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Tanizaki Jun'ichirô

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Masques de Venise
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MessageSujet: Tanizaki Jun'ichirô   Jeu 18 Mar - 22:34

24 juillet 1886, Tôkyô (Japon) : naissance de Tanizaki Jun'ichirô, nouvelliste & romancier.

Il naquit dans une riche famille de marchands, dominée par la haute figure du grand-père paternel, Tanizaki Kyüemon. Ce dernier n'avait pas eu de fils et, conformément à l'usage japonais, il avait adopté deux garçons d'une famille voisine, les Ezawa, grossistes en saké autrefois très riches mais désormais appauvris, et leur avait fait épouser ses deux filles. Jun'ichirô est le premier enfant issu de la branche cadette, celle de Tanizaki (ex-Ezawa) Kuragôrô.

Choyé par toute la famille (il a encore trois frères et quatre soeurs), le petit Jun'ichirô grandit dans le vieux quartier tokyôite, aux côtés de sa mère, dont la beauté le fascine, et de sa vieille nourrice. Près de ces deux femmes, Kuragôrô, le père, fait assez pâle figure et le futur écrivain le décrira toujours comme une faible personnalité.


Bien évidemment, rien ne prédestine l'enfant à devenir un lettré : tout le monde voit en lui celui qui reprendra les affaires ou, peut-être, en créera d'autres. Mais, en-dehors du monde du commerce, point de salut, c'est sûr.

A la mort du grand-père, en 1888, commence pour la famille Tanizaki une période de décadence financière. Jun'ichirô a tout juste huit ans quand il quitte avec les siens la vaste demeure familiale pour emménager dans une maison de dimensions bien plus modestes. Sa formation scolaire elle-même subit le contrecoup des déboires financiers de ses parents et se poursuit avec beaucoup de difficultés. Et pourtant, c'est un excellent élève.

A peine sorti de l'adolescence, il est engagé, en tant que précepteur, dans une riche famille qui le traite, au vrai, comme un domestique. Il ronge cependant son frein pendant cinq ans au bout desquels, sa liaison avec une jeune femme, employée elle aussi, ayant été dévoilée, il est mis à la porte sans autre forme de procès.

Pour passer le temps et échapper au sentiment d'humiliation qui le poursuivait, Jun'ichirô a mis à profit ces cinq années pour lire un maximum. Comme à tant d'êtres en ce monde, avant lui et après lui, les livres lui ont permis l'évasion que lui interdisaient les usages et le sens des responsabilités familiales. Il a plongé dans l'immense chaudron de la littérature : il n'en ressortira plus. En parallèle, il a eu la chance de se lier d'amitié avec un enseignant féru de belles-lettres chinoises et japonaises, Inaba Seikichi, qui lui a beaucoup appris et l'a initié à la pensée bouddhique.

L'étape suivante, c'est la tentation d'imiter les maîtres - les amis dissimulés dans les livres : Tanizaki commence à écrire.

Même s'il se sent attiré par le journalisme, la nécessité de créer des fictions prime aux yeux du jeune homme. Rien ne le rebute, il s'essaie à tout : poèmes bien sûr (en japonais ou en chinois classique mais aussi en japonais moderne et dans le nouveau style poétique), dialogues pour des pièces de théâtre, essais et, bien sûr, courts récits romanesques - jusqu'à l'après-guerre, le Japon ne fait pas la différence entre ce que l'Occident appelle "nouvelles" et "romans" et, si brefs qu'ils soient, les textes de fiction sont soit des contes, soit des romans.

En cette fin du XIXème siècle où l'Empire du Soleil Levant prend son essor pour passer du Moyen-Age aux Temps Modernes, Tanizaki Jun'ichirô déborde de curiosité intellectuelle et linguistique. Il est vrai que sa langue maternelle elle-même est alors en pleine mutation et que plusieurs formes d'écriture coexistent en bonne entente.
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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Ven 19 Mar - 21:32

En 1908, à l'âge de vingt-deux ans, le jeune Tanizaki prend une décision désapprouvée par sa famille : il deviendra écrivain. Inscrit à l'Université impériale de Tôkyô, section Littérature japonaise, il tente de se faire publier. Il lui faudra attendre deux ans - deux ans d'angoisses durant lesquels il frôle la dépression pure - pour que la revue "Shinshichô" (= "Nouveaux Courants de Pensée") accepte sa pièce "Naissance" et publie l'un de ses essais critiques sur un roman de Sôseki Natsume.

Suivent un certain nombre de nouvelles, dont l'impressionnant "Tatouage" (souvent repris dans les anthologies spécialisées dans le fantastique) et "Le Kilin." En 1911, la revue "Subaru" lui ouvre à son tour ses pages et accepte "Shônen / Les Jeunes Garçons." La même année, lorsque la revue "Mita Bungaku" publie "Hyofu / Tourbillon", la censure frappe pour le première fois le jeune auteur pour outrage aux bonnes moeurs. Son texte évoquait en effet le désir sexuel chez les adolescents et la chose a déplu en haut lieu. Désormais surveillé, Tanizaki ne sait pas encore que nombre de ses récits seront par la suite interdits à la vente, comme vient de l'être le numéro de "Mita Bungaku" où apparaissait "Tourbillon."

En novembre de la même année, le grand Kafû Nagai consacre un article des plus élogieux au jeune auteur qui, dans la foulée, publie son premier recueil de textes.

