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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME   Dim 15 Avr - 13:15

XVII


Où L'on Verra Qu'Une Attaque de Rhumatismes Peut,
Dans Certains Cas, Servir de Stimulant Au Génie Créateur



La constitution de Mr Pickwick était de taille à supporter bien des efforts et des épreuves, mais elle n'était pas à l'épreuve d'une coalition d'attaques comme celle qu'elle avait subie au cours de la nuit mémorable relatée dans le précédent chapitre. L'opération consistant à être lessivé à l'air libre de la nuit, puis séché sans repassage dans un réduit est aussi dangereuse qu'exceptionnelle. Mr Pickwick dut garder la chambre avec une attaque de rhumatismes.

Mais si les facultés physiques du grand homme se trouvaient ainsi amoindries, son énergie mentale gardait toute sa vigueur. Son caractère ne manquait pas de ressort, et il avait retrouvé sa bonne humeur. L'humiliation de sa récente aventure avait elle-même disparu de son esprit ; et il était en mesure de s'associer sans colère et sans embarras au rire cordial que toute allusion à cette aventure déclenchait chez Mr Wardle. Bien plus : pendant les deux jours que Mr Pickwick garda le lit, Sam lui tint sans cesse compagnie. Le premier jour, il s'efforça de divertir son maître par une conversation anecdotique ; le deuxième jour, Mr Pickwick réclama son écritoire, une plume et de l'encre, et fut très affairé du matin au soir. Le troisième jour, ayant la possibilité de se lever dans sa chambre, il envoya son valet transmettre à Messieurs Wardle et Trundle un message pour leur faire savoir qu'en venant prendre leur vin ce soir-là auprès de lui, ils l'obligeraient grandement. Cette invitation fut bien volontiers acceptée ; et quand ses visiteurs furent assis devant leurs verres de vin, Mr Pickwick, non sans rougir à plusieurs reprises, leur fit part du petit conte qui va suivre, disant qu'il l'avait lui-même "mis au point" au cours de sa récente indisposition, d'après les notes prises pendant le récit sans fard de Mr. Weller.

LE CLERC DE PAROISSE

Histoire d'Un Véritable Amour



'Il était une fois, dans une très petite ville de province, à une distance considérable de Londres, un petit homme du nom de Nathanaël Pipkin, qui était clerc de paroisse de ladite petite ville  et habitait dans une petite maison de la petite Grand-Rue, à dix minutes à pied de la petite église, et qu'on pouvait trouver tous les jours, de neuf heures à quatre heures, enseignant un petit savoir à de petits garçons. Nathanaël Pipkin était un être bénin, inoffensif, avec un nez retroussé  et des jambes un peu tournées en dedans ; il avait un peu tendance à loucher ; il avait un peu tendance à boiter ; il partageait tout son temps entre l'église et l'école, et croyait dur comme fer qu'il n'existait à la surface du globe aucun homme aussi intelligent que le vicaire, aucune pièce plus imposante que la salle du conseil de paroisse, aucun collège mieux tenu que le sien. Une fois, une seule fois dans sa vie, Nathanaël Pipkin avait vu un évêque : un évêque véritable, avec ses manches de linon aux bras et sa perruque sur la tête. Il l'avait vu marcher ; il l'avait entendu parler, un jour de confirmation, et en cette circonstance capitale Nathanaël Pipkin avait été tellement accablé de respect et de crainte quand ledit évêque avait posé la main sur sa tête, qu'il s'était évanoui tout net sur-le-champ et avait été emporté hors de l'église dans les bras du bedeau.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron


Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. 
Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. 
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME   Dim 15 Avr - 13:59

