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LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD

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Elisabeth
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MessageSujet: LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD   Lun 3 Sep - 13:52

La Guerre des boutons
Mercure de France, 1912.
À mon ami Edmond Rocher.
Cy n’entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieulx matagots, marmiteux borsouflez…
FRANÇOIS RABELAIS.








PRÉFACE




Tel qui s’esjouit à lire Rabelais, ce grand et vrai génie français, accueillera, je crois, avec plaisir, ce livre qui, malgré son titre, ne s’adresse ni aux petits enfants, ni aux jeunes pucelles.

Foin des pudeurs (toutes verbales) d’un temps châtré qui, sous leur hypocrite manteau, ne fleurent trop souvent que la névrose et le poison ! Et foin aussi des purs latins : je suis un Celte.

C’est pourquoi j’ai voulu faire un livre sain, qui fût à la fois gaulois, épique et rabelaisien ; un livre où coulât la sève, la vie, l’enthousiasme ; et ce rire, ce grand rire joyeux qui devait secouer les tripes de nos pères : beuveurs très illustres ou goutteux très précieux.

Aussi n’ai-je point craint l’expression crue, à condition qu’elle fût savoureuse, ni le geste leste pourvu qu’il fût épique.

J’ai voulu restituer un instant de ma vie d’enfant, de notre vie enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu’elle eut de franc et d’héroïque, c’est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille et de l’école.

On conçoit qu’il eût été impossible, pour un tel sujet, de s’en tenir au seul vocabulaire de Racine.

Le souci de la sincérité serait mon prétexte, si je voulais me faire pardonner les mots hardis et les expressions violemment colorées de mes héros. Mais personne n’est obligé de me lire. Et après cette préface et l’épigraphe de Rabelais adornant la couverture, je ne reconnais à nul caïman, laïque ou religieux, en mal de morales plus ou moins dégoûtantes, le droit de se plaindre.

Au demeurant, et c’est ma meilleure excuse, j’ai conçu ce livre dans la joie, je l’ai écrit avec volupté, il a amusé quelques amis et fait rire mon éditeur[1] : j’ai le droit d’espérer qu’il plaira aux « hommes de bonne volonté » selon l’évangile de Jésus et pour ce qui est du reste, comme dit Lebrac, un de mes héros, je m’en fous.

L. P.
Ceci par anticipation.



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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD   Lun 3 Sep - 14:02

LIVRE I
LA GUERRE

CHAPITRE PREMIER
LA DÉCLARATION DE GUERRE



Quant à la guerre… il est plaisant à considérer par combien de vaines occasions elle est agitée et par combien légères occasions éteinte : toute l’Asie se perdit et se consomma en guerre pour le maquerelage de Paris.
MONTAIGNE (Livre second, ch. XII).



— Attends-moi, Grangibus ! héla Boulot, ses livres et ses cahiers sous le bras.

— Grouille-toi, alors, j’ai pas le temps de cotainer[1], moi !

— Y a du neuf ?

— Ça se pourrait !

— Quoi ?

— Viens toujours !

Et Boulot ayant rejoint les deux Gibus, ses camarades de classe, tous trois continuèrent à marcher côte à côte dans la direction de la maison commune.

C’était un matin d’octobre. Un ciel tourmenté de gros nuages gris limitait l’horizon aux collines prochaines et rendait la campagne mélancolique. Les pruniers étaient nus, les pommiers étaient jaunes, les feuilles de noyer tombaient en une sorte de vol plané, large et lent d’abord, qui s’accentuait d’un seul coup comme un plongeon d’épervier dès que l’angle de chute devenait moins obtus. L’air était humide et tiède. Des ondes de vent couraient par intervalles. Le ronflement monotone des batteuses donnait sa note sourde qui se prolongeait de temps à autre, quand la gerbe était dévorée, en une plainte lugubre comme un sanglot désespéré d’agonie ou un vagissement douloureux.

L’été venait de finir et l’automne naissait.

Il pouvait être huit heures du matin. Le soleil rôdait triste derrière les nues, et de l’angoisse, une angoisse imprécise et vague, pesait sur le village et sur la campagne.

Les travaux des champs étaient achevés et, un à un ou par petits groupes, depuis deux ou trois semaines, on voyait revenir à l’école les petits bergers à la peau tannée, bronzée de soleil, aux cheveux raides coupés ras à la tondeuse (la même qui servait pour les bœufs), aux pantalons de droguet ou de mouliné rapiécés, surchargés de « pattins » aux genoux et au fond, mais propres, aux blouses de grisette neuves, raides, qui, en déteignant, leur faisaient, les premiers jours, les mains noires comme des pattes de crapauds, disaient-ils.

Ce jour-là, ils traînaient le long des chemins et leurs pas semblaient alourdis de toute la mélancolie du temps, de la saison et du paysage.

Quelques-uns cependant, les grands, étaient déjà dans la cour de l’école et discutaient avec animation. Le père Simon, le maître, sa calotte en arrière et ses lunettes sur le front, dominant les yeux, était installé devant la porte qui donnait sur la rue. Il surveillait l’entrée, gourmandait les traînards, et, au fur et à mesure de leur arrivée, les petits garçons, soulevant leur casquette, passaient devant lui, traversaient le couloir et se répandaient dans la cour.

Les deux Gibus du Vernois et Boulot, qui les avait rejoints en cours de route, n’avaient pas l’air d’être imprégnés de cette mélancolie douce qui rendait traînassants les pas de leurs camarades.

Ils avaient au moins cinq minutes d’avance sur les autres jours, et le père Simon, en les voyant arriver, tira précipitamment sa montre qu’il porta ensuite à son oreille pour s’assurer qu’elle marchait bien et qu’il n’avait point laissé passer l’heure réglementaire.

Les trois compaings entrèrent vite, l’air préoccupé, et immédiatement gagnèrent, derrière les cabinets, le carré en retrait abrité par la maison du père Gugu (Auguste), le voisin, où ils retrouvèrent la plupart des grands qui les y avaient précédés.

Il y avait là Lebrac, le chef, qu’on appelait encore le grand Braque ; son premier lieutenant Camu, ou Camus, le fin grimpeur ainsi nommé parce qu’il n’avait pas son pareil pour dénicher les bouvreuils et que, là-bas, les bouvreuils s’appellent des camus ; il y avait Gambette de sur la Côte dont le père, républicain de vieille souche, fils lui-même de quarante-huitard, avait défendu Gambetta aux heures pénibles ; il y avait La Crique, qui savait tout, et Tintin, et Guignard le bigle, qui se tournait de côté pour vous voir de face, et Tétas ou Tétard, au crâne massif, bref les plus forts du village, qui discutaient une affaire sérieuse.

L’arrivée des deux Gibus et de Boulot n’interrompit pas la discussion ; les nouveaux venus étaient apparemment au courant de l’affaire, une vieille affaire à coup sûr, et ils se mêlèrent immédiatement à la conversation en apportant des faits et des arguments capitaux.

On se tut.

L’aîné des Gibus, qu’on appelait par contraction Grangibus pour le distinguer du P’tit Gibus ou Tigibus son cadet, parla ainsi :

– Voilà ! Quand nous sommes arrivés, mon frère et moi, au contour des Menelots, les Velrans se sont dressés tout d’un coup près de la marnière à Jean-Baptiste. Ils se sont mis à gueuler comme des veaux, à nous foutre des pierres et à nous montrer des triques.

Ils nous ont traités de cons, d’andouilles, de voleurs, de cochons, de pourris, de crevés, de merdeux, de couilles molles, de…

– De couilles molles, reprit Lebrac, le front plissé, et qu’est-ce que tu leur z’y as redit là-dessus ?

– Là-dessus on « s’a ensauvé », mon frère et moi, puisque nous n’étions pas en nombre, tandis qu’eusses, ils étaient au moins tienze [2]et qu’ils nous auraient sûrement foutu la pile.

– Ils vous ont traités de couilles molles ! scanda le gros Camus, visiblement choqué, blessé et furieux de cette appellation qui les atteignait tous, car les deux Gibus, c’était sûr, n’avaient été attaqués et insultés que parce qu’ils appartenaient à la commune et à l’école de Longeverne.

– Voilà, reprit Grangibus, je vous dis maintenant, moi, que si nous ne sommes pas des andouilles, des jeanfoutres et des lâches, on leur z’y fera voir si on en est des couilles molles.

– D’abord, qu’est-ce que c’est t’y que ça, des couilles molles ? fit Tintin.

La Crique réfléchissait.

– Couille molle !… Des couilles, on sait bien ce que c’est, pardine, puisque tout le monde en a, même le Miraut de Lisée, et qu’elles ressemblent à des marrons sans bogue, mais couille molle !… couille molle !…

– Sûrement que ça veut dire qu’on est des pas grand-chose, coupa Tigibus, puisque hier soir, en rigolant avec Narcisse, not’meunier, je l’ai appelé couille molle comme ça, pour voir, et mon père, que j’avais pas vu et qui passait justement, sans rien me dire, m’a foutu aussitôt une bonne paire de claques. Alors…

L’argument était péremptoire et chacun le sentit.

– Alors, bon Dieu ! il n’y a pas à rebeuiller[3] plus longtemps, il n’y a qu’à se venger, na ! conclut Lebrac...

– C’est t’y vot’idée, vous autres ?

– Foutez le camp de là, hein, les chie-en-lit, fit Boulot aux petits qui s’approchaient pour écouter! Ils approuvèrent le grand Lebrac à l’inanimité, comme on disait. À ce moment le père Simon apparut dans l’encadrement de la porte pour frapper dans ses mains et donner ainsi le signal de l’entrée en classe. Tous, dès qu’ils le virent, se précipitèrent avec impétuosité vers les cabinets, car on remettait toujours à la dernière minute le soin de vaquer aux besoins hygiéniques réglementaires et naturels.

Et les conspirateurs se mirent en rang silencieusement, l’air indifférent, comme si rien ne s’était passé et qu’ils n’eussent pris, l’instant d’avant, une grande et terrible décision.

