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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME   Jeu 28 Juin - 14:56

XIX


Une Agréable Journée, Qui Se Termine De Désagréable Manière



Les oiseaux qui, heureusement pour leur tranquillité d'esprit et pour leur satisfaction personnelle, vivaient dans l'ignorance béate des préparatifs faits pour répandre parmi eux la stupeur le premier septembre, saluèrent sans aucun doute cette journée comme l'un des plus beaux matins qu'ils eussent connus de la saison. Plus d'une jeune perdrix qui se pavanait complaisamment dans le chaume avec toute la fatuité et les mines avantageuses de la jeunesse, ainsi que d'autres plus âgées qui contemplaient de leurs petits yeux ronds les attitudes inconsidérées des cadettes  de l'air méprisant d'oiseaux sagaces et expérimentés, toutes également inconscientes de leur destin imminent, se prélassaient dans l'air frais du matin, l'humeur enjouée et folâtre, alors que quelques heures plus tard elles allaient être abattues sur le sol. Mais notre description devient attendrissante ; ne nous attardons pas.

En langage banal et prosaïque, donc, disons que la matinée était belle - si belle qu'on aurait eu peine à croire que les quelques mois que dure un été anglais se fussent écoulés déjà. Les haies, les champs et les arbres, les coteaux et les landes, offraient aux yeux les nuances variées à l'infini d'un vert intense et opulent ; à peine si une feuille tombée, si quelques touches de jaune mêlées aux teintes de l'été, étaient là pour prévenir que l'automne avait commencé. Le ciel était pur ; le soleil brillait d'un éclat vif et chaud ; le chant des oiseaux, le bourdonnement de myriades d'insectes estivaux emplissaient l'air ; et les jardins des chaumières regorgeant de fleurs des tons les plus riches et les plus beaux, étincelaient sous le poids de la rosée comme des parterres de joyaux chatoyants. Tout portait la marque de l'été, dont la teinture n'avait encore rien perdu de ses belles couleurs.

Tel était le matin du jour où une voiture découverte, contenant trois des Pickwickiens (Mr Snodgrass avait préféré ne pas sortir), Mr Wardle, Mr Trundle, et Sam Weller assis sur le siège du cocher, s'arrêta au bord de la route devant une grille où un grand garde-chasse décharné et un jeune garçon en demi-bottes et en jambières de cuir les attendaient ; chacun d'eux portant un sac aux dimensions respectables, et accompagné de deux chiens d'arrêt.

- "Dites donc," demanda Mr Winkle à Mr Wardle à voix basse, tandis que l'homme abaissait le marchepied, "ils ne se figurent pas que nous allons tuer assez de gibier pour remplir ces deux sacs, tout de même ?

- Si nous allons les remplir !"
s'écria le vieux Wardle. "Parbleu, oui ! Vous en remplirez un, et moi l'autre ; et quand ils seront pleins, il en tiendra une fois autant dans les poches de nos vestes."

Mr Winkle descendit sans répondre un seul mot à ces remarques ; mais il songea à part lui que, si l'expédition devait rester en plein air jusqu'à ce qu'il eût empli l'un des sacs, les chasseurs auraient une forte chance d'attraper des rhumes de cerveau ...

- "Hé là, Junon, ma fille ... hé la, ma vieille ; bas les pattes, Daph, bas les pattes," dit Wardle en caressant les chiens. "Sir Geoffrey est toujours en Ecosse, naturellement, Martin ?"

Le grand garde-chasse répondit affirmativement, puis porta son regard, non sans surprise, de Mr Winkle, qui tenait son fusil comme s'il souhaitait que la poche de sa veste lui épargnât le mal de presser la détente, à Mr Tupman, qui tenait le sien comme s'il en avait peur (et rien au monde ne permet de douter que ce fût en effet le cas.)

- "Mes amis ne sont pas encore très habitués à ce genre de besogne, Martin," dit Wardle en remarquant son regard. "C'est en forgeant qu'on devient forgeron, comme on dit. Ils feront de bons fusils un de ces jours. Mais je demande pardon à mon ami Winkle ; il a quelque expérience."

Mr Winkle esquissa un faible sourire du haut de son foulard bleu pour le remercier de son compliment, et, dans sa timidité gênée, s'embarrassa si mystérieusement avec son fusil que, si son arme avait été chargée, il n'aurait pu manquer de se donner la mort sur le champ.

