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Péter Esterházy (Hongrie)

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MessageSujet: Péter Esterházy (Hongrie)   Sam 26 Mai - 14:30



Harmonia Caelestis
Traduction : Joëlle Dufeuilly & Agnès Járfás


ISBN : 978070761524

Extraits
Personnages



Un pavé de six-cent-neuf pages, divisé en deux parties aussi différentes l'une que l'autre, la première très proche du post-modernisme à un point tel qu'on peut en ressentir parfois quelque agacement, la seconde revêtant les allures d'une biographie, fictive ou non (certainement arrangée, en tous cas faussée par un fait que l'auteur ignorait à l'époque), l'ensemble reposant sur le nom, ô combien célèbre, des Esterházy, famille de magnats qui, tous ou presque, jouèrent un rôle d'importance dans l'Histoire de leur pays. 

Or, le nom, c'est le Père. Cette figure, avec ses excès, ses ambiguïtés et sa noblesse, est par conséquent au centre de ce roman atypique que je vous déconseille de lire si vous ne voyez en la Hongrie qu'un peuple de fascistes (ce qui est faux : les Hongrois ont subi tant d'invasions, notamment celle des Ottomans et des Soviétiques, qu'on ne peut leur reprocher aujourd'hui de se vouloir absolument nationalistes) et aussi si, pour vous, le post-modernisme littéraire reste une théorie fumeuse, voire totalement inconnue.

L'auteur, Péter Esterházy, disparu en juillet 2016, n'était autre que le petit-fils de Móric Esterházy, qui fut Premier ministre de Hongrie de juin à août 1917 et souhaitait, contrairement à la majorité des politiques, établir un régime bicaméral. Il était aussi le frère du joueur de football international Márton Esterházy. Leur père, Mátyás Esterházy, appartenait à la lignée des comtes Esterházy, titre dont hérita Péter. De ce que laisse entendre l'écrivain dans son livre, son père était une sorte de poète, rêveur, mais aussi solide travailleur (il le prouva lors de la Relégation que firent subir aux siens et à lui-même les communistes hongrois et soviétiques après la répression sanglante de la Révolution de 1956) mais aussi, pour son malheur, un alcoolique. Trouble qui fit grandement souffrir sa famille et en particulier son épouse.

Cependant, tant dans la première partie du livre où il apparaît peu mais où l'auteur s'amuse à semer des "ici apparaît le nom de mon père", en référence aux Esterházy, comtes ou princes, et aussi à embrouiller l'ordre chronologique de telle sorte que se télescopent les siècles et les Esterházy, célèbres ou non (parmi lesquels Nicolas Ier Joseph Esterházy, mécène de Haydn et concepteur du palais Esterházy, construit non loin du palais impérial de Schönbrunn, surnommé d'ailleurs de son vivant "Nicolas le Magnifique"), que dans la seconde, consacrée plus naturellement à la famille du jeune Péter, aussi bien du côté paternel que maternel, c'est bien Mátyás Esterházy qui tient la vedette d'abord et avant tout parce que, sans le nom dont il avait hérité, il n'aurait pas été ce qu'il fut. 

Eh oui, pas plus qu'on ne choisit de se nommer Dupont ou Durand, on ne choisit la particule qui vous échoit au berceau, souvent glorieuse d'ancêtres d'autant plus illustres que la famille enfonce très loin ses racines ... mais aussi d'autant plus contrainte à s'adapter que, les mœurs politiques et sociétales ayant changé et la fortune s'étant rarement maintenue, cette particule a subi une sorte de déchéance.

Néanmoins, je puis vous le certifier, déchéance financière ou pas, la particule vous colle au corps du berceau jusqu'à l'urne funéraire. A jamais et pour toujours, vous êtes un ou une "de", fils ou fille, neveu ou nièce d'autres "de" et, qui sait, peut-être donnerez-vous le jour, à d'autres petits "de." Jamais on ne vous laissera oublier que vos ancêtres appartenaient à la noblesse et que, quoi que vous fassiez, même si vous décidez de vous construire un petit cabanon sur les trottoirs de plus en plus souillés de Paris, vous resterez un aristocrate. 