'Ce fut là une date mémorable, un grand événement dans la vie de Nathanaël Pipkin, et le seul qui fût jamais venu troubler le cours paisible de son existence tranquille, quand, par un bel après-midi, levant par hasard les yeux dans un moment de distraction, de l'ardoise sur laquelle il combinait un affreux problème d'addition composée pour le donner à résoudre à un gamin coupable, ses yeux se posèrent soudain sur le visage épanoui de Maria Lobbs, fille unique du vieux Lobbs, le grand sellier d'en face. Or, les yeux de Mr Pipkin s'étaient posés quantes et quantes fois déjà sur le joli visage de Maria Lobbs, à l'église ou ailleurs ; mais jamais les yeux de Maria Lobbs ne lui avaient paru si brillants, ni les joues de Maria Lobbs si rubicondes qu'en cette circonstance. Il n'est donc pas étonnant que Nathanaêl Pipkin se trouvât dans l'impossibilité de détacher son regard du visage de Miss Lobbs ; ni que Miss Lobbs, s'apercevant qu'un jeune homme la regardait fixement, retirât la tête de la fenêtre par laquelle elle avait jeté un coup d'œil et fermât la croisée  et baissât le store ; ni que Nathanaël Pipkin, aussitôt après, tombât sur le jeune gamin qui s'était préalablement rendu coupable d'un délit, et lui administrât coups et bourrades tout son saoul. Tout ceci était fort naturel, et il n'y a nullement lieu de s'en étonner.

'Ce qui est étonnant cependant, c'est qu'un homme doué d'un caractère aussi effacé, d'un tempérament aussi craintif, et d'un revenu aussi exceptionnellement modique, ait osé, à partir de ce jour, aspirer à conquérir la main et le cœur de la fille unique du féroce vieux Lobbs, du vieux Lobbs, le grand sellier, qui aurait pu acheter tout le village d'un trait de plume sans s'apercevoir de la dépense, du vieux Lobbs, dont tout le monde savait qu'il avait quantité d'argent investi à la banque du bourg le plus proche, du vieux Lobbs, dont on racontait qu'il avait des trésors innombrables, entassés dans un petit coffre-fort de fer nanti d'une énorme serrure et juché sur la cheminée de son petit salon, du vieux Lobbs, bien connu pour garnir sa table dans les grandes occasions d'une théière, d'un pot-à-lait et d'un sucrier en argent massif, et qui avait l'habitude d'annoncer fièrement, dans l'orgueil de son cœur, qu'ils appartiendraient à sa fille quand elle aurait trouvé un homme à son goût. Je le répète, il y avait lieu d'être profondément étonné et intensément stupéfait que Nathanaël Pipkin ait eu la témérité de jeter ses regards de ce côté. Mais l'amour est aveugle ; et Nathanaël avait tendance à loucher ; peut-être ces deux circonstances réunies l'empêchaient-elles de voir la question sous son véritable jour.

'Or si le vieux Lobbs avait eu la plus faible ou la plus petite idée de l'état des sentiments de Nathanaël Pipkin, il aurait tout simplement fait raser la salle d'école jusqu'à la dernière pierre, ou fait disparaître le maître d'école de la surface du globe, ou commis quelque autre atrocité ou quelque autre forfait de nature tout aussi violente et féroce ; car c'était un redoutable vieux bonhomme que ce Lobbs, quand son orgueil était blessé, ou qu'il se mettait en colère. Et pour ce qui était de jurer ! On entendait parfois égrener d'un côté à l'autre de la rue de ces chapelets de jurons retentissants, quand il dénonçait la paresse de son apprenti osseux aux jambes efflanquées, si bien que Nathanaël Piplin tremblait d'horreur dans ses souliers, et que les cheveux se dressaient sur la tête de ses élèves terrorisés.

'Bon ! Jour après jour, la classe finie et les élèves partis, Nathanaël Pipkin s'asseyait devant sa fenêtre sur la rue, et tout en feignant de lire un livre, il jetait des regards obliques de l'autre côté de la chaussée en quête des yeux brillants de Maria Lobbs ; et il ne s'était pas posté là pendant de bien nombreux jours, que les yeux brillants se montrèrent à la fenêtre d'un étage, apparemment absorbés, eux aussi, par la lecture. Spectacle délicieux et réjouissant pour le cœur de Nathanaêl Pipkin ! C'était déjà quelque chose que de rester là pendant des heures, et de regarder cette jolie figure quand elle avait les yeux baissés ; mais quand Maria Lobbs commença à lever les yeux de son livre et à en darder les rayons du côté de Nathanaël Piplkin, sa joie et son admiration ne connurent absolument plus de bornes. Finalement, un jour qu'il savait que le vieux Lobbs était sorti, Nathanaël Pipkin eut la témérité d'envoyer un baiser à Maria Lobbs ; et Maria Lobbs, au lieu de fermer la fenêtre et de baisser le store, lui envoya un baiser et lui fit un sourire. Sur quoi Nathanaël Pipkin résolut, quelles qu'en dussent être les conséquences, de faire connaître sans plus tarder l'état de ses sentiments.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME   Mar 24 Avr - 13:41