La seconde décade du XXème siècle est particulièrement importante dans l'histoire de la littérature japonaise. C'est l'époque où, dans le vaste peloton des auteurs reconnus de longue date (Ôgai Mori, Sôseki Natsume, Kafû Nagai et quelques autres), commencent à s'immiscer des personnalités plus jeunes : Naoga Shiga, Saneatsu Mushanokôji et, bien entendu, Tanizaki.

Ce dernier se différencie essentiellement par son refus de juger les faits et personnages qu'il présente. Il est à mille lieu de la morale confucéenne, mieux, il l'ignore. Tout ce qui relève de la beauté et de l'érotisme l'intéresse et il ne se préoccupe ni de morale, ni de religion. Jusqu'au bout d'ailleurs, il traitera des thèmes aussi délicats que l'homosexualité, le sadomasochisme, le fétichisme - et même la scatologie.


Pour lui, la vie, le sexe et la Mort sont les expressions d'une seule et même force.
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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Ven 19 Mar - 21:54

Désormais très demandé dans le monde de l'édition, Tanizaki se lance dans une production endiablée. En deux ans et demi, il publie dix-huit ouvrages et fait paraître cinq recueils de ses textes. L'argent rentre mais les relations familiales se dégradent. Le nouvel écrivain entend mener la vie bohème des artistes-nés. Il fréquente les maisons de thé et les quartiers des plaisirs et vit dans un état de surexcitation quasi-permanente.

En mai 1915, il fait cependant un effort pour se ranger. Il épouse Chiyo Ishikawa, une jeune geisha de dix-neuf ans. Une fille, Ayuko, naît quelques mois plus tard. Mais Tanizaki est loin d'être un père idéal, à vrai dire, il ne supporte pas l'enfant. En outre, il s'intéresse d'un peu trop près à sa belle-soeur, Seiko, qui vit avec eux. A ce singulier triangle amoureux, s'ajoute bientôt le poète lyrique Haruo Satô, qui, de son côté, tente de séduire Chiyo.

Cette situation sulfureuse perdurera près de quinze ans.
En 1930, Tanizaki fera annoncer dans les journaux la "cession" de son épouse, Chiyo, en faveur de son ami, Haruo Satô. Le monde artistique et littéraire, pourtant peu renommé pour sa pruderie, est choqué ...

Durant ces quinze années, Tanizaki a bien sûr poursuivi et perfectionné son écriture. Il n'a pas renoncé au rythme de production infernal qui le caractérisait depuis ses premiers succès. Romans, nouvelles, essais, pièces de théâtre et scénarios de cinéma, tout lui est bon. Et, tandis que les nationalismes s'exaspèrent un peu partout dans le monde, ses personnages se déchaînent dans des relations de plus en plus glauques, se trahissent les uns les autres sans aucun remords et s'entretuent sans se poser une seule question. Ce ne sont pas pour autant des monstres, nous affirme leur père : ils sont humains, c'est tout.
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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Ven 19 Mar - 22:08

Depuis le tremblement de terre qui a dévasté Tôkyô en 1923, Tanizaki vit à l'ouest du Japon, dans la région Kyôtô-Osaka-Kobe où il situera un certain nombre de ses romans, dont "Quatre Soeurs." Après son divorce avec Chiyo, il se remarie avec Tomiko Furukawa, une journaliste de vingt-et-ans sa cadette - il a quarante-cinq ans. Quatre ans plus tard, nouveau divorce et troisième mariage, avec celle en qui il voit sa muse, Matsuko Nezu.

La fin des années vingt et les années trente sont semées d'ouvrages d'une qualité exemplaire : "Manji / Svastika" et "Le Goût des Orties" en 1928, "Rangiku monogatari / Chrysanthème dans la tourmente" en 1930 et, pour la très agitée année 1931, "Yoshino" et "Mômoko monogatari / Le Récit de l'Aveugle." Toutes ces oeuvres ont en commun un narrateur à qui revient la tâche d'entraîner le lecteur au coeur du récit, un récit non linéaire puisqu'y interviennent extraits de journaux, photographies, témoignages tantôt historiques, tantôt fabriqués.

"Ashiraki / Le Coupeur de Roseaux"
, qui reprend le thème des deux soeurs amoureuses du même homme - un thème que Tanizaki connaissait bien - date de 1932. Le très célèbre "Neko to Shôzô to futari no onna / Le Chat, son maître et ses deux maîtresses" est un peu plus vieux (1936) et forme dans cet univers hanté par le sexe et le drame une réjouissante bulle de gaieté et d'humour.
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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Ven 19 Mar - 22:29

A l'approche de ses cinquante ans, Tanizaki se lance dans une entreprise mémorable : il décide de traduire en japonais moderne ce véritable monument de la littérature nippone qui s'intitule "Genji monogatari / Le Dit de Genji" et qui fut écrit au XIème siècle par une dame de la Cour impériale. Le thème en est les divers aspects de la vie amoureuse d'une sorte de don Juan à la mode japonaise, Genji.