Cela ne marcha pas très bien en classe, ce matin-là, et le maître dut crier fort pour contraindre ses élèves à l’attention. Non qu’ils fissent du potin, mais ils semblaient tous perdus dans un nuage et restaient absolument réfractaires à saisir l’intérêt que peut avoir pour de jeunes Français républicains l’historique du système métrique.

La définition du mètre, en particulier, leur paraissait horriblement compliquée : dix millionième partie du quart, de la moitié… du… ah, merde ! pensait le grand Lebrac.

Et se penchant vers son voisin et ami Tintin, il lui glissa confidentiellement :

– Eurêquart !

Le grand Lebrac voulait sans doute dire : Eurêka ! Il avait vaguement entendu parler d’Archimède, qui s’était battu au temps jadis avec des lentilles. La Crique lui avait laborieusement expliqué qu’il ne s’agissait pas de légumes, car Lebrac à la rigueur comprenait bien qu’on pût se battre avec des pois qu’on lance dans un fer de porte-plume creux, mais pas avec des lentilles.

– Et puis, disait-il, ça ne vaut pas les trognons de pommes ni les croûtes de pain.

La Crique lui avait dit que c’était un savant célèbre qui faisait des problèmes sur des capotes de cabriolet, et ce dernier trait l’avait pénétré d’admiration pour un bougre pareil, lui qui était aussi réfractaire aux beautés de la mathématique qu’aux règles de l’orthographe.

D’autres qualités que celles-là l’avaient, depuis un an, désigné comme chef incontesté des Longeverne. Têtu comme une mule, malin comme un singe, vif comme un lièvre, il n’avait surtout pas son pareil pour casser un carreau à vingt pas, quel que fût le mode de projection du caillou : à la main, à la fronde à ficelle, au bâton refendu, à la fronde à lastique ; il était dans les corps à corps un adversaire terrible ; il avait déjà joué des tours pendables au curé, au maître d’école et au garde champêtre ; il fabriquait des kisses merveilleuses avec des branches de sureau grosses comme sa cuisse, des kisses qui vous giclaient l’eau à quinze pas, mon ami, voui ! parfaitement ! et des topes[4] qui pétaient comme des pistolets et qu’on ne retrouvait plus les balles d’étoupes. Aux billes, c’était lui qui avait le plus de pouce ; il savait pointer et rouletter comme pas un ; quand on jouait au pot, il vous « foutait les znogs sur les onçottes » à vous faire pleurer, et avec ça, sans morgue aucune ni affectation, il redonnait de temps à autre à ses partenaires malheureux quelques-unes des billes qu’il leur avait gagnées, ce qui lui valait une réputation de grande générosité.

À l’interjection de son chef et camarade, Tintin joignit les oreilles ou plutôt les fit bouger comme un chat qui médite un sale coup et devint rouge d’émotion.

– Ah ! ah ! pensa-t-il. Ça y est ! J’en étais bien sûr que ce sacré Lebrac trouverait le joint pour leur z’y faire !

Et il demeura noyé dans un rêve, perdu dans des mondes de suppositions, insensible aux travaux de Delambre, de Méchain, de Machinchouette ou d’autres ; aux mesures prises sous diverses latitudes, longitudes ou altitudes… Ah ! oui, que ça lui était bien égal et qu’il s’en foutait !

Mais qu’est-ce qu’ils allaient prendre, les Velrans !

Ce que fut le devoir d’application qui suivit cette première leçon, on l’apprendra plus tard ; qu’il suffise de savoir que les gaillards avaient tous une méthode personnelle pour rouvrir, sans qu’il y parût, le livre fermé par ordre supérieur et se mettre à couvert contre les défaillances de mémoire. N’empêche que le père Simon était dans une belle rage le lundi suivant. Mais n’anticipons pas.

Quand onze heures sonnèrent à la tour du vieux clocher paroissial, ils attendirent impatiemment le signal de sortie, car tous étaient déjà prévenus on ne sait comment, par infiltration, par radiation ou d’une tout autre manière, que Lebrac avait trouvé quelque chose.

Il y eut comme d’habitude quelques bonnes bousculades dans le couloir, des bérets échangés, des sabots perdus, des coups de poings sournois, mais l’intervention magistrale fit tout rentrer dans l’ordre et la sortie s’opéra quand même normalement.

Sitôt que le maître fut rentré dans sa boîte, les camarades fondirent tous sur Lebrac comme une volée de moineaux sur un crottin frais.

Il y avait là, avec les soldats ordinaires et le menu fretin, les dix principaux guerriers de Longeverne avides de se repaître de la parole du chef.

Lebrac exposa son plan, qui était simple et hardi ; ensuite il demanda quels seraient les ceusses qui l’accompagneraient le soir venu.

Tous briguèrent cet honneur ; mais quatre suffisaient et on décida que Camus, La Crique, Tintin et Grangibus seraient de l’expédition : Gambette, habitant sur la Côte, ne pouvait s’attarder si longtemps, Guignard n’y voyait pas très clair la nuit et Boulot n’était pas tout à fait aussi leste que les quatre autres.

Là-dessus on se sépara.

Au soir, sur le coup de l’Angelus, les cinq guerriers se retrouvèrent.

– As-tu la craie ? fit Lebrac à La Crique, qui s’était chargé, vu sa position près du tableau, d’en subtiliser deux ou trois morceaux dans la boîte du père Simon.

La Crique avait bien fait les choses ; il en avait chipé cinq bouts, de grands bouts ; il en garda un pour lui et en remit un autre à chacun de ses frères d’armes. De cette façon, s’il arrivait à l’un d’eux de perdre en route son morceau, les autres pourraient facilement y remédier.

– Alorsse, filons ! fit Camus.

Par la grande rue du village d’abord, puis par le trajet des Cheminées rejoignant au gros Tilleul la route de Velrans, ce fut un instant une sabotée sonore dans la nuit. Les cinq gars marchaient à toute allure à l’ennemi.

– Il y en a pour une petite demi-heure à pied, avait dit Lebrac, on peut donc y aller dedans un quart d’heure et être rentré bien avant la fin de la veillée.

La galopade se perdit dans le noir et dans le silence ; pendant la moitié du trajet la petite troupe n’abandonna pas le chemin ferré où l’on pouvait courir, mais dès qu’elle fut en territoire ennemi, les cinq conspirateurs prirent les bas côtés et marchèrent sur les banquettes que leur vieil ami le père Bréda, le cantonnier, entretenait, disaient les mauvaises langues, chaque fois qu’il lui tombait un œil. Quand ils furent tout près de Velrans, que les lumières devinrent plus nettes derrière les vitres et les aboiements des chiens plus menaçants, ils firent halte.

– Ôtons nos sabots, conseilla Lebrac, et cachons-les derrière ce mur.

Les quatre guerriers et le chef se déchaussèrent et mirent leurs bas dans leurs chaussures ; puis ils s’assurèrent qu’ils n’avaient pas perdu leur morceau de craie et, l’un derrière l’autre, le chef en tête, la pupille dilatée, l’oreille tendue, le nez frémissant, ils s’engagèrent sur le sentier de la guerre pour gagner le plus directement possible l’église du village ennemi, but de leur entreprise nocturne.

Attentifs au moindre bruit, s’aplatissant au fond des fossés, se collant aux murs ou se noyant dans l’obscurité des haies, ils se glissaient, ils s’avançaient comme des ombres, craignant seulement l’apparition insolite d’une lanterne portée par un indigène se rendant à la veillée ou la présence d’un voyageur attardé menant boire son carcan. Mais rien ne les ennuya que l’aboi du chien de Jean des Gués, un salopiot qui gueulait continuellement.

Enfin ils parvinrent sur la place du moutier et ils s’avancèrent sous les cloches. Tout était désert et silencieux. Le chef resta seul pendant que les quatre autres revenaient en arrière pour faire le guet. Alors prenant son bout de craie au fond de sa profonde, haussé sur ses orteils aussi haut que possible, Lebrac inscrivit sur le lourd panneau de chêne culotté et noirci qui fermait le saint lieu, cette inscription lapidaire qui devait faire scandale le lendemain, à l’heure de la messe, beaucoup plus par sa crudité héroïque et provocante que par son orthographe fantaisiste :

Tou lé Velrant çon dé paigne ku !

Et quand il se fut, pour ainsi dire, collé les quinquets sur le bois pour voir « si ça avait bien marqué », il revint près des quatre complices aux écoutes et, à voix basse et joyeusement, leur dit :

– Filons !

Carrément, cette fois, ils s’engagèrent de front sur le milieu du chemin et repartirent, sans faire de bruit inutile, à l’endroit où ils avaient abandonné leurs sabots et leurs bas. Mais sitôt rechaussés, dédaigneux tout à fait d’inutiles précautions, frappant le sol à pleins sabots, ils regagnèrent Longeverne et leur domicile respectif en attendant avec confiance l’effet de leur déclaration de guerre.



A SUIVRE..........











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MessageSujet: Re: LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD   Mar 4 Sep - 9:21

Chapitre II. Tension diplomatique

Les ambassadeurs des deux puissances ont échangé des vues au sujet de la question du Maroc.

Les journaux (été 1911).



Quand « le second » eut sonné au clocher du village, une demi-heure avant le dernier coup de cloche annonçant la messe du dimanche, le grand Lebrac, vêtu de sa veste de drap taillée dans la vieille anglaise de son grand-père, culotté d’un pantalon de droguet neuf, chaussé de brodequins ternis par une épaisse couche de graisse et coiffé d’une casquette à poil, le grand Lebrac, dis-je, vint s’appuyer contre le mur du lavoir communal et attendit ses troupes pour les mettre au courant de la situation et les informer du plein succès de l’entreprise.

Là-bas, devant la porte de Fricot l’aubergiste, quelques hommes, le brûle-gueule aux dents, se préparaient à aller « piquer une larme » avant d’entrer à l’église.

