elle commençait à se demander si, réellement, elle n'était pas folle elle-même.

- "Mais," dit-elle tout-à-coup avec vivacité, "vous n'êtes donc pas allé rue Moncey ?

- J'en reviens, mon enfant.

- Avez-vous vu ma mère ? mes domestiques ?

- J'ai vu madame Baccarat," répondit le docteur.

Cette fois, la pécheresse comprit tout. Sir Williams l'avait remplacée, et désormais elle ne devait plus compter sur personne pour obtenir sa délivrance.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII   Sam 3 Fév - 18:13

Un moment, chancelante, brisée, l'œil fixe et morne, Baccarat s'abandonna tout entière à son désespoir et se demanda s'il ne vaudrait pas mieux pour elle mourir tout de suite que de se voir en cette épouvantable situation. Et puis, cette énergie morale qu'elle possédait reprit bientôt le dessus, et cette sourde pensée qui s'empare du prisonnier à sa première heure de captivité, et n'est autre qu'une vagabonde aspiration vers la liberté, commença à germer dans sa tête.

Elle s'assit, la tête dans les mains, désormais indifférente au bruit qui se faisait autour d'elle, aux paroles échangées entre Fanny et le médecin.

Cependant, elle entendit ce dernier dire à la femme de chambre :

- "J'ai demandé au directeur de la maison l'autorisation de vous laisser passer la nuit auprès de votre maîtresse ; mais il me l'a refusée, et je me suis trop avancé ce matin avec votre maître, le baronnet sir Williams. Un article de notre règlement s'oppose à ce que, passé dix heures, il ne reste dans la maison que les malades et le personnel ordinaire. Mais vous pourrez venir tous les matins, vers sept heures, et ne vous en aller qu'à dix heures du soir.

- Mais, monsieur," dit Fanny, "quelqu'un au moins couchera-t-il dans la chambre de ma maîtresse ?

- Oui, une infirmière dressera un lit ici, dans le salon.

- Ma pauvre maîtresse !" soupira Fanny qui se prit à larmoyer.

Baccarat, toujours immobile, et paraissant en proie à une rêverie profonde, avait fort bien entendu ce colloque et en avait saisi tous les détails. 

Mais aucun mouvement n'avait trahi son attention ; elle n'avait point levé les yeux, elle n'avait pas prononcé un seul mot.

Et tout aussitôt une espérance ardente avait germé dans son cerveau déjà surexcité, et cette espérance était basée sur la sortie quotidienne de Fanny. Baccarat rêvait déjà sa liberté avec cette intelligente ténacité qui prépare les évasions et sa main caressait le manche de ce petit poignard qu'elle avait furtivement glissé dans sa poche, le matin, au moment de sortir de chez elle.

Le docteur sortit ; Fanny demeura seule avec Baccarat.

- "Petite," lui dit celle-ci, "tu joues avec moi un vilain rôle.

- Je le sais," répondit effrontément la soubrette, "mais c'est dans l'intérêt de madame.

- Plait-il ?" fit Baccarat, stupéfaite d'un pareil aplomb.

- Sans doute. Madame aurait fait des bêtises avec ce petit Fernand. Ici, elle sera raisonnable."

La pécheresse enveloppa Fanny d'un regard de mépris.

- "Tu me paieras cela," murmura-t-elle tout bas, si bas que Fanny devina plutôt qu'elle n'entendit.

- "Madame a un mauvais caractère," dit-elle. "Plus tard, elle saura combien je lui étais dévouée."

On vint demander à Baccarat si elle voulait dîner seule, chez elle, ou dîner avec la prétendue dame russe. 

- "Cela m'est égal," répondit-elle.

Et Baccarat suivit une infirmière à la salle-à-manger, où elle retrouva, déjà à table, les trois ou quatre fous qu'elle avait rencontrés dans le jardin.

- "Ah ! ma chère petite," dit la dame russe en lui indiquant une place à côté d'elle, "vous êtes bien aimable de dîner ici. Je n'ai point fini de vous dire mon histoire.