'Jamais on ne vit pied plus joli, cœur plus joyeux, visage plus orné de fossettes, ou silhouette plus gracieuse, bondir plus légèrement sur la terre qu'ils honoraient de leur présence, que ne le faisaient ceux de Maria Lobbs, la fille du vieux sellier. Il y avait dans ses yeux étincelants une lueur espiègle qui aurait su gagner des cœurs infiniment moins sensibles que celui de Nathanaël Pipkin ; et son rire amusé avait un son si joyeux, que le plus austère des misanthropes n'aurait pu s'empêcher de sourire en l'entendant. Le vieux Lobbs lui-même, au plus fort de sa férocité, ne pouvait résister aux cajoleries de sa jolie fille ; et quand elle et sa cousine Kate (petite personne coquine, impudente, ensorceleuse) lançaient une attaque concertée contre le vieil homme, ce qu'à vrai dire elles faisaient très souvent, il n'aurait rien pu leur refuser, eussent-elles demandé une part des trésors innombrables et incalculables qui étaient dérobés à la lumière du jour dans le coffre-fort de fer.

'Le cœur de Nathanaël Pipkin battit très fort dans sa poitrine quand il vit devant lui, à quelques centaines de mètres, ces deux séduisantes personnes, un soir d'été, dans le champ même où il avait mainte fois déambulé jusqu'à la nuit pour méditer sur la beauté de Maria Lobbs. Mais, bien qu'il eût souvent songé en de telles circonstances à la vivacité avec laquelle il s'avancerait jusqu'à Maria Lobbs et lui déclarerait sa passion si seulement il pouvait la rencontrer, il sentit, maintenant qu'elle se trouvait à l'improviste devant lui, tout le sang de son corps lui monter au visage - au grand détriment, bien sûr, de ses jambes, qui, privées de leur apport habituel, tremblaient sous lui. Quand les deux jeunes filles d'arrêtaient pour cueillir une fleur dans une haie ou pour écouter un oiseau, Nathanaël Pipkin s'arrêtait aussi, et feignait d'être absorbé par ses méditations, ce qui, d'ailleurs, était le cas, car il se demandait ce qu'il pourrait bien faire quand elles rebrousseraient chemin, comme il était inévitable, et se trouveraient face à face avec lui. Mais tout en ayant peur de les rejoindre, il ne pouvait supporter de les perdre de vue ; aussi quand elles marchaient plus vite, marchait-il plus vite, quand elles s'attardaient, s'attardait-il, et quand elles s'arrêtaient, s'arrêtait-il lui aussi ; et ils auraient pu continuer de la sorte, jusqu'à ce que la nuit les en empêchât, si Kate n'avait jeté un regard malicieux derrière elle et n'avait fait signe à Nathanaël pour l'encourager à s'avancer. Il y avait quelque chose d'irrésistible dans les manières de Kate, aussi Nathanaël Pipkin obéit-il à son invite ; et après force rougeurs de sa part et force éclats de rire immodéré de celle de la méchante petite cousine, Nathanaël Pipkin tomba à genoux sur l'herbe humide de rosée, et proclama sa résolution d'y rester à tout jamais, à moins qu'il ne lui fût permis de se relever en tant que prétendant agréé de Maria Lobbs. Sur quoi le rire joyeux de Maria Lobbs retentit dans l'air tranquille du soir, sans paraître le troubler, d'ailleurs, tant il avait un son mélodieux, et la méchante petite cousine se mit à rire encore plus immodérément qu'avant, et Nathanaël Pipkin à devenir encore plus rouge que jamais. Finalement, devant les objurgations de plus en plus pressantes du petit homme éperdu d'amour, Maria Lobbs détourna la tête, et demanda à sa cousine de dire (du moins est-ce que dit en fait la cousine) qu'elle se sentait très honorée par les hommages de Mr Pipkin ; que sa main et son cœur étaient à la disposition de son père ; mais que nul ne saurait rester insensible aux mérites de Mr Pipkin. Comme tout ceci fut prononcé avec beaucoup de gravité et que Nathanaël Pipkin revint de la promenade en compagnie de Maria Lobbs et tenta de lui dérober un baiser au moment de la quitter, il était heureux quand il se coucha, et il rêva toute la nuit d'attendrir le vieux Lobbs, d'ouvrir le coffre-fort et d'épouser Maria.