Camus arriva bientôt avec son pantalon limé aux jarrets et sa cravate rouge comme une gorge de bouvreuil : ils se sourirent ; puis vinrent les deux Gibus, l’air flaireur ; puis Gambette, qui n’était pas encore au courant, et Guignard et Boulot. La Crique, Guerreuillas, Bombé, Tétas et tout le contingent au grand complet des combattants de Longeverne, en tout une quarantaine.

Les cinq héros de la veille recommencèrent au moins dix fois chacun le récit de leur expédition, et, la bouche humide et les yeux brillants, les camarades buvaient leurs paroles, mimaient les gestes et applaudissaient à chaque coup frénétiquement.

Ensuite de quoi Lebrac résuma la situation en ces termes :

– Comme ça ils verront si on en est des couilles molles ! Alors, sûrement, cette après-midi ils viendront se rétrainer par les buissons de la Saute, histoire de chercher rogne, et on y sera tous pour les recevoir « un peu ». Faudra prendre tous les lance-pierres et toutes les frondes. Pas besoin de s’embarrasser des triques, on veut pas se colleter. Avec les habits du dimanche il faut faire attention et ne pas trop se salir, parce que, on se ferait beigner, en rentrant. Seulement on leur dira deux mots.

Le troisième coup de cloche (le dernier) sonnant à toute volée, les mit en branle et les ramena lentement à leur place accoutumée dans les petits bancs de la chapelle de saint Joseph, symétrique à celle de la Vierge, où s’installaient les gamines.

– Foutre ! fit Camus en arrivant sous les cloches ; et moi que je dois servir la messe aujord’hui, j’vas me faire engueuler par le noir !

Et sans prendre le temps de plonger sa main dans le grand bénitier de pierre où les camarades gavouillaient en passant, il traversa la nef en filant tel un zèbre pour aller endosser son surplis de thuriféraire ou d’acolyte.

Quand, à l’Asperges me, il passa entre les bancs, portant son baquet d’eau bénite où le curé faisait trempette avec son goupillon, il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur ses frères d’armes.

Il vit Lebrac montrant à Boulot une image que lui avait donnée la sœur de Tintin, une fleur de tulipe ou de géranium, à moins que ce ne fût une pensée, soulignée du mot « souvenir » et il clignait de l’œil d’un air don juanesque.

Alors Camus songea lui aussi à la Tavie, sa bonne amie, à qui il avait offert dernièrement un pain d’épices, de deux sous s’il vous plaît, qu’il avait acheté à la foire de Vercel, un joli pain d’épices en cœur, saupoudré de bonbonnets rouges, bleus et jaunes, orné d’une devise qui lui avait semblé tout à fait très bien :

Je mets mon cœur à vos genoux, Acceptez-le, il est à vous !

Il la chercha de l’œil dans les rangs des petites filles et vit qu’elle le regardait. La gravité de son office lui interdisait le sourire, mais il eut un choc au cœur et, légèrement rougissant, se redressa, le bidon d’eau bénite à son poignet raidi.

Ce mouvement n’échappa point à La Crique, qui confia à Tintin :

– » Ergarde » donc Camus s’il se rebraque ! On voit bien que la Tavie le reluque.

Et Camus en lui-même pensait : Maintenant que c’est l’école, on va se revoir plus souvent !

Oui… mais la guerre était déclarée !

À la sortie de l’office de vêpres, le grand Lebrac réunit toutes ses troupes et parla en chef :

– Allez mettre vos blousons, prenez un chanteau de pain et rappliquez au bas de la Saute à la Carrière à Pepiot.

Ils s’écampillèrent comme une volée de moineaux et, cinq minutes après, l’un courant derrière l’autre, le quignon de pain aux dents, se rejoignirent à l’endroit désigné par le général.

– Faudra pas dépasser le tournant du chemin, recommanda Lebrac, conscient de son rôle et soucieux de sa troupe.

– Alors tu crois qu’ils vont venir ?

– Autrement, ça serait rien foireux de leur part, et il ajouta pour expliquer son ordre : – Il y en a qui sont lestes, vous savez, les culs lourds : t’entends, Boulot ! hein ! s’agit pas de se faire chiper. Prenez des godons « dedans » vos poches ; à ceusses qu’ont des frondes à « lastique » donnez-y les beaux cailloux et attention de pas les perdre. On va monter jusqu’au Gros Buisson.

Le communal de la Saute, qui s’étend du bois du Teuré au nord-est au bois de Velrans au sud-ouest, est un grand rectangle en remblais, long de quinze cents mètres environ et large de huit cents. Les lisières des deux forêts sont les deux petits côtés du rectangle ; un mur de pierre doublé d’une haie protégée elle-même par un épais rempart de buissons le borne en bas vers les champs de la fin ; au-dessus la limite assez indécise est marquée par des carrières abandonnées, perdues dans une bande de bois non classée, avec des massifs de noisetiers et de coudriers formant un épais taillis que l’on ne coupe jamais. D’ailleurs, tout le communal est couvert de buissons, de massifs, de bosquets, d’arbres isolés ou groupés qui font de ce terrain un idéal champ de bataille.

Un chemin ferré venant du village de Longeverne gravit lentement en semi-diagonale le rectangle, puis, à cinquante mètres de la lisière du bois de Velrans, fait un contour aigu pour permettre aux voitures chargées d’atteindre sans trop de peine le sommet du « crêtot ».

Un grand massif avec des chênes, des épines, des prunelliers, des noisetiers, des coudriers, emplit la boucle du contour : on l’appelle le Gros Buisson.

Des carrières à ciel ouvert exploitées par Pepiot le bancal, Laugu du Moulin, qui s’intitulent enterpreneurs après boire, et quelquefois par Abel le Rat, bordent le chemin vers le bas.

Pour les gosses, elles constituent uniquement d’excellents et inépuisables magasins d’approvisionnement.

C’était sur ce terrain fatal, à égale distance des deux villages, que, depuis des années et des années, les générations de Longeverne et de Velrans s’étaient copieusement rossées, fustigées et lapidées, car tous les automnes et tous les hivers ça recommençait.

Les Longevernes s’avançaient habituellement jusqu’au contour, gardant la boucle du chemin, bien que l’autre côté appartînt encore à leur commune et le bois de Velrans aussi, mais comme ce bois était tout près du village ennemi, il servait aux adversaires de camp retranché, de champ de retraite et d’abri sûr en cas de poursuite, ce qui faisait rager Lebrac :

– On a toujours l’air d’être envahi, nom de D… !

Or, il n’y avait pas cinq minutes qu’on avait fini son pain, que Camus le grimpeur, posté en vigie dans les branches du grand chêne, signalait des remuements suspects à la lisière ennemie.

– Quand je vous le disais, constata Lebrac ! Calez-vous, hein ! qu’ils croient que je suis tout seul ! Je m’en vas les houksser ! kss ! kss ! attrape ! et si des fois ils se lançaient pour me prendre… hop !

Et Lebrac, sortant de son couvert d’épines, la conversation diplomatique suivante s’engagea dans les formes habituelles :

(Que le lecteur ici ou la lectrice veuille bien me permettre une incidente et un conseil. Le souci de la vérité historique m’oblige à employer un langage qui n’est pas précisément celui des cours ni des salons. Je n’éprouve aucune honte ni aucun scrupule à le restituer, l’exemple de Rabelais, mon maître, m’y autorisant. Toutefois, MM. Fallières ou Bérenger ne pouvant être comparés à François Ier, ni moi à mon illustre modèle, les temps d’ailleurs étant changés, je conseille aux oreilles délicates et aux âmes sensibles de sauter cinq ou six pages. Et j’en reviens à Lebrac Smile

– Montre-toi donc, hé grand fendu, cudot, feignant, pourri ! Si t’es pas un lâche, montre-la ta sale gueule de peigne-cul ! va !

– Hé grand’crevure, approche un peu, toi aussi, pour voir ! répliqua l’ennemi.

– C’est l’Aztec des Gués, fit Camus, mais je vois encore Touegueule, et Bancal et Tatti et Migue la Lune : ils sont une chiée.

Ce petit renseignement entendu, le grand Lebrac continua :

– C’est toi hein, merdeux ! qu’as traité les Longevernes de couilles molles. Je te l’ai-t-y fait voir moi, si on en est des couilles molles ! I gn’a fallu tous vos pantets pour effacer ce que j’ai marqué à la porte de vot’église ! C’est pas des foireux comme vous qu’en auraient osé faire autant.

– Approche donc « un peu » « pisque » t’es si malin, grand gueulard, t’as que la gueule… et les gigues pour « t’ensauver » !

– Fais seulement la moitié du chemin, hé ! pattier ! C’est pas passe que ton père tâtait les couilles des vaches sur les champs de foire que t’es devenu riche !

– Et toi donc ! ton bacul où que vous restez est tout crevi d’hypothèques !

– Hypothèque toi-même, traîne-besache ! Quand c’est t’y que tu vas reprendre le fusil de toile de ton grand-père pour aller assommer les portes à coups de « Pater » ?

– C’est pas chez nous comme à Longeverne, où que les poules crèvent de faim en pleine moisson.

– Tant qu’à Velrans c’est les poux qui crèvent sur vos caboches, mais on ne sait pas si c’est de faim ou de poison.

Velri

Pourri

Traîne la Murie

À vau les vies

Ouhe !… ouhe !… ouhe !… fit derrière son chef le chœur des guerriers Longevernes incapable de se dissimuler et de contenir plus longtemps son enthousiasme et sa colère.

L’Aztec des Gués riposta :

Longeverne,

Pique merde,

Tâte merde,

Montés sur quatre pieux

Les diabl’ te tir’ à eux !

Et le chœur des Velrans applaudit à son tour frénétiquement le général par des Euh ! euh ! prolongés et euphoniques.

Des bordées d’insultes furent jetées de part et d’autre en rafales et en trombes ; puis les deux chefs, également surexcités, après s’être lancé les injures classiques et modernes :

– Enfonceurs de portes ouvertes !

