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Jehan RICTUS

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mile
Littérophage Aloysiusbertranophile
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MessageSujet: Jehan RICTUS   Mer 9 Sep - 3:56

Jehan RICTUS ( Gabriel Randon de Saint Amand dit...) (1867-1933). Collaborateur de revues diverses, "LES SOLILOQUES DU PAUVRE" l'imposeront comme poète.

JASANTE DE LA VIEILLE

- " Bonjour, c'est moi...moi, ta m'man.
J'suis là, d'vant toi au cèmetière.
(Aujord'hui y aura juste un an,
un an passé d'pis...ton affaire )

Louis ?
Mon petit...m'entends-tu seul'ment ?
T'entends-t'y ta pauv moment d'mère ?
Ta "Vieill'", comm' tu disais dans l'temps

Ta Vieill', qu'alle est v'nue aujord'hui
malgré la bouillasse et la puïe,
et malgré qu'ça soye loin, Ivry.

Alorss...on m'a pas trompée d'lieu ?
C'est ben ici les "Condamnés" ?
C'est là qu't'es d'pis eun' grande année ?
Mon dieu mon dieu ! Mon dieu mon dieu !

Et où donc ? Où c'est qu'on t'a mis ?
D'quel côté...dis-moi mon ami ?
C'est plat et c'est nu comm'la main....

Y a pas eun' tomb', pas un bout de croix !
Y a rien qui marqu' ta fosse à toi
pas un sign', pas un nom d'baptême,
et rien non plus pour t'abriter...

'J'dis pas qu'tu l'as point mérité,
mais pour eun' mèr', c'est dur tout d'même!)

Louis, tu sais, faut que j'te confesse ;
De d'pis un an,...d'pis...ton histoire
j'suis pus tournée qu'aux idées noires
et j'ai l'coeur rien qu'à la tristesse.

Aussi preusent j'suis tout' sangée
j'suis blanchie, courbée, ravagée
par la honte et par le tourment ;
si tu pourrais m'voir à preusent
tu m'donnerais pus d'quatre-vingts ans.

Et pis j'ai eu ben d'la misère,
(ça m'a fait du tort tu comprends !)

Quand qu'on a su qu'j'étais ta mère,
j'ai pus trouvé un sou d'ouvrage,
on m'a méprisée dans l'quartier
et l'a fallu que j'déménage

Depis...dans mon nouveau log'ment
j'vis seule...ej' peux pas dir' comment,
comme eun' dormeuse, eun' vraie machine ;
j'cause à personn' de not' malheur
j'pense à toi, et tout l'jour je pleure,
mêm' quand j'suis à ma cuisine.

L'matin, ça m'prend dès que j'me lève ;
j'te vois, j'te cause...tout...souvent,
comm' si qu'tu s'rais encore vivant !
J'mang' pus...j'dors pus, tant ça m'fait deuil
et si des fois j'peux fermer l'oeil,
ça manqu' pas, tu viens dans mes rêves.

C'te nuit encor...j'tai vu...plein de sang,
tu t'nais à deux mains ta pauv'tête
et tu m'faisais - "Moman ! Moman ! "
Mais moi...j'pouais rien pour t'aider,
moi j'étais là à t'arr'garder
et j'te tendais mon tabellier

Pens' Louis, dans l'temps, quand t'étais p'tit,
qui qu'aurait cru,...qui m'aurait dit
qu'tu finirais comm' ça un jour
et qu'moi...on m'verrait v'nir ici !

quand t'étais p'tit t'étais si doux !

A c't'heur j'arr'vois tout not passé,
lorsque t'allais su' tes trois ans
et qu'ton Pepa m'avait quittée
en m'laissant tout' seule à t'él'ver !

Comme ej t'aimais, comme on s'aimait,
qu'on était heureux tous les deux,
malgré des fois des moments durs
où y avait rien à la maison ;
Comme ej t'aimais, comme on s'aimait,
c'était toi ma seul' distraction
mon p'tit mari, mon amoureux

C'est pas vrai, est-c' pas ? C'est pas vrai
tout c'qu'on a dit d'toi au procès ;
su' les jornaux c'qu'y avait d'écrit,
ça n'était ben sûr qu'des ment'ries...

Mon P'tit à moi n'a pas été
si mauvais qu'on l'a raconté !

(Sûr qu'étant môm, comme tous les mômes,
t'étais des fois ben garnement,
mais pour crapule...on peut pas l'dire !)

T'étais si doux et pis...si beau...
meugnon peut-êt' mais point chétif,
à caus' que moi j't'avais nourri ;
t'étais râblé, frais et rosé,
t'étais tout blond et tout frisé
comme un amour, comme un Agneau...