A cette époque, seuls les ouvrages nationalistes ou patriotiques sont bien vus par la censure. On devine donc les problèmes rencontrés par Tanizaki non seulement dans la publication de sa traduction mais aussi dans celle de ses oeuvres personnelles. "Sasameyuki / Bruine de Neige", aussi traduit sous le nom de "Quatre Soeurs", l'ouvrage le plus long de son auteur, qui conte les problèmes rencontrés par une famille pour marier ses deux filles cadettes, est carrément interdit pour cause de frivolité intolérable. Il faut dire que Tanizaki se paie le luxe de n'y évoquer que par deux fois la guerre sino-japonaise. Encore est-ce sous le terme, très édulcoré, de "les incidents de Chine." Pour un roman dont une bonne partie se déroule dans les années trente et au tout début des années quarante, c'est un véritable tour de force - et un pied-de-nez incontestable au régime.

Seul avantage : on ne pourra jamais accuser Tanizaki d'avoir soutenu la propagande impériale de l'époque.
Aussi, la paix revenue et les Américains ayant planté leurs tentes d'occupants, peut-il continuer tranquillement à écrire sur les fantasmes, les siens et ceux des autres. Les années cinquante sont celles de "La Mère du général Shigemoto" et de "Kagi / La Clef ou La Confession impudique." Dans ce dernier, l'auteur évoque le désir sexuel chez un couple et crée un nouveau scandale car, mariés ou pas, ses personnages se complaisent toujours autant dans des relations complexes et machiavéliques. En 1959, il sort par contre un roman d'une tonalité très différente, centré sur l'adoration de la Mère : "Home no ukihashi / Le Pont Flottant des Songes."

Les années soixante s'annoncent moins clémentes. Toutefois, de sa souffrance physique et de son obsession de la Mort, l'écrivain tire un ultime roman, "Journal d'un vieux fou", qui sort en 1961. Suivront quelques essais, puis, le 30 juillet 1965, Tanizaki Jun'ichirô meurt à Tôkyô.

Gallimard a publié ses textes dans la collection "La Pléiade". Vous les trouverez aussi en collection de poche. Une oeuvre à ne pas manquer, surtout.
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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Ven 19 Mar - 22:34


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MessageSujet: Quatre Soeurs (Bruine de Neige)   Jeu 25 Mar - 19:18



Sasame Yuki
Traduction : G. Renondeau

Extraits
Personnages


Connu également sous le titre "Bruine de Neige" - plus proche du titre original - "Quatre Soeurs", le roman le plus long de Tanizaki, fut interdit dès sa parution en feuilleton par la censure japonaise. Les temps étaient à l'effort de guerre et, plus encore, à la propagande ; toute oeuvre digne de ce nom devait en conséquence rentrer dans le rang et glorifier le sacrifice des patriotes, l'infâmie de l'ennemi, etc, etc ... Questions qui laissaient Tanizaki suprêmement indifférent.

Seuls l'intéressaient les rapports humains, tout particulièrement dans le jeu de l'amour, qu'il s'agît d'un binôme ou d'un triangle, que tout cela fût platonique ou pervers, que cela tournât au drame ou se confinât à la routine maritale. Fidèle à toutes ses autres productions, "Quatre Soeurs" traite donc de l'attitude de l'être humain face à l'amour mais aussi des relations amoureuses revues et corrigées par la société japonaise, surtout lorsque le mariage rentre en jeu.

Les femmes, ici, sont à l'honneur.
Sur les quatre soeurs dont fait état le titre, l'auteur s'attache surtout à trois d'entre elles, l'aînée, Tsuruko, demeurant un peu en retrait, d'autant que, au milieu du livre à peu près, elle déménage d'Osaka pour suivre son mari à Tôkyô. Mariée la première, ainsi que le veut l'usage, Tsuruko a cinq enfants et se décharge à peu près de toutes ses responsabilités de soeur aînée sur sa cadette, Satchiko. En effet, ce sont Satchiko et son mari, le patient et aimable Teinosuke, qui se retrouvent à traiter les demandes en mariage concernant Yukiko, la troisième des soeurs Makioka, même si la maison aînée n'a pas pour autant renoncé au rôle décisionnel final qui, en théorie et aux yeux du monde, reste son apanage.

Or, le rituel des demandes en mariage, dans le Japon de l'entre-deux-guerres, n'a rien d'une partie de plaisir. Au vrai, on pourrait parler sans exagération de parcours du combattant, et ceci tant pour les personnes extérieures à la famille qui s'entremettent dans l'affaire, que pour les parents accompagnant la jeune fille aux entrevues avec le prétendant éventuel et qui, par la suite, s'occupent de l'enquête de moralité (indispensable) et, le cas échéant, ont la désagréable tâche de transmettre le refus de la jeune fille ou de ses tuteurs. Le pire se produit bien sûr quand le refus vient du candidat au mariage et de sa famille.

Chez les Makioka, la situation s'avère très délicate : la quatrième soeur, Taeko (également appelée "Koi-san"), aurait pu se marier depuis longtemps, n'était son rang dans la fratrie. Le prétendant, elle l'a depuis ses seize ans mais, bien que les deux jeunes gens aient jadis fugué ensemble, il n'a pas été possible de procéder à leur union puisque Yukiko n'avait pas trouvé chaussure à son pied. Dans la bonne société japonaise, marier la quatrième soeur avant la troisième ne se fait pas. En outre, cela pourrait porter malheur.

Taeko
est donc condamnée à ronger son frein tandis que Yukiko, timide, introvertie, ne fait que repousser prétendant après prétendant ...