- "Faudra pas manier votre arme de cette façon-là quand c'est que la charge, elle sera dedans, Monsieur," dit le garde-chasse, "sans ça je veux bien être pendu si vous n'allez pas transformer l'un d'entre nous en viande froide."

Ayant reçu cette admonestation, Mr Winkle modifia brusquement la position de son arme, et, ce faisant, mit le canon violemment en contact avec la tête de Mr Weller.

- "Hé là !" dit Sam en ramassant son chapeau qui était tombé sous le choc, et en se frottant la tempe. "Hé là, Monsieur ! si vous vous y prenez comme ça, vous allez remplir l'un des sacs d'un seul coup de feu, et encore, tout y tiendra pas."

Sur quoi le jeune garçon aux jambières de cuir se mit à rire de bon cœur, puis s'efforça de prendre une mine innocente, et là-dessus Mr Winkle fronça le sourcil d'un air majestueux.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME   Ven 6 Juil - 17:20

- "Où avez-vous dit au garçon de venir nous retrouver avec la collation, Martin ?" demanda Wardle.

- "Sur la pente du coteau de l'Arbre Unique, à midi, Monsieur.

- Ce n'est pas sur les terres de Sir Geoffrey, dites-moi ?

- Non, Monsieur ; mais c'est tout à côté. C'est sur les terres du capitaine Boldwig ; mais il n'y aura personne pour nous gêner, et il y a un joli bout de gazon dans ce coin-là. 

- Fort bien," dit le vieux Wardle. "Plus tôt nous serons partis, mieux cela vaudra. Vous nous retrouverez donc à midi, Pickwick ?"

Mr Pickwick
désirait vivement assister à la chasse, d'autant plus qu'il était assez inquiet pour la vie et les membres de Mr Winkle. De plus, par une matinée aussi séduisante, c'était un supplice de Tantale que de rebrousser chemin en laissant ses amis se divertir. C'est donc d'un air très contristé qu'il répondit :

- "Ma foi, il n'y a pas moyen de faire autrement, j'imagine.

- Monsieur ne chasse pas, Monsieur ?" demanda le long garde-chasse.

- "Non," répondit Wardle ; "et de plus, il boite.

- J'aimerais beaucoup venir," dit Mr Pickwick, "beaucoup, vraiment."

Il se fit un bref silence apitoyé.

- "Y a une brouette de l'autre côté de la haie," dit le jeune garçon. "Si le valet de Monsieur voulait bien la pousser dans les chemins, il pourrait rester près de nous, et on la soulèverait pour la faire passer par-dessus les échaliers et autres obstacles.

- C'est juste ce qui faut," dit Mr Weller, qui était l'un des intéressés, car il désirait ardemment assister à la chasse. "C'est juste ce qui faut : t'as très bien parlé, Petite Tête ; je vais aller la chercher tout de suite."

Mais c'est alors que surgit une difficulté. Le long garde-chasse protesta énergiquement contre l'introduction dans la partie de chasse d'un personnage en brouette, y voyant une violation grossière de toutes les règles et de tous les précédents reconnus.

L'objection était grave, mais non pas insurmontable. Lorsqu'on eut usé de cajoleries et de pourboires à l'égard du garde-chasse, et lorsqu'il se fut en outre soulagé en "cognant" la tête de l'ingénieux jeune homme qui avait été le premier à suggérer l'usage de cet instrument, Mr Picwick y fut placé, et le groupe s'ébranla ; Wardle et le long garde-chasse marchaient en tête, et Mr Pickwick, dans sa brouette mue par Sam, fermait la marche.

- "Sam, arrêtez !"
dit Mr Pickwick, lorsqu'ils eurent traversé la moitié du premier champ.

- "Qu'y a-t-il à présent ?" demanda Wardle.

- "Je refuse de faire un pas de plus dans cette brouette," déclara Mr Pickwick sur un ton résolu, "si Winkle ne porte pas son fusil d'une autre manière.

- Et comment faut-il donc que je le porte ?" dit le malheureux Winkle.

- "Portez-le le canon en bas," répondit Mr Pickwick.

- "Mais ce n'est pas du tout le style chasseur !" objecta Winkle.

- "Peu m'importe que ce soit ou non le style chasseur," répondit Mr Pickwick ; "je n'ai pas l'intention de me faire fusiller dans une brouette pour sauver les apparences au bénéfice de qui que ce soit.