(j'ai cor de toi eun' boucle ed'tifs
et deux quenott's comm' deux grains d'riz.)

Mon plaisir, c'était l'soir venu
avant que d'te mette au dodo,
de t'déshabiller tout "entière",
tant c'était divin d'te voir nu :

et j't'admirais, j'te cajolais,
j'te faisais "proutt" dans ton p'tit dos,
et j'te bisais ton p'tit darrière...

(j't'aurais mangé si j'aurais pu )

Et toi...t'étais si caressant
et rusé...et intelligent...
Oh ! intelligent, fallait voir,
pour c'qui regardait la mémoire
t'apprenais tout c'que tu voulais...
tu promettais, tu promettais...

J'en ai-t-y passé d'ces jornées
durant des années, des années,
à turbiner pir' qu'un carcan
pour gagner not'pain d'tous les jours
et d'quoi te garder à l'école,

et...j'en ai-t'y passé d'ces nuits,
(toi, dans ton p'tit lit endormi)
à coude auprès de l'abat-jour
jusqu'à la fin de mon pétrole !

Des fois, ça s'tirait en longueur ;
mes pauv's z'yeux flanchaient à la peine,
alorss...en bâillant dans ma main
j'écoutais trotter ton p'tit coeur
et souffler ta petite haleine...

(et rien qu'ça m'donnait du courage
pour me r'mett' dar'-dare à l'ouvrage
qu'y m'fallait livrer le lend'main.)

Que d'fois j'ai eu les sangs glacés
ces nuits-là...pour la moindre toux ;
j'avais toujours peur pour le croup,
grâce au mauvais air du faubourg
où nous aut's on est h'entassés.

Ah ! dir' qu't'es là-d'ssous à preusent
par tous les temps qu'y neige ou pleuve !
(Vrai ! Qué crèv-coeur ! Qué coup d'couteau !

on m'a ratissé mon château,
on m'a esquinté mon chef-d'oeuvre )

T'rappel's-tu, quand tu t'réveillais,
le croissant chaud, l'café au lait ?
T'rappell's-tu comme ei' t'habillais

Eh ! ben, pis nos sorties l'Dimanche,
tes beaux p'tits vernis,...ta rob'blanche...
T'étais si fin, si gracieux,
tu faisais tant plaisir aux yeux
qu'on voyait les gens s'arr'tourner
pour te regarder trottiner.

Ah ! en c'temps-là,...dis mon Petit,
de qui c'est qu't'étais la fifille,
l'amour, le trésor, le Soleil !
De qui c'est que t'étais l'Jésus ?

De ta Vieille est-ce-pas, de ta Vieille ?

Qui faisait tes quatr' volontés,
qui t'as pourri, qui t'as gâté,
qui c'est qu'y n't'a jamais battu ?
Et l'année d'ta fuxion d'poitrine,
qui t'as soigné, veillé,...guéri

c'est-y moi ou ben la voisine ?

Et à présent qu'te v'là ici
comme un chien crevé, eune ordure,
comme un fumier, eun' pourriture,
avec la crèm' des criminels,

Qui c'est qui malgré tout vient t'voir ?
Qui qui t'esscuse et qui t'pardonne ?
Qui c'est qu'en est la pus punie ?
C'est ta Vieill', tu sais, ta fidèle,
ta pauv' Vieill' loqu' de Vieill' vois-tu !

Mais j'bavard, moi, j'us' ma salive ;
la puïe cess' pas, la nuit arrive ;
faut que j'm'en aill' moi ...il est l'heure,
maint'nant c'est si loin où j'demeure.

Et pis quoi ! Qu'est-c'que c'est qu'ce bruit ?
On croirait de quéqu'un qui pleure...

Oh ! Louis, réponds ? C'est p't'-êt ben toi
qui t'fait du chagrin dans la terre !
Seigneur ! Si j'allais cor te voir
comme c'te nuit dans mon cauch'mar !

(Tu vourais point m'fair' cett' frayeur ! )

Oh ! Louis, si c'est toi, tiens-toi sage ;
sois mignon...j'arr'viendrai bentôt,
seul'ment, fais dodo, fais dodo,
comme aut'fois dans ton petit lit,
tu sais ben...ton petit lit-cage ?

Chut!...C'est rien qu'ça...pleur' pas j'te dis,
fais dodo va...sois sage, sage,
mon pauv' tout nu...mon malheureux,

Mon petiot, mon petit petiot."
_________________
"Pour l'idéaliste, l'existence n'est pas nécessaire à la vérité qu'il conçoit" Albert Thibaudet.
"Je suis d'un autre pays que le vôtre, d'un autre quartier, d'une autre solitude". Léo Ferré

http://monamilouisbertrand.blogspot.com
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