Le style fluide de Tanizaki, la façon qui est la sienne d'exposer les défauts de ses personnages ainsi que leurs mauvaises actions sans jamais les juger, la tendresse dont il s'est manifestement pris envers ses héroïnes, sa critique subtile de conventions qu'il juge archaïques mais auxquelles il n'est pas sans reconnaître un certain bien-fondé, tout cela fait entrer de plain-pied le lecteur dans une intrigue qui lui fait découvrir un peu mieux les subtilités du caractère et de la culture japonais. Découvrir mais non pas saisir dans toutes leurs nuances. Pour atteindre à ce résultat, la route est encore longue. Mais, avec sa fin "ouverte" - et très nippone - "Quatre Soeurs" constitue l'une des meilleures introductions à ce cheminement.
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MessageSujet: Le Coupeur de Roseaux   Ven 24 Sep - 11:08



Ashakari
Traduction : Daniel Struve

Extraits

Personnages

Grand maître du récit court, Tanizaki nous donne, avec "Le Coupeur de Roseaux", celui qui pourrait passer sans difficultés comme le modèle de la nouvelle japonaise. Subtilité, art de la suggestion, érotisme, nostalgie de temps qui ne sont plus et enfin fantastique, les thèmes et caractéristiques majeurs de l'art japonais se mêlent ici avec un tel bonheur qu'ils atteignent la perfection.

Attention pourtant : une première lecture en décevra plus d'un, surtout s'ils lisent par hasard et ne sont pas habitués à la littérature nippone.
En ce cas, abandonnez le livre, laissez-le en repos et revenez-y au bout d'un ou deux mois ; déchiffrez à nouveau ces phrases qui expriment avec tant d'innocence et suggèrent avec tant de hardiesse et vous verrez alors se déployer devant vous tout l'art de Tanizaki Jun'ichirô.

J'ai lu, ici et là, que certains se plaignaient d'une introduction selon eux trop longue et dans laquelle ils n'avaient discerné qu'une digression sur la géographie du Japon et une suite de remarques terre à terre sur quelques sites, dont celui consacré à la mémoire de l'Empereur Gotoba, mort en exil aux îles Oki, le 28 mars 1239. Quel aveuglement ! Les quarante-cinq premières pages de la nouvelle n'adoptent ce style que pour mieux amener le lecteur à osciller entre la réalité du Japon moderne et les multiples charmes de son passé révolu. Chant des couleurs, bribes de poèmes et de chroniques, vagabondage du narrateur et de la pensée par-delà les siècles et les personnages, tout est là pour nous amener à accepter la chute du récit, à la fois brutale et douce comme l'écho d'un galet tombant dans la Minase.

L'intrigue ressemble à un fil de soie : le narrateur, parti visiter le sanctuaire dédié à l'Empereur Gotoba et à deux de ses successeurs, rencontre, à la nuit tombée, sur le banc de sable où il attend de reprendre le bac pour rentrer chez lui, un homme qu'il prend pour un coupeur de roseaux. Une discussion s'engage et l'inconnu fait le récit des étranges amours de son père avec la belle O-Yû, amours toutes platoniques mais favorisées par O-Shizu, qui était aussi la soeur d'O-Yû ...

Tanizaki médite une fois de plus sur un thème qui lui est cher (et qu'il semble avoir lui-même abordé dans sa vie privée), le triangle amoureux à l'érotisme insinuant et malsain, avec des protagonistes tour à tour consentants et révoltés. Beaucoup d'interrogations sont posées en filigrane mais on n'obtient que quelques réponses. L'auteur laisse à l'imagination de son lecteur le soin de découvrir ses propres explications à une situation aussi ambiguë que désespérée - l'éventualité du double-suicide traditionnel entre amants est un temps évoquée.

Tout comme, à la fin de la nouvelle, il nous laisse décider si la chute, digne d'une histoire de fantômes, qu'il nous suggère, nous frustre ou nous comble. Pour moi, je fus comblée et j'espère qu'il en sera de même pour vous.

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MessageSujet: Le Pont Flottant des Songes   Sam 6 Nov - 14:36



Yume no Ukihashi
Traduction : Jean-Jacques Tschudin

Extraits

Personnages

Ce très court roman de Tanizaki est de ces textes qui donnent envie, après les avoir lus et relus, de se lancer dans des déclarations du style : "Après avoir lu cela, on peut fermer les yeux et mourir." Exagéré certes, outrancier - surtout pour des lecteurs qui escomptent bien, jusque dans l'Au-delà, continuer à s'adonner à leur passion - et pourtant ...

C'est que, avec ce "Pont Flottant des Songes", titre emprunté au cinquante-quatrième et dernier livre du fameux "Dit du Genji", classique japonais composé au XIème siècle par Shikibu Murasaki et tenu, par beaucoup, pour le premier roman psychologique jamais écrit, Tanizaki atteint à la perfection absolue. Perfection des fils de l'intrigue qui se croisent et s'entrecroisent avec une telle habileté que le lecteur en prend conscience bien trop tard, lorsqu'il n'a plus ni le pouvoir, ni la volonté de se dégager de la toile ainsi tissée, perfection de l'ambiguïté qui, à l'exception du médecin et de la parentèle des protagonistes, caractérise les personnages mis en scène, perfection en fin du réalisme de l'histoire qui nous remet en mémoire l'infinie variété de distorsions et de perversions dont est capable la nature humaine.

Sade aurait dégusté, vénéré, applaudi Tanizaki et cependant, les deux écrivains sont à l'opposé l'un de l'autre, en tous cas quant à la forme. Car, pour l'imagination ...