- C'est vrai que Monsieur, il va flanquer sa charge dans le corps de quelqu'un  avant la fin de la séance," grommela le long garde.

- "Bon, bon ... tant pis," dit le pauvre Winkle, mettant son fusil la crosse en l'air, "voilà.

- Avoir la paix, c'est le principal," dit Mr Weller.

Et l'on se remit en marche.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME   Sam 7 Juil - 13:55

- "Arrêtez !" dit Mr Pickwick, lorsqu'ils eurent parcouru quelques mètres de plus.

- "Alors, quoi ?" demanda Wardle.

- "Le fusil de Tupman est dangereux : je suis sûr qu'il est dangereux," dit Mr Pickwick.

- "Hein ! Quoi ! dangereux ?," dit Mr Tupman sur un ton très alarmé.

- "Avec votre façon de le porter, oui," dit Mr Pickwick. "Je suis désolé de formuler une nouvelle objection, mais je ne puis consentir à aller plus loin si vous ne le portez pas comme Winkle.

- Je crois que ça vaudrait mieux, Monsieur," dit le long garde-chasse, "sans quoi vous risquez de vous coller la charge dans le corps."

Mr Tupman, avec l'empressement le plus accommodant, plaça son arme dans la position requise, et le groupe se remit en marche ; les deux amateurs marchant avec leurs armes renversées comme deux simples soldats à des funérailles royales.

Soudain les chiens s'immobilisèrent complètement, et les chasseurs, après s'être avancés subrepticement d'un pas, s'arrêtèrent à leur tour.

- "Qu'arrive-t-il donc aux pattes des chiens ?"
dit Mr Winkle à voix basse. "Comme ils se tiennent drôlement !

- Vous ne pouvez pas vous taire, non ?" dit Wardle dans un murmure. "Vous ne voyez pas qu'ils sont tombés en arrêt ?

- Tombés en arrêt !" dit Mr Winkle, promenant son regard autour de lui, comme s'il s'attendait à découvrir dans le paysage une beauté particulière sur laquelle ces sagaces animaux appelaient tout spécialement l'attention. "Tombés en arrêt ! En arrêt devant quoi ?

- Ouvrez l'œil," dit Wardle, sans prêter attention à sa question dans cet instant d'agitation. "C'est le moment."

Il se fit un brusque bruissement d'ailes, et Mr Winkle en recula d'un bond comme s'il venait lui-même de recevoir un coup de feu. Bing, bing, firent deux fusils ; la fumée glissa rapidement au-dessus du champ, et monta en volutes dans les airs.

- "Où sont-ils ?" dit Mr Winkle dans un état de vive agitation et tournant en rond dans tous les sens. "Où sont-ils ? Où sont-ils ?

- Où sont-ils ?" dit Wardle, ramassant deux volatiles que les chiens avaient déposés à ses pieds. "Ma foi, les voici.

- Mais non ; c'est des autres que je parle," dit Winkle, effaré.

- "A l'heure qu'il est, ils sont passablement loin," dit Wardle en rechargeant calmement son fusil.

- "On va très probablement tomber sur une autre compagnie dans cinq minutes," dit le long garde-chasse. "Si Monsieur commence à tirer maintenant, peut-être qu'il arrivera à faire sortir sa charge du canon juste au moment où les oiseaux s'envoleront.

- Ha ! ha ! ha !" fit Mr Weller, riant bruyamment.

- "Sam," dit Mr Pickwick, s'apitoyant sur la confusion et l'embarras de son disciple.

- "Monsieur ?

- Ne riez pas.

- Pour rien au monde, Monsieur."


A titre de compensation, Mr Weller
soumit les traits de son visage à des contorsions derrière la brouette, pour l'amusement exclusif du jeune garçon aux jambières, qui éclata aussitôt d'un rire impétueux et se vit sommairement souffleter par le long garde-chasse, car ce dernier avait besoin d'un prétexte pour se détourner afin de cacher sa propre hilarité.

- "Bravo, mon vieux !" dit Wardle à Mr Tupman ; "vous avez tiré cette fois, vous, au moins.

- Eh, oui," fit Mr Tupman avec une fierté mêlée de confusion. "J'ai fait partir le coup.