- C'est vrai," dit Baccarat, qui, tout entière déjà à la pensée de son évasion, n'écoutait que distraitement.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII   Sam 3 Fév - 18:46

- "Je vous disais donc," reprit la dame russe, "que le colonel K ..., mon mari, entrant tout-à-coup dans ma chambre, y avait trouvé le comte Stewan à mes genoux.

- Je m'en souviens, madame.

- Le comte, qui était un noble cœur, se releva précipitamment et dit au colonel :

" - 'Grâce ! monseigneur ... grâce ! ... je suis un pauvre laquais pris d'un transport au cerveau et qui a osé insulter sa maîtresse ... Tuez-moi comme un chien, mais grâce pour elle, car elle me repoussait avec indignation et mépris ! ...'

"Alors, ma petite, le colonel, qui avait déjà appuyé un pistolet sur mon front, releva son arme et me dit :

" - 'Cet homme dit-il vrai, madame ? N'est-il bien qu'un laquais, et non votre amant ?

" - Oui,' balbutiai-je, atterrée.

" - 'Alors,' me dit-il, 'comme cet homme est un esclave, et qu'on a toujours le droit de tuer le chien qui se révolte, puisque cet homme vous a insultée ... tuez-le.'

"Et le colonel mit son pistolet dans ma main ... ajoutant :

" - 'Visez au cœur, et tirez !'"


La dame russe en était là de son dramatique récit, lorsque l'un des pensionnaires de l'établissement, lequel était placé à la gauche de Baccarat, s'écria en s'adressant à la dame russe :

- "Chère madame, quand donc renoncerez-vous à cette histoire que vous prétendez être la vôtre ? Vous savez pourtant bien que vous l'avez lue dans un roman de moi, roman publié il y a cinq ans, et intitulé : Lodoïska, nouvelle russe."

Baccarat regarda le pensionnaire avec surprise.

C'était un grand jeune homme mince et blond, un peu pâle, très maigre et qui portait ses cheveux longs.

Il se pencha à l'oreille de Baccarat et lui dit :

- "Tel que vous me voyez, madame, je suis homme de lettres. J'ai commencé par l'Ecole normale et fini par le Théâtre de la Porte-Saint-Martin. Je suis l'auteur d'une foule de mélodrames qui ont eu cent et cent-cinquante représentations ; le dernier, entre autres, un sujet flamand, a fait la fortune de ce théâtre pendant six mois. Le sujet du reste m'avait été donné par une femme d'infiniment d'esprit et qui l'eût signé avec moi, si j'avais eu sa manière."

Baccarat n'écoutait plus la dame russe, et s'était retournée vers l'auteur dramatique.

- "Eh ! bien, madame," acheva-t-il, "croiriez-vous que je suis enfermé ici comme fou et passant pour tel ? La haine, l'envie me poursuivent. Les romanciers ont été jaloux de mes romans ; les poètes, de mes vers, et les dramaturges, de mes drames. Ils m'ont fait enfermer."

Baccarat laissa échapper un éclat de rire un peu moqueur,
qui ne déconcerta pas le poète. Celui-ci, du reste, venait de passer à un autre ordre d'idées, et entamait une discussion politique avec son voisin de droite, oubliant tout-à-fait Baccarat. 

Celle-ci quitta la table de bonne heure et rentra chez elle, peu soucieuse de la fin de l'histoire que la dame russe ne parvenait pas à raconter.

A neuf heures, elle se mit au lit, aidée en cela par Fanny, dont elle accepta les services sans aucune résistance, après avoir toutefois glissé le petit poignard sous son oreiller, pendant que la soubrette tournait la tête.

- "Madame désire-t-elle que je lui rapporte quelque chose de Paris ?" demanda Fanny en s'en allant.

- "Oui," répondit Baccarat, "apporte-moi ma boîte à ouvrage qui est dans mon cabinet de toilette.

- Adieu, ma chère maîtresse," dit Fanny d'un ton railleur, "à demain !

- A demain !" répondit Baccarat.

Et elle murmura tout bas :

- "Demain, nous réglerons nos comptes, ma fille, et nous verrons ..."

Si Fanny avait surpris en ce moment l'éclair qui jaillit des yeux de Baccarat, elle aurait frissonné.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXXVIII

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