Dans "Le Pont Flottant des Songes", le narrateur, Otokuni Tadasu, qui a perdu sa mère alors qu'il atteignait ses cinq ans, se voit proposer par son père, quelques années plus tard, de retrouver une nouvelle maman. Jusque là, rien que de très ordinaire jusqu'à ce que le père dise à son fils qu'il doit considérer cette nouvelle mère tout à fait comme la première. D'ailleurs, la jeune femme portera le même prénom que la disparue, Chinu. Elle jouera sur le koto ayant appartenu à la morte. Elle prendra même l'enfant avec elle certains soirs, dans son lit, pour qu'il s'endorme en la têtant, ainsi qu'il en avait plus ou moins l'habitude avec sa mère.

Ainsi s'écoulent les années. Tadasu grandit, son père et sa belle-mère avancent en âge mais leur harmonie est parfaite. Le jeune homme n'a jamais oublié celle qui l'avait mis au monde, ce n'était d'ailleurs pas le but recherché, bien au contraire - son père l'en avait prévenu. En fait, on dirait que les deux femmes, la morte et la vivante, ont fusionné. Tout simplement et tout comme le souhaitait le maître de maison, de très loin le personnage le plus ambigu et le plus énigmatique du livre.

Bien entendu, les choses ne vont pas s'en tenir là. Inexorable, de détail infime en petite phrase délicate, de retour sur un paragraphe qui fait hésiter la compréhension en explication claire volontairement donnée, le texte progresse vers une fin que le lecteur, fasciné, hypnotisé comme toujours par la puissance et la complexité du génie de Tanizaki, ne cesse d'entrevoir depuis à peu près le premier tiers du livre et qu'il accepte avec reconnaissance, comblé par cette nouvelle et lumineuse démonstration de la subtilité d'un esprit qui a bien peu d'égaux dans la littérature occidentale.

En conclusion, je vous recommande vivement "Le Pont Flottant des Songes." Lisez-le une première fois, laissez reposer une semaine ou deux, lisez-le une seconde fois. Vous saurez alors pleinement ce que ressent le narrateur de cet étrange récit qui mêle si habilement les thèmes de l'inceste, du double et de l'ambiguïté sexuelle lorsqu'il confie : " ... plus je réfléchissais au sens caché de tout cela, et moins je comprenais ce qui s'était passé. ..."

Oui : vous saurez.

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MessageSujet: La Vie Secrète du Seigneur de Musashi   Dim 21 Nov - 13:58



Bushûkô Iwa
Traduction : René de Ceccatty & Ryôji Nakamura

Extraits

Personnages

Une bonne part de l'oeuvre de Tanizaki pourrait se lire comme un livre des perversions sexuelles qui viserait parfois à l'encyclopédie. Rien à voir cependant avec "Les Cent-Vingt Jours de Sodome" de notre DAF national : c'est que, à la différence de Sade, Tanizaki n'a jamais été emprisonné - et pendant des années - seul à seul avec ses fantasmes les plus excessifs, il n'a jamais été contraint de se colleter avec la folie et la frustration auxquelles sa condition d'éternel prisonnier, d'une geôle ou d'un asile, accula l'auteur français. Et puis, bien sûr, les deux hommes venaient d'une culture différente : la chape de plomb de l'idéologie judéo-chrétienne et son contrepied, l'athéisme enragé et blasphématoire, n'ont pesé ni dans un sens, ni dans l'autre, sur la vie et l'oeuvre de l'écrivain japonais.

D'une complexité sinueuse qu'alourdira encore, aux yeux du lecteur occidental, surtout s'il est peu au fait de l'Histoire du Japon, le contexte historique du roman, "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi" met en scène un aristocrate (non pas imaginaire, contrairement à ce qu'affirme la quatrième de couverture de l'édition Gallimard, mais qui, selon la courte préface de Tanizaki, aurait bel et bien existé) du XVIème siècle, contemporain vraisemblable - nulle date n'est indiquée avec précision - de l'époque Shengoku, ou "Ere des Provinces en guerre", qui s'étend du milieu du XVème siècle à la fin du XVIème.

Fils aîné d'un chef de guerre vaincu par le seigneur d'Ojika, le jeune Terukatsu est emmené en otage et mène, dans la château du vainqueur de son père, une vie plutôt confortable. Otage ou non, il reste le fils d'un haut personnage, qui plus est d'un guerrier, et doit être traité en conséquence. Le seigneur Ikkansaï lui donne d'ailleurs la même éducation qu'à son propre fils, Norishige. Et quand le château d'Ojika devient la cible d'une guerre menée par un autre seigneur en révolte, il n'est pas question que l'adolescent soit exposé à la fureur des assaillants. Il reste donc au coeur du palais, dans le dernier bastion, avec les autres otages d'Ojika, essentiellement des femmes et jeunes filles de bonne famille.

C'est à ces femmes que revient la tâche, chaque soir, de laver, peigner et étiqueter les têtes coupées des guerriers ennemis abattus. Ce qui apparaît au premier abord comme une corvée sanguinolente et répugnante s'accomplit en fait avec toute la majesté d'un rituel. Pas question pour ces femmes de maltraiter les têtes qu'on leur confie : maintenant qu'ils sont morts au combat, avant d'être des vaincus ou des trophées, ces objets sans corps sont avant tout des morts, qu'il faut traiter avec tout le respect nécessaire.