- C'est très bien. Vous abattrez quelque chose la prochaine fois, si vous ouvrez l'œil. C'est très facile, n'est-ce pas ?

- Oui, c'est très facile,"
dit Mr Tupman. "Mais, tout de même, ça fait bien mal à l'épaule. J'ai cru tomber à la renverse. Je ne me doutais pas que ces petites armes à feu avaient tant de recul.

- Ah," dit le vieil homme avec un sourire, "vous finirez par vous y habituer. Et maintenant : tout le monde est prêt ... tout va bien du côté de la brouette ?

- Parfaitement, Monsieur,"
répondit Mr Weller.

- "Allons-y, alors.

- Tenez bon, Monsieur," dit Sam en soulevant la brouette.

- "Oui, oui," répondit Mr Pickwick.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME   Dim 15 Juil - 14:12

Et tous de se remettre en route, aussi vivement qu'on pouvait le souhaiter.

- "Laissez la brouette en arrière maintenant !" s'écria Wardle quand on l'eut hissée par-dessus un échalier pour la faire passer dans un autre champ, et que Mr Pickwick y eut été replacé.

- "Très bien, Monsieur," répondit Mr Weller, en s'arrêtant.

- "Alors, Winkle," dit le vieux monsieur, "vous allez me suivre sans bruit, et tâchez de ne pas vous mettre en retard cette fois.

- N'ayez crainte," dit Winkle. "Sont-ils en arrêt ?

- Mais non, mais non, pas maintenant. Doucement, doucement !"

Ils poursuivirent leur prudente progression, et c'est fort doucement en effet qu'ils eussent avancé si Mr Winkle, en exécutant certains mouvements très complexes avec son fusil, n'avait accidentellement fait feu, à l'instant critique, par-dessus la tête du jeune garçon, à l'endroit précis où se serait trouvé le crâne du long garde-chasse s'il avait été là à sa place.

- "Voyons, pourquoi diable avez-vous fait cela ?" dit le vieux Wardle, tandis que les oiseaux s'envolaient sains et saufs.

- "C'es la première fois que je vois un fusil pareil," répondit le pauvre Mr Winkle, en regardant la platine de son fusil comme si cela pouvait y porter remède. "Il part tout seul. Pas moyen de l'en empêcher.

- Pas moyen de l'en empêcher !" répéta Wardle en écho, avec un rien d'irritation dans la voix. "Dommage qu'il ne tue pas de gibier tout seul, sans qu'il y ait moyen de l'en empêcher.

- Ça tardera pas à se produire, Monsieur," déclara le long garde, d'une voix grave et prophétique.

- "Que cherchez-vous à insinuer avec votre remarque, Monsieur ?"demanda Mr Winkle, courroucé.

- "Vous en faites pas, Monsieur, vous en faites pas," répliqua l'interminable garde-chasse ; "j'ai pas d'enfants pour ma part, Monsieur, et la mère de ce gamin-là, elle recevra une jolie somme de Sir Geoffrey, s'il est tué sur ses terres. Rechargez, Monsieur, rechargez.

- Qu'on lui enlève son fusil," s'écria, du fond de sa brouette, Mr Picwick, horrifié par les sombres insinuations du long garde. "Que quelqu'un lui enlève son fusil, vous m'entendez ?"

Personne cependant ne se porta volontaire pour obéir à ses ordres ; et Mr Winkle, après avoir dardé sur Mr Pickwick un regard de révolte, rechargea son fusil et s'en alla de l'avant avec les autres.

Nous sommes obligés, conformément aux indications de Mr Pickwick, de signaler que la méthode de Mr Tupman témoignait d'une prudence et d'une sagacité bien supérieures à celles dont faisait preuve la méthode adoptée par Mr Winkle. Le fait, pourtant, ne saurait diminuer en rien la haute autorité de ce dernier en ce qui concerne les exercices de plein air ; car, comme le fait élégamment remarquer Mr Pickwick, il s'est toujours trouvé, de temps immémorial, on ne sait trop pourquoi, que nombre de philosophe parmi les meilleurs et les plus doués, quoique étant de véritables puits de science en fait de théorie, ont été parfaitement incapables de mettre leur théorie en pratique. 