– Étrangleurs de chats par la queue ! etc., etc., revenant au mode antique, se flanquèrent à la face avec toute la déloyauté coutumière les accusations les plus abracadabrantes et les plus ignobles de leur répertoire :

– Hé ! t’en souviens-tu quand ta mère p… dans le rata pour te faire de la sauce !
– Et toi, quand elle demandait les sacs au châtreur de taureaux pour te les faire bouffer en salade !

– Rappelle-toi donc le jour où ton père disait qu’il aurait plus d’avantage à élever un veau qu’un peut merle comme toi !

– Et toi ? quand ta mère disait qu’elle aimerait mieux faire téter une vache que ta sœur, passe que ça serait au moins pas une putain qu’elle élèverait !

– Ma sœur, ripostait l’autre qui n’en avait pas, elle bat le beurre, quand elle battra la m… tu viendras lécher le bâton ; ou bien : elle est pavée d’ardoises pour que les petits crapauds comme toi n’y puissent pas grimper !

– Attention, prévint Camus, v’là le Touegueule qui lance des pierres avec sa fronde.

Un caillou, en effet, siffla en l’air au-dessus des têtes, auquel des ricanements répondirent, et des grêles de projectiles rayèrent bientôt le ciel de part et d’autre, cependant que le flot écumeux et sans cesse grossissant d’injures salaces continuait de fluctuer du Gros Buisson à la lisière, le répertoire des uns comme des autres étant aussi abondant que richement choisi.

Mais c’était dimanche : les deux partis étaient vêtus de leurs beaux affutiaux et nul, pas plus les chefs que les soldats, ne se souciait d’en compromettre l’ordonnance dans des corps à corps dangereux.

Aussi toute la lutte se borna-t-elle ce jour-là à cet échange de vues, si l’on peut dire, et à ce duel d’artillerie qui ne fit d’ailleurs aucune victime sérieuse, pas plus d’un côté que de l’autre.

Quand le premier coup de la prière sonna à l’église de Velrans, l’Aztec des Gués donna à son armée le signal du retour, non sans avoir lancé aux ennemis, avec une dernière injure et un dernier caillou, cette suprême provocation :

– C’est demain qu’on vous y retrouvera, les couilles molles de Longeverne !

– Tu fous le camp ! hé lâche ! railla Lebrac ; attends un peu, oui, attends à demain, tu verras ce qu’on vous passera, tas de peigne-culs !

Et une dernière bordée de cailloux salua la rentrée des Velrans dans la tranchée du milieu qu’ils suivaient pour le retour.

Les Longevernes, dont l’horloge communale retardait ou dont l’heure de la prière était peut-être reculée, profitèrent de la disparition des ennemis et prirent pour le lendemain leurs dispositions de combat.

Tintin eut une idée de génie.

– Il faudra, dit-il, se caler cinq ou six dans ce buisson-là, avant qu’ils n’arrivent, et ne bouger ni pieds ni pattes, et le premier qui passera pas trop loin lui tomber sus le râb’e et « s’ensauver » avec.

Le chef d’embuscade, immédiatement approuvé, choisit parmi les plus lestes les cinq qui l’accompagneraient, pendant que les autres mèneraient l’attaque de front, et tous rentrèrent au village, l’âme bouillonnante d’ardeur guerrière et assoiffée de représailles.





A SUIVRE........




Chapitre III. Une grande journée


Vae victis !

Un vieux chef gaulois aux Romains
.






Ce lundi matin, en classe, cela tourna mal, plus mal encore que le samedi.

Camus, sommé par le père Simon de répéter en leçon d’instruction civique ce qu’on lui avait seriné l’avant-veille sur « le citoyen », s’attira des invectives dépourvues d’aménité.

Rien ne voulait sortir de ses lèvres, toute sa face exprimait un travail de gésine intellectuelle horriblement douloureux : il lui semblait que son cerveau était muré.

– Citoyen ! citoyen ! pensaient les autres, moins ahuris, qu’est-ce que ça peut bien être que cette saloperie-là ?

– Moi, m’sieu ! fit La Crique en faisant claquer son index et son médius contre son pouce.

– Non, pas vous ! et s’adressant à Camus, debout, la tête branlante, les yeux éperdus :

– Alors, vous ne savez pas ce que c’est qu’un citoyen ?

– !…

– Je vais vous coller à tous une heure de retenue pour ce soir !

Des frissons froids coururent le long des échines.

– Enfin, vous ! êtes-vous citoyen ? fit le maître d’école qui voulait absolument avoir une réponse.

– Oui, m’sieu ! répondit Camus, se souvenant qu’il avait assisté avec son père à une réunion électorale où m’sieu le marquis, le député, devait offrir un verre à ses électeurs et leur serrer la main, même qu’il avait dit au père Camus : – C’est votre fils ce citoyen-là ? Il a l’air intelligent !

– Vous êtes citoyen, vous ! ragea l’autre, cramoisi de colère, eh bien ! oui, il est joli le citoyen ! vous m’en faites un propre de citoyen !

– Non, m’sieu, reprit Camus qui, après tout, ne tenait pas à ce titre.

– Alors pourquoi n’êtes-vous pas citoyen ?

– !…

– Dis-y, marmonna entre ses dents La Crique agacé, que c’est parce que t’as pas encore de poil au c…

– Qu’est-ce que vous dites, La Crique ?

– Je… je dis… que… que…

– Que quoi ?

– Que c’est parce qu’il est trop jeune !

– Ah ! eh bien ! maintenant, y êtes-vous ?

On y était. La réponse de La Crique fit l’effet d’une rosée bienfaisante sur le champ desséché de leur mémoire ; des lambeaux de phrases, des morceaux de qualité, des débris de citoyen, se réajustèrent, se replâtrèrent petit à petit, et Camus lui-même, moins ahuri, toute sa personne remerciant véhémentement La Crique le sauveur, contribua à recamper « le citoyen » ! Enfin, c’était toujours ça de passé.

Mais quand on en vint à la correction du devoir de système métrique, cela ne fut pas drôle du tout. Préoccupés comme ils l’étaient l’avant-veille, ils avaient oublié, en copiant, de changer des mots et de faire le nombre de fautes d’orthographe qui correspondait à peu près à leur force respective en la matière, force mathématiquement dosée par des dictées bihebdomadaires. Par contre, ils avaient sauté des mots, mis des majuscules où il n’en fallait pas et ponctué en dépit de tout sens. La copie de Lebrac surtout était lamentable et se ressentait visiblement de ses graves soucis de chef.

Aussi fut-ce lui qui fut amené au tableau par le père Simon, cramoisi de colère, les yeux luisant derrière ses lunettes comme des prunelles de chat dans la nuit.

Comme tous ses camarades d’ailleurs, Lebrac était convaincu d’avoir copié : évidemment, ça ne faisait de doute pour personne, inutile de répliquer ; mais on voulait savoir au moins s’il avait su tirer quelque fruit de cet exercice banni en principe des méthodes de la pédagogie moderne.

– Qu’est-ce que le mètre, Lebrac ?

– !…

– Qu’est-ce que le système métrique ?

– !…

– Comment a-t-on obtenu la longueur du mètre ?

– Euh !… Trop éloigné de La Crique, Lebrac, les oreilles à l’affût, le front effroyablement plissé, suait sang et eau pour se rappeler quelque vague notion ayant trait à la matière.

Enfin, il se remémora vaguement, très vaguement, deux noms propres cités : Delambre et La Condamine, mesureurs célèbres de morceaux de méridien. Malheureusement, dans son esprit, Delambre s’associait aux pipes en écume qui flambaient derrière la vitrine de Léon le buraliste. Aussi, hasarda-t-il, avec tout le doute qui convenait en si grave occurrence :

– C’est, c’est, Lécume et Lecon… Lecon !

– Hein ! qui ! quoi donc ! fit le père Simon au paroxysme de la colère. Voilà que vous insultez les savants maintenant ! Vous en avez un de toupet, par exemple, et un joli répertoire, ma foi ! mes compliments, mon ami. Et vous savez, ajouta-t-il pour assommer le malheureux, vous savez que votre père m’a recommandé de vous soigner ! Il paraît que vous n’en fichez pas la secousse à la maison ; toujours sur les quat’chemins à faire le galvaudeux, la gouape, le voyou, au lieu de songer à vous décrasser le cerveau.

» Eh bien, mon ami ! si vous ne me répétez pas à onze heures tout ce que nous allons redire pour vous et pour vos camarades qui ne valent guère mieux que vous, je vous préviens, moi, que pour commencer, je vous foutrai en retenue de quatre à six tous les soirs, jusqu’à ce que ça marche ! Voilà !

Le tonnerre de Zeus, tombant sur l’assemblée, n’eût pas provoqué stupeur plus profonde. Tous restaient écrasés par cette épouvantable menace.

Aussi Lebrac et les autres, du plus grand au plus petit, écoutèrent-ils ce jour-là avec une attention concentrée les paroles du maître exposant rageusement les abus des anciens systèmes de poids et mesures et la nécessité d’un système unique. Et s’ils n’approuvèrent point en leur for intérieur la mesure du méridien de Dunkerque à Barcelone, s’ ils se réjouirent des ennuis de Delambre et des emm…bêtements de Méchain, ils en retinrent avec soin les incidents et péripéties pour leur gouverne personnelle et leur sauvetage immédiat ; mais Camus et Lebrac et Tintin et La Crique même, partisan du « Progrès », et tous les autres, se jurèrent bien, nom de Dieu, qu’en souvenir de cette terrible frousse ils préféreraient toujours mesurer par pieds et par pouces, comme avaient fait leurs pères et grands-pères, qui ne s’en étaient pas portés plus mal (la belle blague !) plutôt que d’employer ce sacré système de bourrique qui avait failli les faire passer pour couillons aux yeux de leurs ennemis.

L’après-midi fut plus calme. Ils avaient retenu l’histoire des Gaulois qui étaient de grands batailleurs et qu’ils admiraient fort. Aussi ni Lebrac, ni Camus, ni personne ne fut gardé à quatre heures, chacun, et le chef en particulier, ayant fait de remarquables efforts pour contenter cette vieille andouille de père Simon.