'Le lendemain, Nathanaël Pipkin vit le vieux Lobbs sortir sur son vieux poney gris, et après avoir vu également la maligne petite cousine faire à la fenêtre d'innombrables signes dont il ne parvenait nullement à comprendre le sens et l'objet, il reçut la visite de l'apprenti osseux aux jambes efflanquées, qui venait lui dire que son maître ne rentrerait pas de la soirée, et que les demoiselles attendaient Mr Pipkin pour le thé, à six heures précises. Comment les leçons furent-elles menées à bien ce jour-là, ni Nathanaêl Pipkin, ni ses élèves ne le savent pas plus que vous ; mais elles furent étudiées tant bien que mal, et après le départ des élèves, Nathanaêl Pipkin n'eut pas trop de tout son temps jusqu'à six heures pour s'habiller de façon satisfaisante à ses propres yeux. Ce n'est pas qu'il lui fallût longtemps pour choisir les vêtements qu'il allait porter, car il n'avait pas le choix en ce domaine ; mais les disposer sur lui de la manière la plus avantageuse, après les avoir bien remis en état, c'était là un travail non dépourvu de difficulté et d'importance.

'Il trouva un petit groupe très agréable, comprenant Maria Lobbs et sa cousine Kate ainsi que trois ou quatre jeunes filles aux joues roses, joyeuses et turbulentes. Nathanaël Pipkin eut la preuve visuelle que les bruits concernant les trésors du vieux Lobbs n'étaient pas exagérés. Il y avait là la théière, le pot-à-lait, et le sucrier en véritable argent massif, là, sur la table, et de vraies cuillères d'argent pour remuer le thé, et de vraies tasses de porcelaine pour le boire, et des assiettes de la même substance pour mettre les gâteaux et les rôties. La seule chose qui blessât la vue dans toute la pièce était un cousin de Maria Lobbs, un frère de Kate, que Maria appelait "Henry", et qui avait tout l'air de garder Maria pour lui seul à un bout de la table. C'est chose charmante de voir l'affection régner dans les familles, mais elle peut aller trop loin, et Nathanaël Pipkin ne put s'empêcher de penser que Maria Lobbs devait avoir une affection exceptionnelle pour ses parents si elle avait autant d'égards pour chacun d'eux que pour ce cousin en particulier. Après le thé, de plus, quand la méchante petite cousine proposa une partie de colin-maillard, il se trouva, on ne sait trop pourquoi, que Nathanaël Pipkin eut presque toujours les yeux bandés, et que, chaque fois qu'il mettait la main sur le cousin, il ne manquait pas de s'apercevoir que Maria Lobbs n'était pas loin. Avec cela, tandis que la méchante petite cousine et les autres jeunes filles le pinçaient, lui tiraient les cheveux, lui mettaient des chaises sur son passage, et autres espiègleries, Maria Lobbs semblait ne jamais s'approcher de lui ; et une fois, une seule, Nathanaël Pipkin aurait pu jurer qu'il avait entendu le bruit d'un baiser, suivi d'une faible protestation de Maria Lobbs et d'un rire à demi étouffé de ses compagnes. Tout cela était bizarre, très bizarre, et nul ne saurait dire ce que Nathanaël Pipkin aurait pu faire ou ne pas faire en conséquence, si ses pensées ne s'étaient soudain trouvé prendre un autre cours.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME   Mar 24 Avr - 14:08