Pour distraire le jeune Terukatsu et surtout pour lui donner cet avant-goût du combat qu'on lui interdit si sévèrement, ce qui le frustre beaucoup, l'une des femmes emmène un soir l'enfant avec elle, dans le donjon. Spectacle et atmosphère ont de quoi frapper l'imagination d'un enfant comme celle d'un adulte : la lueur tremblotante des bougies, l'odeur du sang caillé montant dans les vapeurs de l'eau nécessaire à la toilette mortuaire, les effluves de l'huile parfumée et de l'encens utilisés pour oindre les chevelures repeignées et ces femmes, dont certaines sont si jeunes et si belles, en train de manipuler, avec précaution et comme avec tendresse, de leurs doigts blancs et fins, les têtes sans défense des guerriers morts au combat ...

Parmi celles-ci, de temps à autre, émerge ce que l'on nomme une "tête-de-femme", caractérisée par l'ablation du nez : le guerrier victorieux a coupé le nez du cadavre et l'a conservé par devers lui, un peu comme il l'aurait fait d'un scalp ou d'une paire d'oreilles, pour prouver le nombre d'ennemis abattus.

Tanizaki ne l'énonce pas ainsi mais c'est en voyant la plus jolie des jeunes filles présentes "s'occuper" de l'une de ces têtes au nez coupé que le jeune Terukatsu connaît sa première jouissance physique d'adolescent. A partir de cet instant, il lui deviendra impossible de dissocier la Mort, la passivité et la mutilation de l'excitation physique menant à l'épanouissement sexuel. Cette perversion inquiétante conditionnera sa vie d'adulte, que Tanizaki nous expose dans les deux autres tiers du roman, sur un fond de déchirements historiques absolument passionnant.

Même si "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi" est tenue par certains pour une oeuvre mineure de son auteur, le lecteur y trouve l'une des réflexions les plus fines menées par Tanizaki sur la part d'ombre de la sexualité et sur la déchéance qu'elle est susceptible d'engendrer chez celui qui en souffre. Guerrier courageux, vassal intègre, homme sensible, Terukatsu se transforme en un monstre d'égoïsme et de ruse lorsque le tenaille le besoin de satisfaire son obsession. Ses pulsions font de lui l'initiateur diabolique du drame que vont vivre dans l'ordre chronologique, le seigneur Yakushiji, la fille de celui-ci, dame Kyôki, devenue l'épouse d'Ojika Norishige, c'est-à-dire du fils de celui qu'elle croit être celui qui a profané le cadavre de son père, et enfin Shôsetsu, la toute jeune épouse de Terukatsu.

Quand on parle de la transformation du Seigneur de Musashi en monstre, il n'est évidemment pas question d'une double personnalité dans le style Dr Jekyll et Mr Hyde. Jamais, au grand jamais, Terukatsu ne sera soupçonné - si ce n'est par sa femme, peut-être - d'être autre chose et d'avoir vécu autrement qu'un guerrier et un aristocrate. Cet homme est passé maître dans l'art de l'hypocrisie et de la manipulation, ce qui s'avèrerait tolérable et même bienvenu sur le seul plan politique ou s'il voulait préserver la vie des siens, mais qui devient inacceptable et indigne de son rang et de ses ancêtres dès lors qu'il les emploie à des fins strictement individuelles. Au-delà de l'obsession sado-masochiste de son héros, c'est la trahison d'un certain idéal de fidélité et de rigueur que nous dépeint Tanizaki. Trahison impardonnable mais dont, jusqu'au bout, on ne saura pas ce qu'en pensait le Seigneur de Musashi, ni même s'il en avait conscience.
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MessageSujet: Le Lierre de Yoshino   Dim 21 Nov - 14:58




Yoshino Kuzu
Traduction : René de Ceccatty & Ryôji Nakamura

Extraits

Personnages

Publié dans cette édition avec "La Vie Secrète du Seigneur de Musashi", ce second récit tient plus de la nouvelle que du roman. On regrettera que l'auteur n'ait pas jugé bon d'expliquer un tant soit peu son projet dans une préface - contrairement à ce qu'il a fait pour "La Vie Secrète ..." - car "Le Lierre de Yoshino" laissera à plus d'un lecteur occidental l'impression d'un texte inachevé et encombré de longueurs.

Déjà, il faut savoir qu'il est d'usage, dans la littérature japonaise, d'accumuler, dans le plus pur style chinois, les allusions littéraires propres à ravir le lettré. Nous l'avons vu dans "Le Coupeur de Roseaux" comme dans "Le Pont Flottant des Songes", c'est, pour Tanizaki, une véritable habitude et presque un rituel.

Amoureux de son pays et de ses paysages, Tanizaki s'est complu à visiter le Japon en long et en large, s'imprégnant de ses atmosphères, de ses coutumes, de ses accents différents, et s'attachant à rendre tout cela dans ses écrits. La traduction ne permet pas bien entendu de restituer l'accent d'Ôsaka, qui s'oppose à celui de Tôkyô et nous y perdons sans doute beaucoup mais tout vaut mieux que ces approximations curieuses - et qui vieillissent souvent si mal - qu'il nous arrive de rencontrer dans d'autres textes traduits de langues pourtant plus proches de la nôtre que le japonais. Cette autre façon de faire de Tanizaki explique pourquoi ses lecteurs occidentaux se plaignent si souvent de longueurs qui ne visent, en apparence, qu'à dépeindre des paysages et des coutumes.