Cette fois, on allait voir.

Tintin avec ses cinq guerriers, qui avaient eu, à midi, la sage précaution de mettre leur goûter dans leurs poches, prirent les devants pendant que les autres allaient quérir leur morceau de pain, et quand, devant les ennemis apparaissant, retentit le cri de guerre de Longeverne : « À cul les Velrans ! » ils étaient déjà habilement et confortablement dissimulés, prêts à toutes les péripéties du combat corps à corps.

Tous avaient les poches bourrées de cailloux ; quelques-uns même en avaient rempli leur casquette ou leur mouchoir ; les frondeurs vérifiaient les nœuds de leur arme avec précaution ; la plupart des grands étaient armés de triques d’épines ou de lances de coudres avec des nœuds polis à la flamme et des pointes durcies ; certaines s’enjolivaient de naïfs dessins obtenus en faisant sauter l’écorce : les anneaux verts et les anneaux blancs alternaient formant des bigarrures de zèbre ou des tatouages de nègre : c’était solide et beau, disait Boulot, dont le goût n’était peut-être pas si affiné que la pointe de sa lance.

Dès que les avant-gardes eurent pris contact par des bordées réciproques d’injures et un échange convenable de moellons, les gros des deux troupes s’affrontèrent.

À cinquante mètres à peine l’un de l’autre, disséminés en tirailleurs, se dissimulant parfois derrière les buissons, sautant à gauche, sautant à droite pour se garer des projectiles, les adversaires en présence se défiaient, s’injuriaient, s’invitaient à s’approcher, se traitaient de lâches et de froussards, puis se criblaient de cailloux, pour recommencer encore.

Mais il n’y avait guère d’ensemble ; tantôt c’ étaient les Velrans qui avaient le dessus, et tout d’un coup les Longevernes, par une pointe hardie, reprenaient l’avantage, les triques au vent ; mais ils s’arrêtaient bientôt devant une pluie de pierres.

Un Velrans avait reçu pourtant un caillou à la cheville et avait regagné le bois en clochant ; du côté de Longeverne, Camus, perché sur son chêne d’où il maniait la fronde avec une dextérité de singe, n’avait pu éviter le godon d’un Velrans, de Touegueule, croyait-il, qui lui avait choqué le crâne et l’avait tout ensaigné.

Il avait même dû descendre et demander un mouchoir pour bander sa blessure, mais rien de précis ne se dessinait. Pourtant, Grangibus tenait absolument à utiliser l’embuscade de Tintin et à en chauffer un, disait-il. C’est pourquoi, ayant communiqué son idée à Lebrac, il fit semblant de se faufiler seul du côté du buisson occupé par Tintin, pour assaillir de flanc les ennemis. Mais il s’arrangea du mieux qu’il put pour être vu de quelques guerriers de Velrans, tout en ayant l’air de ne pas remarquer leur manœuvre. Il se mit donc à ramper et à marcher à quatre pattes du côté du haut et il ricana sous cape quand il aperçut Migue la Lune et deux autres Velrans se concertant pour l’assaillir, sûrs de leur force collective contre un isolé.

Il avança donc imprudemment, tandis que les trois autres se rasaient de son côté.

Lebrac, à ce moment, poussait une attaque vigoureuse pour occuper le gros de la troupe ennemie et Tintin, qui voyait tout de son buisson, prépara ses hommes à l’action :

– Ça va « viendre », mes vieux, attention ! Grangibus était à six pas de leur retraite du côté de Velrans quand les trois ennemis, surgissant tout à coup d’entre les buissons, se jetèrent furieusement à sa poursuite. Tout comme s’il était surpris de cette attaque, le Longeverne fit volte-face et battit en retraite, mais assez lentement pour laisser les autres gagner du terrain et leur faire croire qu’ils allaient le pincer. Il repassa aussitôt devant le buisson de Tintin, serré de près par Migue la Lune et ses deux acolytes. Alors Tintin, donnant le signal de l’attaque, bondit à son tour avec ses cinq guerriers, coupant la retraite aux Velrans et poussant des cris épouvantables.

– Tous sur Migue la Lune ! avait-il dit.

Ah ! cela ne fit pas un pli. Les trois ennemis, paralysés de frayeur à ce coup de théâtre inattendu, s’arrêtèrent net, puis crochèrent vivement pour regagner leur camp et deux s’échappèrent en effet comme l’avait prévu Tintin. Mais Migue la Lune fut happé par six paires de griffes et enlevé, emporté comme un paquet dans le camp de Longeverne, parmi les acclamations et les hurlements de guerre des vainqueurs. Ce fut un désarroi dans l’armée de Velrans, qui battit en retraite sur le bois, tandis que les Longevernes, entourant leur prisonnier, beuglaient haut leur victoire. Migue la Lune, entouré d’une quadruple haie de gardiens, se débattait à peine, écrasé sous l’aventure.

– Ah ! mon ami, « on s’a fait choper », fit le grand Lebrac, sinistre ; eh bien, attends un peu pour voir !

– Euh ! euh ! euh ! ne me faites point de mal, bégaya Migue la Lune.

– Oui, mon p’tit, pour que tu nous traites encore de pourris et de couilles molles !

– C’est pas moi ! Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que vous voulez me faire ?

– Apportez le couteau, commanda Lebrac.

– Oh ! « moman, moman » ! Qu’est-ce que vous voulez me couper ?

– Les oreilles, beugla Tintin.

– Et le nez, ajouta Camus.

– Et le zizi, continua La Crique.

– Sans oublier les couilles, compléta Lebrac, on va voir si tu les as molles !

– Faudra lui lier le sac avant de couper, comme on fait avec les petits taureaux, fit observer Gambette, qui avait apparemment assisté à ces sortes d’opérations.

– Sûrement ! qui « c’est qu’a la ficelle » ?

– N’en v’là, répondit Tigibus.

– Me faites point de mal ou je le dirai à ma « moman », larmoya le prisonnier.

– Je me fous autant de ta mère que du pape, riposta Lebrac, cynique.

– Et à m’sieu le curé ! ajouta Migue la Lune, épouvanté.

– Je te redis que je m’en refous !

– Et au maître, fit-il encore, miguant[5] plus que jamais.

– Je l’emmerde ! Ah ! voilà que tu nous menaces par-dessus le marché maintenant ! Manquait plus que ça ! Attends un peu, mon salaud ! Passez-moi le châtre-bique[6].

Et, l’eustache en main, Lebrac aborda sa victime. Il passa d’abord simplement le dos du couteau sur les oreilles de Migue la Lune qui, croyant au froid du métal que ça y était vraiment, se mit à sangloter et à hurler, puis satisfait il s’arrêta dans cette voie et se mit en devoir de lui « affûter », comme il disait, proprement ses habits.

Il commença par la blouse, il arracha les agrafes métalliques du col, coupa les boutons des manches ainsi que ceux qui fermaient le devant de la blouse, puis il fendit entièrement les boutonnières, ensuite de quoi Camus fit sauter ce vêtement inutile ; les boutons du tricot et les boutonnières subirent un sort pareil ; les bretelles n’échappèrent point, on fit sauter le tricot. Ce fut ensuite le tour de la chemise : du col au plastron et aux manches, pas un bouton ni une boutonnière n’échappa ; ensuite le pantalon fut lui-même échenillé : pattes et boucles et poches et boutons et boutonnières y passèrent ; les jarretières en élastique qui tenaient les bas furent confisquées, les cordons de souliers taillés en trente-six morceaux.

– Tas pas de « caneçon » ? non ! reprit Lebrac, en vérifiant l’intérieur de la culotte qui dégringolait sur les jarrets.

– Eh bien ! maintenant, fous le camp !

Il dit, et, tel un honnête juré qui, sous un régime républicain, sans haine et sans crainte, obéit uniquement aux injonctions de sa conscience, il ne lui lança pour finir qu’un solide et vigoureux coup de pied à l’endroit « ousque » le dos perd son nom. Rien ne tenait plus des habits de Migue la Lune et il pleurait, misérable et petit, au milieu des ennemis qui le raillaient et le huaient.

– Viens donc m’arrêter, maintenant ! invita Grangibus narquois, tandis que l’autre, ayant remis sur son tricot qui ne boutonnait plus sa blouse qui pendait en marchand de biques, essayait en vain de rassembler dans son pantalon les pans de sa chemise débraillée.

– Va voir maintenant ce que veut te dire ta mère, acheva Camus, retournant le poignard dans la plaie.

Et lent, dans le soir qui tombait, traînant les pieds où ses souliers tenaient à peine, Migue la Lune, pleurant, geignant et sanglotant, rejoignit dans le bois ses camarades à l’affût qui l’attendaient anxieusement, l’entourèrent et lui portèrent aide et secours autant qu’il était en leur pouvoir de le faire.

Et là-bas, au levant où leur groupe se distinguait mal maintenant dans le crépuscule, retentissaient les cris de triomphe et les insultes narquoises des Longevernes victorieux.

Lebrac, enfin, résuma la situation :

– Hein ! on leur z’y a posé ! Ça leur apprendra à ces Alboches-là !

Puis, comme rien de nouveau n’apparaissait à la lisière, cette journée étant définitivement la leur, ils dévalèrent le communal de la Saute jusqu’à la carrière à Pepiot.

Et de là, par rangs de six, bras dessus, bras dessous, Lebrac de côté, le bâton brandi, Camus en avant, son mouchoir rouge de sang servant d’enseigne au bout de sa trique de bataille, ils partirent au commandement du chef, claquant des talons et marquant le pas, vers Longeverne en chantant de tous leurs poumons :

La victoi-ren chantant,

Nous ou-vre la barriè-re

La li-berté gui-ide nos pas,

Et du No-rau Midi la trom-pette guerrière

A sonné l’heure des com-ombats…






A SUIVRE........





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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD   Mer 5 Sep - 9:43

Chapitre IV. Premier revers


Ils m’ont entouré comme la beste et croyent qu’on me prend aux filetz. Moy, je leur veulx passer à travers ou dessus le ventre.