'La circonstance qui fit prendre un autre cours à ses pensées fut une série de coups violents frappés à la porte d'entrée, et la personne qui frappait ces coups violents à la porte d'entrée n'était autre que le vieux Lobbs lui-même, qui était rentré à l'improviste et martelait l'huis comme un fabricant de cercueils ; car il voulait souper. L'apprenti osseux n'eut pas plus tôt communiqué cette nouvelle inquiétante que les jeunes filles s'empressèrent de monter à pas légers dans la chambre de Maria Lobbs, et que le cousin et Nathanaël Pipkin furent fourrés dans deux placards  du salon, faute de meilleures cachettes ; puis quand Maria Lobbs et la méchante petite cousine les eurent ainsi fait disparaître, et eurent remis la pièce en ordre, elles ouvrirent la porte d'entrée au vieux Lobbs, qui n'avait pas cessé de cogner depuis le début.

'Or il se trouva malencontreusement que le vieux Lobbs, ayant grand faim, était d'une humeur atroce. Nathanaël Pipkin pouvait l'entendre gronder sans arrêt comme un vieux dogue atteint de mal de gorge ; et chaque fois que l'apprenti osseux aux jambes efflanquées avait le malheur d'entrer dans la pièce, le vieux Lobbs se mettait infailliblement à lui lancer des jurons à la tête avec toute la férocité d'un Sarrazin, sans autre objet apparent que de se soulager l'esprit en laissant échapper quelques jurons superflus. Finalement un petit souper qu'on lui avait fait réchauffer fut déposé sur la table, et le vieux Lobbs l'attaqua en grand style ; puis, après l'avoir liquidé en un rien de temps, il embrassa sa fille et réclama sa pipe.

'La nature avait placé les genoux de Nathanaël Pipkin très près l'un de l'autre, mais quand il entendit le vieux Lobbs réclamer sa pipe, ils s'entrechoquèrent comme s'ils s'apprêtaient à se réduire mutuellement en poussière ; car, dans le placard même où il se tenait, suspendue à deux crochets, se trouvait une grosse pipe à tuyau brun et à fourneau d'argent, qu'il avait vue lui-même à la bouche du vieux Lobbs, tous les après-midis et tous les soirs, sans exception, depuis cinq ans. Les deux jeunes filles allèrent chercher la pipe au rez-de-chaussée, et chercher la pipe au deuxième étage, et chercher la pipe partout sauf là où elles la savaient être, cependant que le vieux Lobbs ne cessait de tempêter de prodigieuse façon. Finalement, il alla au placard, et y alla tout droit. Il était vain qu'un petit homme comme Nathanaël Pipkin tirât la porte au-dedans, quand un grand et solide gaillard comme le vieux Lobbs la tirait au-dehors. Le vieux Lobbs n'eut besoin que  d'exercer une seule traction, et la porte s'ouvrit tout grand, révélant aux regards Nathanaêl Pipkin qui se tenait tout raide à l'intérieur, et qui tremblait de crainte de la tête aux pieds. Juste Ciel ! quel regard terrifiant lui jeta le vieux Lobbs, quand il le tira dehors par le collet, et le tint à bout de bras.

'- "Ma parole, que diable venez-vous faire ici ?" dit le vieux Lobbs d'une voix effrayante.

'Nathanaël Pipkin ne trouva rien à répondre, et le vieux Lobbs le secoua de-ci de-là pendant deux à trois minutes, afin de lui mettre un peu d'ordre dans les idées.

' -"Que venez-vous faire ici ?"
hurla Lobbs, "j'imagine que vous êtes venu courir après ma fille, hein ?"

'Le vieux Lobbs ne disait cela que dans une intention sarcastique ; car il ne croyait pas qu'une présomption mortelle eût pu entraîner Nathanaël Pipkin aussi loin. Quelle ne fut pas son indignation quand le pauvre homme répondit :

' -"Oui, c'est vrai, Monsieur Lobbs. Je suis bien venu courir après votre fille. Je l'aime, Monsieur Lobbs.