Sur ces deux points, "Le Lierre de Yoshino" est un exemple parfait de l'art de Tanizaki.


A l'origine du "Lierre de Yoshino", se place l'idée d'un autre roman historique, ayant pour cadre la région de Yoshino, dans la province de Yamato, et, pour thème, les tensions entre la Cour du Nord, sur laquelle régnait l'empereur Go-Kamatsu, et la Cour du Sud, dominée par Go-Kameyama. Ce dernier tenait sa cour dans la région de Yoshino et le pays regorge de souvenirs de cette époque - le XIVème siècle, pour être précis. Tanizaki évoque également, dès le premier chapitre, la figure du Roi Jiten, qui reprit en quelque sorte le flambeau de la Cour du Sud, au XVème siècle. Quoi qu'il en soit, le projet ne fut jamais mené à son terme.

Dans "Le Lierre de Yoshino" en effet, c'est un destin personnel, celui de la famille de Tsumura, ancien condisciple du narrateur à l'Université de Tôkyô, qui va prendre le pas sur l'argument historique. Tsumura, ayant eu vent des recherches effectuées par le narrateur pour son futur ouvrage, l'invite à l'accompagner lors d'une visite qu'il doit faire chez de lointains parents, dans la région de Yoshino. Peu à peu, on apprend que Tsumura a perdu sa mère alors qu'il était très jeune et qu'il a appris, depuis quelques années, qu'elle avait travaillé comme apprentie dans une maison de geisha avant d'être adoptée par une famille honorable. Hanté par le destin de sa mère, Tsumura a décidé de retrouver sa famille et il vient de la découvrir, à Yoshino ...

Comme souvent chez Tanizaki, on retrouve le thème du petit garçon, puis de l'homme, à qui la mort trop précoce d'une mère vite idéalisée n'a pas permis de résoudre le complexe oedipien. Ce n'est pas un hasard si Tsumura finira par épouser une cousine germaine dont les traits rappellent ceux de sa mère. Qu'elle ait été élevée dans un milieu très rural et que lui soit un citadin et un lettré n'y changent rien : le fantasme prime. Tanizaki entremêle son histoire avec celle, bien connue au Japon, d'une mère-renarde dont la mère de Tsumura aimait à chanter les exploits lorsqu'elle jouait du koto - l'un des souvenirs les plus émouvants que son fils a conservé d'elle.

L'ensemble donne l'impression d'un bloc encore mal dégrossi, où l'on distingue les grandes lignes directrices mais qui, inexplicablement, demeure inachevé. Cà et là, quelques traits particulièrement soignés voisinent avec une masse de détails et de notations certes cohérents mais qui brouillent en fait la vision du lecteur. A ne réserver par conséquent qu'aux inconditionnels de Tanizaki.
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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Sam 17 Nov - 21:28

Masques de Venise a écrit:


Sasame Yuki
Traduction : G. Renondeau

Extraits
Personnages


Connu également sous le titre "Bruine de Neige" - plus proche du titre original - "Quatre Soeurs", le roman le plus long de Tanizaki, fut interdit dès sa parution en feuilleton par la censure japonaise. Les temps étaient à l'effort de guerre et, plus encore, à la propagande ; toute oeuvre digne de ce nom devait en conséquence rentrer dans le rang et glorifier le sacrifice des patriotes, l'infâmie de l'ennemi, etc, etc ... Questions qui laissaient Tanizaki suprêmement indifférent.

Seuls l'intéressaient les rapports humains, tout particulièrement dans le jeu de l'amour, qu'il s'agît d'un binôme ou d'un triangle, que tout cela fût platonique ou pervers, que cela tournât au drame ou se confinât à la routine maritale. Fidèle à toutes ses autres productions, "Quatre Soeurs" traite donc de l'attitude de l'être humain face à l'amour mais aussi des relations amoureuses revues et corrigées par la société japonaise, surtout lorsque le mariage rentre en jeu.

Les femmes, ici, sont à l'honneur.
Sur les quatre soeurs dont fait état le titre, l'auteur s'attache surtout à trois d'entre elles, l'aînée, Tsuruko, demeurant un peu en retrait, d'autant que, au milieu du livre à peu près, elle déménage d'Osaka pour suivre son mari à Tôkyô. Mariée la première, ainsi que le veut l'usage, Tsuruko a cinq enfants et se décharge à peu près de toutes ses responsabilités de soeur aînée sur sa cadette, Satchiko. En effet, ce sont Satchiko et son mari, le patient et aimable Teinosuke, qui se retrouvent à traiter les demandes en mariage concernant Yukiko, la troisième des soeurs Makioka, même si la maison aînée n'a pas pour autant renoncé au rôle décisionnel final qui, en théorie et aux yeux du monde, reste son apanage.

Or, le rituel des demandes en mariage, dans le Japon de l'entre-deux-guerres, n'a rien d'une partie de plaisir. Au vrai, on pourrait parler sans exagération de parcours du combattant, et ceci tant pour les personnes extérieures à la famille qui s'entremettent dans l'affaire, que pour les parents accompagnant la jeune fille aux entrevues avec le prétendant éventuel et qui, par la suite, s'occupent de l'enquête de moralité (indispensable) et, le cas échéant, ont la désagréable tâche de transmettre le refus de la jeune fille ou de ses tuteurs. Le pire se produit bien sûr quand le refus vient du candidat au mariage et de sa famille.