Henri IV (Lettre à M. de Batz, gouverneur de la ville d’Euse, en Armagnac, 11 mars 1586).



Les jours qui suivirent cette mémorable victoire furent plus calmes. Le grand Lebrac et sa troupe, confiants dans leur succès, gardaient l’avantage et, nantis de leurs lances de coudre pointusées au couteau et polies avec du verre, armés de sabres de bois avec une garde en fil de fer recouverte de ficelle de pain de sucre, poussaient des charges terribles qui faisaient frémir les Velrans et les ramenaient jusqu’à leur lisière parmi des grêles de cailloux.

Migue la Lune, prudent, restait au dernier rang, et l’on ne fit pas de prisonniers et il n’y eut pas de blessés.

Cela eût pu durer longtemps ainsi ; malheureusement pour Longeverne, la classe du samedi matin fut désastreuse. Le grand Lebrac, qui s’était tout de même fourré dans la tête les multiples et les sous-multiples du mètre, confiant dans la parole du père Simon, qui avait dit que quand on les savait pour une sorte de mesures on les savait pour toutes, ne voulut pas entendre dire que le kilolitre et le myrialitre n’existaient point.

Il emmêla si bien l’hectolitre et le double et le boisseau et la chopine, ses connaissances livresques avec son expérience personnelle, qu’il se vit fermement, et sans espoir d’en réchapper, fourrer en retenue de quatre à cinq d’abord, plus longtemps si c’était nécessaire, et s’il ne satisfaisait pas à toutes les exigences récitatoires du maître.

– Quel vieux salaud quand il s’y mettait, tout de même, que ce père Simon !

Le malheur voulut que Tintin se trouvât exactement dans le même cas ainsi que Grangibus et Boulot. Seuls, Camus, qui y avait coupé, et La Crique, qui savait toujours, restaient pour conduire ce soir-là la troupe de Longeverne, déjà réduite par l’absence de Gambette, qui n’était pas venu ce jour-là parce qu’il avait conduit leur cabe28 au bouc et de quelques autres obligés de rentrer à la maison pour préparer la toilette du lendemain.

– Faudrait peut-être pas aller ce soir ? hasarda Lebrac, pensif.

Camus bondit. – Pas aller ! Ben il la baillait belle, le général. Pour qui qu’on le prenait, lui, Camus ! Par exemple, qu’on allait passer pour couillons !

Lebrac ébranlé se rendit à ces raisons et convint que, sitôt libéré avec Tintin, Boulot et Grangibus (et ils allaient s’y mettre d’attaque), ils se porteraient ensemble à leur poste de combat.

Mais il était inquiet. Ça l’embêtait, na ! que lui, chef, ne fût pas là pour diriger la manœuvre en un jour plutôt difficile.

Camus le rassura et, après de brefs adieux, à quatre heures, fila, flanqué de ses guerriers, vers le terrain de combat.

Tout de même cette responsabilité nouvelle le rendait pensif, et, préoccupé d’on ne sait quoi, le cœur peut-être étreint de sombres pressentiments, il ne songea point à faire se dissimuler ses hommes avant d’arriver à leur retranchement du Gros Buisson.

Les Velrans, eux, étaient arrivés en avance. Surpris de ne rien voir, ils avaient chargé l’un d’eux, Touegueule29, de grimper à son arbre pour se rendre compte de la situation.

Touegueule, de son foyard, vit la petite troupe qui s’avançait imprudemment dans le chemin, et une joie débordante et silencieuse, inondant tout son être, le fit se tortiller comme un goujon au bout d’une ligne.

Immédiatement il fit part à ses camarades de l’infériorité numérique de l’ennemi et de l’absence du grand Lebrac.

L’Aztec des Gués, qui ne demandait qu’à venger Migue la Lune, imagina aussitôt un plan d’attaque et il l’exposa.

On n’allait d’abord faire semblant de rien, se battre comme d’habitude, s’avancer, puis reculer, puis avancer de nouveau jusqu’à mi-chemin, et, après une feinte reculade, partir de nouveau tous ensemble, charger en masse, tomber en trombe sur le camp ennemi, cogner ceux qui résisteraient, faire prisonniers tous ceux qu’on attraperait et les ramener à la lisière, où ils subiraient le sort des vaincus.

Ainsi c’était bien compris, quand il pousserait son cri de guerre : « La Murie vous crève ! », tous s’élanceraient derrière lui, la trique au poing.

Touegueule était à peine redescendu de son foyard que l’organe perçant de Camus, du centre du Gros Buisson, lançait le défi d’usage : « À cul les Velrans ! » et que la bataille s’engageait dans les formes ordinaires.

En tant que général, Camus aurait dû rester à terre et diriger ses troupes ; mais l’habitude, la sacrée habitude de monter à l’arbre fit taire tous ses scrupules de commandant en chef, et il grimpa au chêne pour lancer de haut ses projectiles dans les rangs des adversaires.

Installé dans une fourche soigneusement choisie et aménagée, commodément assis, il prenait la ligne de mire en tendant l’élastique, le cuir juste au milieu de la fourche, les bandes de caoutchouc bien égales et lâchait le projectile qui partait en sifflant du côté de Velrans, déchiquetant des feuilles ou cognant un tronc en faisant toc.

Camus pensait qu’il en serait ce jour-là comme des jours précédents et ne se doutait mie que les autres tenteraient une attaque et pousseraient une charge puisque chaque engagement, depuis l’ouverture des hostilités, avait vu leur défaite ou leur reculade.

Tout alla bien pendant une demi-heure, et le sentiment du devoir accompli, le souci d’un emploi judicieux de ses cailloux le rassérénaient, lorsque, au cri de guerre de l’Aztec, il vit la horde des Velrans chargeant son armée avec une telle vitesse, une telle ardeur, une telle impétuosité, une telle certitude de victoire qu’il en demeura abasourdi sur sa branche sans pouvoir proférer un mot.

Ses guerriers, en entendant cette ruée formidable, en voyant ce brandissement d’épieux et de triques, effarés, démoralisés, trop peu nombreux, battirent en retraite aussitôt, et, prenant leurs jambes à leur cou, s’enfuirent, leurs talons battant les fesses, à toute allure, dans la direction de la carrière à Laugu, sans oser se retourner et croyant que toute l’armée ennemie leur arrivait dessus.

Malgré sa supériorité numérique, la colonne des Velrans, en arrivant au Gros Buisson, ralentit un peu son élan, craignant quelque projectile désespéré ; mais, ne recevant rien, elle s’engagea brusquement sous le couvert et se mit à fouiller le camp.

Hélas ! on ne voyait rien, on ne trouvait personne, et l’Aztec grommelait déjà, quand il dénicha Camus blotti dans son arbre tel un écureuil surpris.

Il eut un ah ! sonore de triomphe en l’apercevant et, tout en se félicitant intérieurement de ce que l’assaut n’eût pas été inutile, il somma immédiatement son prisonnier de descendre.

Camus, qui savait le sort qui l’attendait s’il abandonnait son asile et avait encore quelques cailloux en poche, répondit par le mot de Cambronne à cette injonction injurieuse. Déjà il fouillait les poches de son pantalon, quand l’Aztec, sans réitérer son invitation discourtoise, ordonna à ses hommes de lui « descendre cet oiseau-là » à coups de cailloux.

Avant qu’il eût bandé sa fronde, une grêle terrible lapida Camus qui croisa ses bras sur sa figure, les mains sur les yeux pour se protéger.

Beaucoup de Velrans manquaient heureusement leur but, pressés qu’ils étaient de lancer leurs projectiles, mais quelques-uns, mais trop touchaient : pan sur le dos ! pan sur la gueule ! pan sur la ratelle ! pan sur le râble ! pan sur les guibolles ! attrape encore « çui-là » mon fils !

– Ah ! l’y viendras, mon salaud ! disait l’Aztec.

Et de fait, le pauvre Camus n’avait pas assez de mains pour se protéger et se frotter, et il allait enfin se rendre à merci, quand le cri de guerre et le rugissement terrible de son chef, ramenant ses troupes au combat, le délivra comme par enchantement de cette terrible position.

Lentement, il décroisa un bras, puis un autre, et se tâta, et regarda et… ce qu’il vit…

Horreur ! trois fois horreur ! L’armée de Longeverne, essoufflée, arrivait au Gros Buisson, hurlante, avec Tintin et Grangibus, tandis qu’à la lisière les Velrans, en troupeau, emmenaient, emportaient Lebrac prisonnier.

– Lebrac ! Lebrac ! nom de Dieu. Lebrac ! piailla-t-il. Comment que ça a pu se faire ? Ah bon Dieu de bon Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu de cent dieux !

La malédiction désespérée de Camus eut un retentissement dans la bande de Longeverne arrivant à la rescousse.

– Lebrac ! fit Tintin en écho. Il n’est pas là ? Et il expliqua : On arrivait au bas de la Saute quand on a vu les nôtres qui « s’ensauvaient » comme des lièvres, alors il s’est lancé et leur z’a dit :

– Halte-là !… Où venez-vous ? Et Camus ?

– Camus, qu’a fait j’sais plus qui, il est sur son chêne !

– Et La Crique ?

– La Crique ?… on ne sait pas !

– Et vous les laissez comme ça, nom de Dieu ! prisonniers des Velrans ; vous n’en avez donc point ! En avant ! allez ! en avant !

Alors il « s’a lancé » et on est parti derrière lui en « n’hurlant » ; mais il était en avance d’au moins vingt sauts, et à eux tous ils l’auront sûrement pincé.

– Mais oui, qu’il est chauffé ! ah, nom de Dieu ! souffla Camus suffoqué, dégringolant de son chêne.

– Il n’y a pas à ch…, faut le déprendre !

– Ils sont deux fois plus que nous, remarqua l’un des fuyards rendu prudent, sûrement qu’il y en aura encore des chopés, c’est tout ce qu’on y gagnera. Puisqu’on n’est pas en nombre « gn’a » qu’à attendre, après tout ils ne veulent pas le bouffer sans boire !