' - Comment ! Vous, pleurnichard, chétif et grimaçant coquin," s'écria le vieux Lobbs, haletant et paralysé par cet aveu atroce, "qu'est-ce que cela signifie ? Venir me dire cela en face ! Bon sang, je vais vous étrangler !"

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME   Mer 16 Mai - 16:02

'Il n'est nullement improbable que le vieux Lobbs eût mis ses menaces à exécution dans les débordements de sa rage, si son bras n'avait été arrêté par une apparition fort inattendue : celle du cousin qui sortit de l'autre placard et s'avança vers le vieux Lobbs en disant :

'- "Je ne puis laisser, Monsieur, cet innocent, invité ici en manière de plaisanterie par les jeunes filles, prendre sur lui de très noble façon la faute (si faute il y a) dont je suis coupable et que je suis prêt à avouer. C'est moi qui aime votre fille, Monsieur ; et c'est moi qui suis venu ici la retrouver."

'Le vieux Lobbs ouvrit de grands yeux en entendant ces mots, mais non des yeux plus grands que ceux de Nathanael Pipkin.

' -"En vérité ?" dit Lobbs, quand il retrouva enfin assez de souffle pour parler.

' - "En vérité.

' - Il y a longtemps que je vous avais interdit d'entrer dans cette maison.

' - C'est vrai, sans quoi je ne serais pas venu ici clandestinement ce soir."

'Je suis désolé de relater le fait, accablant pour le vieux Lobbs, mais je crois qu'il aurait frappé le cousin, si sa jolie fille aux yeux brillants baignés de larmes, ne s'était pendue à son bras.

' -"Ne le retiens pas, Maria," dit le jeune homme ; "s'il a envie de me frapper, laisse-le faire. Pour tout l'or du monde, je ne voudrais toucher à un seul de ses cheveux gris."

'Le vieil homme baissa la tête sous le blâme, et son regard rencontra celui de sa fille. J'ai déjà eu une ou deux occasions d'indiquer qu'elle avait des yeux très brillants, et, si larmoyants qu'ils fussent, leur influence ne s'en trouvait nullement amoindrie. Le vieux Lobbs détourna la tête, comme pour éviter de se laisser convaincre par eux, quand le hasard voulut qu'il rencontrât le visage de la méchante petite cousine ; celle-ci, moitié par crainte pour son frère, moitié par amusement aux dépens de Nathanael Pipkin, offrait l'expression la plus séduisante (avec un rien de timidité, par surcroît) que puisse contempler un homme, jeune ou vieux. Elle passa un bras de façon caressante sous celui du vieil homme en lui glissant quelques mots à l'oreille ; et, malgré tous ses efforts, le vieux Lobbs ne put s'empêcher de se mettre à sourire, tandis qu'une larme lui coulait sur la joue.

'Cinq minutes plus tard, on fit descendre les jeunes filles de la chambre, ce qu'elles firent avec force petits rires et petites mines effarouchées ; et tandis que les jeunes gens goûtaient un parfait bonheur, le vieux Lobbs décrocha sa pipe et la fuma ; et il y avait quelque chose de remarquable dans cette pipe-là, car c'était la plus apaisante et la plus délicieuse qu'il eût jamais fumée.

'Nathanael Pipkin jugea préférable de garder ses réflexions pour lui, et, ce faisant, il gagna peu à peu les bonnes grâces du vieux Lobbs, qui, au bout d'un certain temps, lui apprit à fumer ; et on les vit, pendant mainte année encore, par les soirs de beau temps, fumer et boire dans le jardin fort cérémonieusement. Il eut tôt fait de guérir des conséquences de son amour, car nous relevons son nom sur le registre paroissial, en qualité de témoin au mariage de Maria Lobbs et de son cousin ; et il est en outre établi, après consultation d'autres documents, que le soir du mariage, il fut incarcéré dans la cellule du village, pour avoir commis, en état d'extrême ébriété, divers excès dans les rues, avec l'aide et la complicité totales de l'apprenti osseux aux jambes efflanquées.'

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-SEPTIEME

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