Chez les Makioka, la situation s'avère très délicate : la quatrième soeur, Taeko (également appelée "Koi-san"), aurait pu se marier depuis longtemps, n'était son rang dans la fratrie. Le prétendant, elle l'a depuis ses seize ans mais, bien que les deux jeunes gens aient jadis fugué ensemble, il n'a pas été possible de procéder à leur union puisque Yukiko n'avait pas trouvé chaussure à son pied. Dans la bonne société japonaise, marier la quatrième soeur avant la troisième ne se fait pas. En outre, cela pourrait porter malheur.

Taeko
est donc condamnée à ronger son frein tandis que Yukiko, timide, introvertie, ne fait que repousser prétendant après prétendant ...

Le style fluide de Tanizaki, la façon qui est la sienne d'exposer les défauts de ses personnages ainsi que leurs mauvaises actions sans jamais les juger, la tendresse dont il s'est manifestement pris envers ses héroïnes, sa critique subtile de conventions qu'il juge archaïques mais auxquelles il n'est pas sans reconnaître un certain bien-fondé, tout cela fait entrer de plain-pied le lecteur dans une intrigue qui lui fait découvrir un peu mieux les subtilités du caractère et de la culture japonais. Découvrir mais non pas saisir dans toutes leurs nuances. Pour atteindre à ce résultat, la route est encore longue. Mais, avec sa fin "ouverte" - et très nippone - "Quatre Soeurs" constitue l'une des meilleures introductions à ce cheminement.


C'est le roman que je lis en ce moment, et d'ailleurs le premier roman japonais que je lis.

Il est vraiment passionnant, je vous en ferai sans doute une description plus longue ultérieurement.

L'histoire se passe peu de temps avant la Seconde Guerre Mondiale. il s'agit de l'histoire de quatre soeurs après la mort de leur parents. Après avoir perdu leur mère, puis ensuite leur père, les quatre soeurs se retrouvent dans une situation assez précaire, alors qu'elles avaient toujours vécu dans l'opulence avant la mort de leur père. Toutefois, les deux premières sont déjà mariées, l'aînée à un riche banquier, et l'autre à un comptable. La troisième a du mal à trouver un mari, car elle refuse tous les prétendant qui lui sont présentés sur une période de dix ans. Tandis que la dernière, qui était toute jeune après avoir perdu son père n'hésite pas à travailler pour gagner sa vie et comme elle ne peut pas se marier si la troisième soeur; plus âgée qu'elle; ne l'est pas, elle se met en concubinage avec le fils d'un joaillier, qu'elle quitte ensuite pour un photographe. Puis après la mort de ce dernier, elle se met en concubinage avec un barman avec qui elle aura un enfant.

Même si je n'ai pas encore achevé le roman, j'ai constaté que tout au long du roman, il n'y avait la plupart du temps que les trois soeurs cadettes réunies, alors qu'il y en a bien quatre comme l'indique le titre. Pourquoi donc ?

Cela vient du fait que le mari de la soeur aînée, Tsurou Ko, avait été muté dans une banque de Tokoy et que son épouse l'avait suivi. Sauf, qu'après son départ pour Tokyo, Tsuruko n'a plus recontacté, si ce n'est que très rarement, ses autres soeurs. C'est une personne froide, et qui semble irresponsable, car elle laisse en effet toutes les responsabilités à sa soeur cadette, Sachi Ko, pour les démarches concernant la famille Makioka, ainsi que la charge de trouver les prétendants qu'elle doit présenter à la troisième soeur, Youki Ko. Tsurouko est une soeur absente, qui ne semble pas avoir le sens de la famille.

Autrement parmi les trois autres soeurs, Sachi Ko, qui reprends les charges de l'aînée, est la plus équilibrée et la plus traditionnelle. Elle s'habille, toujours ou la plupart du temps, à la japonaise.

Youki Ko, semble être l'intermédiaire entre Sachi Ko et la toute dernière Tae Ko, dite "Koï San". Elle s'habille tantôt à la japonaise et tantôt à l'occidentale. Contrairement à sa plus jeune soeur, elle ne cherche pas de travail, mais ne semble pas non plus pressée de se marier. C'est une personne qui semblerait indécise et donc assise entre deux chaises.

Quant à Tae Ko, la plus jeune seour, c'est la plus occidentalisée par son habillement et ses allures, mais c'est aussi la moins conformiste. C'est aussi la soeur la moins bien élevée, mais sans doute, ses parents n'ont ils pas eu assez de temps pour lui apprendre les bonnes manières. C'est aussi une personne qui aime apprendre et envisage même de se rendre en France pour apprendre la couture (elle confectionne déjà des poupées et organise des expositions à Osaka, ville où elle habite), mais son premier compagnon ne veut pas qu'elle fasse ce voyage. Elle n'y va donc pas, mais le couple n'y survivra pas. Elle finit par quitter le fils du joaillier pour un photographe, qui malheureusement tombera gravement malade et mourra.

Je vous raconterai sans doute la suite plus tard, car je suis à ce niveau de l'histoire.

Ah ! Ce roman me donne envie d'aller un jour au Japon...
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MessageSujet: Re: Tanizaki Jun'ichirô   Dim 18 Nov - 11:12

Bravo, Buster ! Continue, surtout : Tanizaki est l'un des plus grands auteurs japonais !
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