– Non, convint Camus ; mais ses boutons ! Et dire que c’est pour me délivrer ! Ah ! malheur de malheur ! Il avait bien raison de nous dire de ne pas venir ce soir. Faut toujours écouter son chef !

– Mais ousqu’est La Crique ? personne n’a vu La Crique ? tu ne sais pas s’il est pris ?

– Non ! reprit Camus, je ne crois pas, j’ai pas vu qu’ils l’aient emmené, il a dû se défiler par les buissons du dessus…

Pendant que les Longevernes se lamentaient et que Camus, dans le désarroi du désastre, reconnaissait les avantages et la nécessité d’une forte discipline, un rappel de perdrix les fit tressaillir.

– C’est La Crique, dit Grangibus. C’était lui, en effet, qui, au moment de l’assaut, s’était glissé comme un renard entre les buissons et avait échappé aux Velrans. Il venait du haut du communal et avait sûrement vu quelque chose, car il dit :

– Ah ! mes amis, qu’est-ce qu’ils lui passent à Lebrac ! J’ai mal vu, mais ce que ça cognait dur !

Et il réquisitionna la ficelle et les épingles de la bande pour raffubler les habits du général qui certainement n’y couperait pas.

Et, en effet, une scène terrible se déroulait à la lisière.

D’abord enveloppé, enroulé, emporté par le tourbillon des adversaires au point de n’y plus rien comprendre, le grand Lebrac s’était enfin reconnu, était revenu à lui et, quand on voulut le traiter en vaincu et l’aborder l’eustache à la main, il leur fit voir, à ces peigne-culs, ce que c’est qu’un Longeverne !

De la tête, des pieds, des mains, des coudes, des genoux, des reins, des dents, cognant, ruant, sautant, giflant, tapant, boxant, mordant, il se débattait terriblement, culbutant les uns, déchirant les autres, éborgnait celui-ci, giflait celui-là, en bosselait un troisième, et pan par-ci, et toc par-là, et zon sur un autre, tant et si bien que, laissant pour compte une demi-manche de blouse, il se faisait lâcher enfin par la meute ennemie et s’élançait déjà vers Longeverne d’un élan irrésistible, quand un traître croc-en-jambe de Migue la Lune l’allongea net, le nez dans une taupinière, les bras en avant et la gueule ouverte.

Il n’eut pas le temps de dire ouf ; avant qu’il eût songé seulement à se mettre sur les genoux, douze gars se précipitaient derechef sur lui et pif ! et paf ! et poum ! et zop ! vous le saisissaient par les quatre membres tandis qu’un autre le fouillait, lui confisquait son couteau et le bâillonnait de son propre mouchoir.

L’Aztec, dirigeant la manœuvre, arma Migue la Lune, sauveur de la situation, d’une verge de noisetier et lui recommanda, précaution inutile, d’y aller de ses six coups chaque fois que l’autre tenterait la moindre secousse.

De fait, Lebrac n’était pas homme à se tenir comme ça : bientôt ses fesses furent bleues de coups de baguette tant qu’à la fin il dut bien se tenir tranquille.

– Ramasse, cochon ! disait Migue la Lune. Ah ! tu voulais me couper le zizi et les couilles. Eh bien ! si on te les coupait, à toi, maintenant !

Ils ne les lui coupèrent point, mais pas un bouton, pas une boutonnière, pas une agrafe, pas un cordon, n’échappa à leur vigilance vengeresse, et Lebrac, vaincu, dépouillé et fessé, fut rendu à la liberté dans le même état piteux que Migue la Lune cinq jours auparavant.

Mais le Longeverne ne pleurnichait pas comme le Velrans ; il avait une âme de chef, lui, et s’il écumait de rage intérieure, il semblait ne pas sentir la douleur physique. Aussi, dès que débâillonné, il n’hésita pas à cracher à ses bourreaux, en invectives virulentes, son incoercible mépris et sa haine vivace.

C’était un peu trop tôt, hélas ! et la horde victorieuse, sûre de le tenir à sa merci, le lui fit bien voir en le bâtonnant de nouveau à trique que veux-tu et en le bourrant de coups de pieds.

Alors Lebrac, vaincu, gonflé de rage et de désespoir, ivre de haine et de désir de vengeance, partit enfin la face ravagée, fit quelques pas, puis se laissa choir derrière un petit buisson comme pour pleurer à son aise ou chercher quelques épines qui lui permissent de retenir son pantalon autour de ses reins.

Une colère folle le dominait : il tapa du pied, il serra les poings, il grinça des dents, il mordit la terre, puis, comme si cet âpre baiser l’eût inspiré subitement, il s’arrêta net.

Les cuivres du couchant baissaient dans les branches demi-nues de la forêt, élargissant l’horizon, amplifiant les lignes, ennoblissant le paysage qu’un puissant souffle de vent vivifiait. Des chiens de garde, au loin, aboyaient au bout de leurs chaînes ; un corbeau rappelait ses compagnons pour le coucher, les Velrans s’étaient tus, on n’entendait rien des Longevernes.

Lebrac, dissimulé derrière son buisson, se déchaussa (c’était facile), mit ses bas en loques dans ses souliers veufs de lacets, retira son tricot et sa culotte, les roula ensemble autour de ses chaussures, mit ce rouleau dans sa blouse dont il fit ainsi un petit paquet noué aux quatre coins et ne garda sur lui que sa courte chemise dont les pans frissonnaient au vent.

Alors, saisissant son petit baluchon d’une main, de l’autre troussant entre deux doigts sa chemise, il se dressa d’un seul coup devant toute l’armée ennemie et, traitant ses vainqueurs de vaches, de cochons, de salauds et de lâches, il leur montra son cul d’un index énergique, puis se mit à fuir à toutes jambes dans le crépuscule tombant, poursuivi par les imprécations des Velrans, au milieu d’une grêle de cailloux qui bourdonnaient à ses oreilles.



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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD   Ven 7 Sep - 14:35

Chapitre V. Les conséquences d’un désastre

Coup sur coup. Deuil sur deuil. Ah ! l’épreuve redouble.

Victor Hugo (L’Année terrible).



On a bien raison de dire qu’un malheur ne vient jamais seul ! Ce fut La Crique qui, plus tard, formula cet aphorisme, dont il n’était pas l’auteur. Quand Lebrac, sacrant et vociférant contre ces peigne-culs de Velrans, arriva, cheveux, chemise et le reste au vent à la boucle du chemin de la Saute, ce ne fut pas les compaings qu’il trouva pour le recevoir, mais bien le père Zéphirin, vieux soldat d’Afrique qu’on appelait plus communément Bédouin, et qui remplissait dans la commune les modestes fonctions de garde champêtre, ce qui se voyait d’ailleurs à sa plaque jaune bien astiquée luisant parmi les plis de sa blouse bleue toujours propre.

De bonheur pour le grand Lebrac, Bédouin, représentant de la force publique à Longeverne, était un peu sourd et n’y voyait plus très bien.

Il avait, revenant de sa tournée quotidienne ou presque, été arrêté par les hurlements et les cris de guerre de Lebrac se débattant aux mains des Velrans. Comme il se trouvait, par hasard, qu’il avait déjà été victime de farces et plaisanteries de la part de certains « galapias » du village, il ne douta mie que les invectives virulentes de celui-là fuyant, autant dire à poil, ne fussent à son adresse. Il en douta de moins en moins quand il distingua, entre autres, les syllabes de « cochon » et de « salaud » qui, dans sa pensée droite et logique, ne pouvaient indubitablement s’appliquer qu’à un représentant de la « loa »30. Résolu (le devoir avant tout) à punir cet insolent qui attentait du même coup aux bonnes mœurs et à sa dignité de magistrat, il s’élança à sa poursuite pour le rattraper ou tout au moins le reconnaître et lui faire donner par « qui de droit » la fessée qu’il jugeait mériter.

Mais Lebrac vit Bédouin lui aussi, et, reconnaissant des intentions hostiles au « polisson ! » qu’il poussa, il biaisa vivement à gauche vers le haut du communal et disparut dans les buissons pendant que l’autre, brandissant son bâton, criait toujours de toute sa gorge :

– Petit saligaud ! que je t’attrape un peu !

Cachés dans le Gros Buisson, ahuris de cette apparition inattendue, les Longevernes suivaient la poursuite de Bédouin avec des yeux ronds comme des prunelles de chouettes.

– C’est lui ! c’est bien lui ! fit La Crique parlant de son chef.

– Il leur z-y-a encore joué un tour, remarqua Tintin. Quel bougre, tout de même ! et l’inflexion de sa voix disait toute l’admiration qu’il professait pour son général.

– Ce vieux c… va-t-il nous emmerder longtemps ? reprit Camus, frottant de ses paumes sèches et calleuses ses douloureuses meurtrissures.

Et il songeait déjà à déléguer Tintin ou La Crique pour attirer Bédouin hors des lieux où devait se cacher Lebrac, en poussant à l’adresse du garde quelques séries d’épithètes colorées et fortes, telles : vieille tourte, enfifré, sodomiss, vérolard d’Afrique et autres qu’ils avaient retenues au passage de certaines conversations entre les anciens du village.

Il n’en fut pas réduit à cet expédient, car le vieux briscard redescendit bientôt le chemin, jurant contre ces garnements à qui il tirerait les oreilles et qu’il « foutrait » bien, un jour ou l’autre, à « l’ousteau » communal pour tenir compagnie, durant une heure ou deux, aux rats de la fromagerie.

Immédiatement Camus imita le tirouit de la perdrix grise, signal de ralliement de Longeverne, et, à la réponse qui lui vint, signala par trois nouveaux cris consécutifs, à son féal aux abois, que tout danger était momentanément écarté.

Bientôt, derrière les buissons, on aperçut, s’approchant en effet, la silhouette indécise d’abord et blanche de Lebrac, son petit baluchon à la main, puis se distinguèrent les traits de sa face contractée de colère.

– Ben mon vieux ! ben ma vieille !