La méthode de Mr Tupman, comme nombre de découvertes parmi les plus sublimes, était d'une extrême simplicité. Avec la promptitude et l'acuité d'esprit d'un homme de génie, il avait remarqué d'un seul coup que les deux grands objectifs à atteindre étaient : en premier lieu, de décharger son arme sans se faire de mal ; en second lieu, de le faire sans danger pour son entourage ; de toute évidence, il n'y avait rien de mieux à faire, une fois surmontée la difficulté même de tirer, que de fermer les yeux énergiquement, et de tirer en l'air.

A un certain moment, après avoir accompli son exploit, Mr Tupman, en ouvrant les yeux, aperçut une perdrix fort dodue qui tombait à terre, blessée. Il allait féliciter Mr Wardle de son invariable succès, quand ce dernier s'avança vers lui et lui serra chaleureusement la main.

- "Tupman," dit le vieux monsieur, "vous aviez choisi cet oiseau-là ?

- Non," dit Mr Tupman, "non.

- Mais si," dit Wardle, "je vous ai vu faire ... Je vous ai vu le choisir : je vous ai observé quand vous épauliez votre arme pour viser ; et je vais vous dire une chose, c'est que le meilleur fusil de la terre n'aurait pu procéder plus élégamment. Vous êtes plus expert en la matière que je ne croyais, Tupman ; ce n'est pas votre première sortie."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME   Dim 15 Juil - 15:08

C'est en vain que Mr Tupman protesta, disant avec un sourire modeste que c'était bien sa première sortie. Son sourire même fut considéré comme une preuve du contraire ; et à partir de cet instant, sa réputation fut établie. Ce n'est pas la seule réputation qui ait été acquise à si bon compte, et les heureuses circonstances de ce genre ne se bornent pas à la chasse aux perdrix.

Cependant, Mr Winkle lançait sans cesse des éclairs, des flammes et de la fumée sans produire de résultats tangibles dignes d'être notés ; tantôt il gaspillait sa charge au milieu des airs, tantôt il l'envoyait raser la surface du sol de si près qu'il donnait à la vie des deux chiens un caractère extrêmement incertain et précaire. En tant qu'exhibition de tir de haute fantaisie, c'était un spectacle fort varié et curieux ; en tant que démonstration de tir sur un objectif précis, c'était plutôt, dans l'ensemble, un échec. Il est un axiome reconnu, aux termes duquel : Toute balle a son billet de logement. S'il s'applique pareillement aux petits plombs, ceux de Mr Winkle étaient de malheureux enfants trouvés, privés de leurs droits naturels, lâchés en liberté de par le monde, et sans logement aucun.

- "Eh bien," dit Wardle, s'avançant vers la brouette et essuyant les flots de sueur qui inondaient son visage jovial et rubicond, "quelle journée torride !

- Oui, c'est vrai," répondit Mr Pickwick. "Le soleil est terriblement chaud, même pour moi. Je me demande quel effet il peut vous faire, à vous.

- Ma foi," dit le vieux monsieur, "nous avons suffisamment chaud. Mais il est plus de midi. Voyez-vous ce coteau vert, là-bas ?

- Assurément.

- C'est là que nous devons déjeuner ; et, parbleu, voilà le garçon avec son panier, ponctuel comme une horloge.

- En effet," dit Mr Pickwick, dont le visage s'éclaira. "Quel brave garçon ! Je vais lui donner un shilling tout à l'heure. Allons, Sam, roulez donc.

- Tenez bon, Monsieur," dit Mr Weller, revigoré par la perspective des rafraîchissements. "Ôte-toi de mon chemin, petite patte de cuir. Si vous attachez du prix à ma chère vie, me faites pas verser, comme disait le bonhomme au cocher qui le menait au gibet."

Sur quoi, accélérant l'allure au point d'adopter un pas de course rapide, Mr Weller poussa son maître avec agilité jusqu'au coteau vert, et le débarqua adroitement à côté du panier, dont il se mit à déballer le contenu avec un empressement extrême.

- "Pâté de veau,"
dit Mr Weller, qui monologuait tout en déposant les vivres sur l'herbe. "Rudement bon que c'est, le pâté de veau, quand on connaît la personne qui l'a fait, et qu'on est bien sûr que c'est pas du chat ; et d'ailleurs, après tout, qu'est-ce que ça peut faire puisque ça ressemble tellement à du veau que les marchands de pâtés eux-mêmes, ils voient pas la différence ?

- Est-ce vrai, Sam ?" dit Mr Pickwick.