En fonction de ce nom, de cette particule, parfois de ce titre, si humble soit-il, vous vous devez d'obéir au Code familial ancestral. Vous avez le droit de vous rebeller, certes, mais il vous faut le faire avec panache et sans jamais oublier ceux qui, avant vous, dans la famille, le firent avec honneur, droiture, etc, etc ... Si vous voulez faire un doigt d'honneur, voire dix, vous pouvez aussi pourvu que vous le fassiez avec fierté, droiture ... et panache. D'ailleurs, "puisque vous êtes un ou une de", votre doigt d'honneur sera automatiquement conçu et considéré (y compris par ceux-là mêmes qui veulent vous guillotiner, vous reléguer, vous assassiner, bref, par ceux qui vous haïssent) comme un doigt d'honneur aristocratique. S'ils le peuvent, ils le mettront plus tard sous cloche, dans un musée. 

Evidemment, quand vous n'avez pas le sou, c'est un peu difficile à admettre.
Puis, on se soumet et l'on accepte sa noblesse et tout ce qu'elle recèle (qu'on n'a pourtant pas demandés au Créateur) avec fatalisme. Evidemment, certains (des brebis très, très galeuses ou alors fortement mésalliées) commettent le crime honteux de trahir. La traîtrise est la seule chose qu'on ne pardonne pas à un "de". Son nom est gommé, effacé, oublié, ou l'on prétend, à tort ou à raison, que la parenté avec le "de" du tronc originel était vraiment très faible. (Cf. à ce sujet ce que signale Péter Esterházy sur Marie Charles Ferdinand Walsin Esterhazy, le vrai coupable de l'Affaire Dreyfus : de fait, cet individu était le fils naturel d'une Esterházy et d'un noble français et fut adopté par le docteur Walsin, lequel n'était autre que le médecin de la famille impériale austro-hongroise. En bref, il n'avait aucun droit légal au nom Esterházy et la famille lui fit un procès qui aboutit seulement à l'interdiction pour lui d'user du titre de comte.)

En un sens, c'est tout cela, tout ce fardeau de gloire et de déchéance que nous raconte "Harmonia Caelestis", en n'oubliant pas au passage les injustices et les bizarreries qui, immanquablement, finissent par encombrer les vieilles familles. Sauf pour quelques familles où le titre peut être porté et légué par les femmes, le Nom d'une famille, c'est le Père - en tous cas, chez les aristocrates. Une foule de pères défilent ainsi dans la première partie, celle que vous aurez le plus de mal à lire, surtout si vous n'êtes pas très férus d'Histoire et encore moins de post-modernisme.

Dans la deuxième partie, le Père
, qui ne peut évidemment pas se débarrasser du nom qu'il porte et de tout ce que celui-ci entraîne de devoirs comme de droits, (notez que, même si elles se marient, les filles ne peuvent pas non plus se libérer de l'esclavage du nom), se résout en l'exemplaire qu'a le mieux connu l'auteur : le sien. Un être attachant, étrange, séduisant, à qui son premier-né, Péter, comme ses autres enfants, vouent un véritable culte. Un père souvent absent pourtant. Un père imparfait, nous l'avons dit. Un père un peu mystérieux. Un père dont on a peur aussi, parfois. Un père-enfant enfin. Mais un père dans toute l'acception du terme. Et un père qui, de plus, a eu la malchance de vivre une très mauvaise période pour la Hongrie. Un père-héros (?) qui sera même arrêté et torturé par la Police politique. Un père qui refusera de signer un certain document au sujet duquel l'oncle Roberto pratiquera du chantage afin que l'héritier en titre, le majorescoPéter Esterházy - alors âgé d'à peine douze ans, le signe de grand cœur, inconscient des conséquences mais voulant à tout prix que son père tant aimé sorte de prison. 

Un roman lourd, qui pèse son poids d'Histoire européenne et chrétienne. Un roman ardu aussi, qu'on peine à lire mais qu'il faut lire. Un roman qui explique pourquoi Péter Esterházy est tenu pour l'un des maîtres de la littérature hongroise moderne. Et surtout, un très bel hymne à l'amour filial ... et au Père parfait jusque dans ses imperfections. Un hymne aussi à faire s'évanouir d'horreur tous les européistes actuels . Raison de plus pour l'offrir à l'une de vos connaissances bobos, très snob, en lui assurant que "le post-modernisme, il n'y a que ça, mon cher, ma chère, et je m'étonne que vous ne connaissiez pas ce merveilleux roman."

La suite dans "Revu et Corrigé", du même Péter Esterházy. Pas tout de suite mais sans faute parce que les découvertes qu'y fait l'écrivain sur son père après la mort de celui-ci signent à la fois le "meurtre du Père" et sa Renaissance éternelle, dans un petit coin - le plus caché, le plus secret - du cœur. 

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