Ce fut tout ce que put dire Camus, qui, les larmes aux yeux et les dents serrées, brandit un poing menaçant dans la direction de Velrans.

Et Lebrac fut entouré.

Toutes les ficelles et toutes les épingles de la bande furent réquisitionnées afin de lui refaire une tenue tant qu’à peu près présentable pour rentrer au village. À un soulier, on mit de la ficelle de fouet, à l’autre de la ficelle de pain de sucre prise à une garde d’épée ; des morceaux de tresse serrèrent les bas aux jarrets ; on trouva une épingle de nourrice pour rejoindre et maintenir les deux ouvertures du pantalon ; Camus même, ivre de sacrifice, voulait défaire sa fronde à « lastique » pour en fabriquer une ceinture à son chef, mais l’autre noblement s’y opposa ; quelques épines bouchèrent les plus gros trous. La blouse, ma foi, pendait bien un peu en arrière ; la chemise irrémédiablement bâillait à la cotisse31 et la manche déchirée dont manquait le morceau était un irrécusable témoin de la lutte terrible qu’avait soutenue le guerrier.

Quand il fut tant bien que mal regaupé32, jetant sur son accoutrement un coup d’œil mélancolique et évaluant en lui-même la quantité de coups de pied au cul que lui vaudrait cette tenue, il résuma ses appréhensions en une phrase lapidaire qui fit frémir jusqu’au cœur toutes les fibres de ses soldats :

– Bon Dieu ! ce que je vais être cerisé33 en rentrant !

Un silence morne accueillit cette prévision. Le groupe évidemment ne voyait pas d’objections à faire et, dans la nuit qui tombait, ce fut la sabotée lamentable et silencieuse vers le village. Que différente fut cette rentrée de celle du lundi ! La nuit morne et pesante alourdissait leur tristesse ; pas une étoile ne se levait dans les nuages, qui, tout à coup, avaient envahi le ciel ; les murs gris qui bordaient le chemin avaient l’air d’escorter en silence leur désastre ; les branches des buissons pendaient en saule pleureur, et eux marchaient, traînaient les pieds comme si leurs semelles eussent été appesanties de toute la détresse humaine et de toute la mélancolie de l’automne.

Pas un ne parlait pour ne point aggraver les préoccupations douloureuses du chef vaincu, et, pour augmenter encore leur peine, leur parvenait dans le vent du sud-ouest le chant de victoire des Velrans glorieux qui rentraient dans leurs foyers :

Je suis chrétien, voilà ma gloire,

Mon espérance et mon soutien…

Car on était calotin à Velrans et rouge à Longeverne.

Au Gros Tilleul, on s’arrêta comme de coutume, et Lebrac rompit le silence :

– On se retrouvera demain matin, près du lavoir, au second coup de la messe, fit-il d’une voix qu’il voulait rendre ferme, mais où perçait tout de même, dans une sorte de chevrotement, l’angoisse d’un avenir trouble, très incertain, ou plutôt trop certain.

– Oui, répondit-on simplement, et Camus le lapidé vint lui serrer les mains en silence, pendant que la petite troupe, très vite, s’égrenait par les sentiers et les chemins qui conduisaient chacun à son domicile respectif.

Quand Lebrac arriva à la maison de son père, près de la fontaine du haut, il vit la lampe à pétrole allumée dans la chambre du poêle et, par un entrebâillement de rideaux, il remarqua que sa famille était déjà en train de souper.

Il en frémit. Cette constatation coupait net ses dernières chances de ne pas être vu en la tenue plutôt débraillée dans laquelle il se trouvait par le plus fatal des destins.

Mais il réfléchit que, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il fallait tout de même y passer, et, résolu à tout recevoir, stoïquement, il leva le loquet de la cuisine, traversa la pièce et poussa la porte du poêle.

Le père de Lebrac tenait d’autant plus à « l’estruction »34 qu’il en était lui-même et totalement dépourvu ; aussi exigeait-il de son rejeton, dès que revenait la saison d’écolage, une application à l’étude qui vraiment ne se trouvait pas être en raison directe des aptitudes intellectuelles de l’élève Lebrac. Il venait de temps à autre conférer de ce sujet avec le père Simon et lui recommandait avec insistance de ne pas manquer son garnement et de le tanner chaque fois qu’il le jugerait bon. Ce ne serait certes pas lui qui le soutiendrait comme certains parents nouillottes « qui savent pas y faire pour le bien de leurs enfants », et quand le gars aurait été puni en classe, lui, le père, redoublerait la dose à la maison.

Comme on le voit, le père de Lebrac avait en pédagogie des idées bien arrêtées et des principes très nets, et il les appliquait, sinon avec succès, du moins avec conviction.

Il avait justement, en abreuvant les bêtes, passé ce soir-là près du maître d’école qui fumait sa pipe sous les arcades de la maison commune, près de la fontaine du milieu, et il s’était enquis de la façon dont son fils se comportait.

Il avait naturellement appris que Lebrac jeune était resté en retenue jusqu’à quatre heures et demie, heure à laquelle il avait, sans broncher, récité la leçon qu’il n’avait pas sue le matin, ce qui prouvait bien que, quand il voulait… n’est-ce pas…

– Le rossard ! s’était exclamé le père. Savez-vous bien qu’il n’emporte jamais un livre à la maison ? Foutez-lui donc des devoirs, des lignes, des verbes, ce que vous voudrez ! mais n’ayez crainte, j’vas le soigner ce soir, moi !

C’était dans cette même disposition d’esprit qu’il se trouvait, quand son fils franchit le seuil de la chambre.

Chacun était à sa place et avait déjà mangé sa soupe. Le père, sa casquette sur la tête, le couteau à la main, s’apprêtait à disposer sur un ados de choux les tranches de lard fumé coupées en morceaux plus ou moins gros suivant la taille et l’estomac de leur destinataire, quand la porte grinça et que son fils apparut.

– Ah ! te voilà, tout de même ! fit-il d’un petit air mi-sec, mi-narquois qui n’annonçait rien de bon.

Lebrac jugea prudent de ne pas répondre et gagna sa place au bas de la table, ignorant d’ailleurs tout des intentions paternelles.

– Mange ta soupe, grogna la mère, elle est déjà toute « réfroidiete » !

– Et boutonne donc ton blouson, fit le père, tu m’as l’air d’un marchand de cabes35.

Lebrac ramena d’un geste aussi énergique qu’inutile sa blouse qui pendait dans son dos, mais n’agrafa rien, et pour cause.

– Je te dis d’agrafer ta blouse, répéta le père. Et d’abord, d’où viens-tu comme ça ? Tu sors pas de classe peut-être, à ces heures-ci ?

– J’ai perdu mon crochet de blouson, marmotta Lebrac, évitant une réponse directe.

– Las-moi ! Mon doux Jésus ! s’exclama la mère, quels gouillands36 que ces cochons-là ! ça casse tout, ils déchirent tout, ils ravalent tout ! Qu’est-ce qu’on veut devenir avec eux ?

– Et tes manches ? interrompit de nouveau le père. T’as perdu aussi les boutons ?

– Oui ! avoua Lebrac. Après cette nouvelle découverte, qui, avec la rentrée tardive, décelait une situation particulière et anormale, un examen détaillé s’imposait.

Lebrac se sentit devenir rouge jusqu’à la racine des cheveux.

– Merde ! ça allait rien barder !

– Viens voir un peu ici au milieu !

Et le père, ayant levé l’abat-jour de la lampe, sous les quatre paires d’yeux inquisiteurs de la famille, Lebrac apparut dans toute l’étendue de son désastre, aggravé encore par les réparations hâtives que des mains enthousiastes et bienveillantes certes, mais trop malhabiles, avaient achevé au lieu de le tempérer.

– Ben, nom de Dieu ! ah salaud ! ah cochon ! ah vaurien ! ah rossard ! grognait le père après chaque découverte.

Pas un bouton à son tricot ni à sa chemise, des épines pour fermer sa braguette, une épingle de sûreté pour tenir son pantalon, des ficelles à ses souliers !

– Mais, d’où sors-tu donc, nom de Dieu de saligaud, gronda Lebrac père, doutant que lui, calme citoyen, eût pu procréer un garnement pareil, tandis que la mère se lamentait sur le travail continuel que ce polisson, ce bougre de gredin de cochon d’enfant lui donnait quotidiennement.

– Et tu t’imagines que ça va durer longtemps comme ça, peut-être, reprit le père, que je vais dépenser des sous à élever et à nourrir un salopiot comme toi, qui ne fout rien, ni à la maison, ni en classe, ni ailleurs, même que j’en ai parlé ce soir à ton maître d’école ? – Ah ! je t’en foutrai, bandit ! Je vas te faire voir que les maisons de correction elles sont pas faites pour les chiens. Ah ! rosse !

– !…

– D’abord, tu vas te passer de souper ! Mais vas-tu me répondre, nom de Dieu ! où t’es-tu arrangé comme ça ?

– !…

– Ah ! tu ne veux rien dire, crapule, ah oui, vraiment ! eh bien, attends un peu, nom de Dieu, je veux bien te faire causer moi, va !

Et saisissant dans le fagot entamé près de la cheminée un raim37 de coudre souple et dur, arrachant la chemise, jetant bas la culotte, le père de Lebrac administra à son rejeton, qui se roulait, se tordait, écumait, râlait et hurlait, hurlait à faire trembler les vitres, une de ces raclées qui comptent dans la vie d’un môme.

Puis, sa justice ayant passé, il ajouta d’un ton sec et qui n’admettait pas de réplique :

– Et file te coucher maintenant, et vivement, hein ! nom de Dieu ! et que j’entende « quéque chose » !…

Sur sa paillasse de turquit38 et son matelas de paillette39, Lebrac s’étendit las intensément, les membres brisés, le derrière en sang, la tête bouillonnante ; il se retourna longtemps, médita longuement, longuement et s’endormit sur son désastre.

A SUIVRE..........[/b]
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LA GUERRE DES BOUTONS LOUIS PERGAUD

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