- "Pour sûr, Monsieur," répondit Mr Weller, en portant la main à son chapeau. "J'ai habité dans la même maison qu'un marchand de pâtés, dans le temps, Monsieur - même que c'était un homme très gentil, et un malin, avec ça ; avec n'importe quoi, qu'il savait en faire, des pâtés. 'Vous en élevez, des chats, Mr Brooks,' que je lui ai dit quand je suis devenu intime avec lui. - 'Eh oui', qu'il dit, 'oui, pas mal,' qu'il dit. 'Sans doute que vous aimez beaucoup les chats,' que je dis. - 'Y a d'autres gens que moi qui les aiment,' qu'il dit en me faisant un clin d'œil. 'Mais ça sera pas la saison avant l'hiver,' qu'il dit. - 'Pas la saison !' que je dis. - 'Non,' qu'il dit, 'la saison des fruits, c'est pas la saison des chats. - Comment, qu'est-ce que vous voulez dire ?' que je dis. - 'Ce que je veux dire,' qu'il dit, 'c'est que je m'associerai jamais aux combinaisons des bouchers pour empêcher le prix de la viande de baisser, Monsieur Weller,' qu'il me dit en me serrant la main très fort et en me parlant dans le creux de l'oreille. 'Faudra le dire à personne, mais c'est l'assaisonnement qui fait tout. Ils sont tous faits avec ces braves petites bêtes-là,' qu'il dit en montrant du doigt un joli petit chaton moucheté, 'et je les assaisonne pour leur donner un goût de beefsteak, de veau, ou de rognon, sur demande. Et qui plus est,' qu'il me dit, 'je peux vous transformer un pâté de veau en beefsteak,  ou un beefsteak en pâté de rognon ou n'importe lequel en mouton, dans le délai d'une minute, pour suivre les fluctuations du marché et les variations des appétits !'

- Ce devait être là un bien ingénieux jeune homme, Sam," dit Mr Pickwick, non sans un petit frisson.

- "Ça oui, Monsieur," répondit Mr Weller, poursuivant sa besogne et vidant le panier, "et ses pâtés, ils étaient fameux. De la langue : ma foi, c'est une bien bonne chose quand c'est pas celle d'une femme. Du pain - un jambon, qu'est beau comme une image - des tranches de bœuf froid, très bien. Quoi qu'il y a dans ces cruches de grès, mon petit Monsieur Labougeotte ?

- De la bière dans celle-là," répliqua le jeune garçon en posant à terre deux grosses cruches de grès qu'il portait sur l'épaule, liées ensemble par une lanière de cuir, "et dans l'autre, du punch froid.

- Voilà qui fait, dans l'ensemble, un déjeuner pas mal combiné," dit Mr Weller, examinant avec beaucoup de satisfaction la façon dont il avait disposé les victuailles. "Et maintenant, Messieurs, 'Venez-y voir !' comme disaient les Anglais aux Français, quand ils avaient mis baguinette au canon."

Les personnes présentes ne se firent pas prier pour rendre pleine justice au repas ; et il ne fut pas davantage nécessaire d'insister pour obtenir que Mr Weller, le long garde-chasse et les deux jeunes garçons s'installassent sur l'herbe, à faible distance, et fissent disparaître une honnête proportion de comestibles. Un vieux chêne fournissait un agréable abri aux dîneurs, et un opulent paysage de pâturages et de labours coupé de haies luxuriantes et richement orné de bois, s'étendait sous leurs yeux.

- "Que c'est délicieux ... c'est absolument délicieux !" dit Mr Pickwick, dont le visage expressif était en passe de peler rapidement, sous l'effet du soleil auquel il était exposé.

- "C'est vrai, c'est vrai, mon vieil ami," répondit Wardle. "Voyons, un verre de punch

- Avec grand plaisir," dit Mr Pickwick, dont le visage satisfait, lorsqu'il eut bu, témoigna de la sincérité de sa réponse. "C'est bon," dit-il en faisant claquer ses lèvres. "C'est très bon. Je vais en reprendre un verre. Rafraîchissant, très rafraîchissant. Allons, Messieurs," poursuivit Mr Pickwick sans relâcher sa prise sur la cruche, "portons une santé. A la santé de nos amis de Dingley Dell !"

La santé fut portée avec de bruyantes acclamations.

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIX-NEUVIEME

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