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La Louve-Editions : Cécilia Colombo - Pripyat

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MessageSujet: La Louve-Editions : Cécilia Colombo - Pripyat   Mer 15 Sep - 20:26


Pripyat... ce nom résonne comme le glas. Cette ville d'Ukraine a été irradiée lors de l'accident nucléaire qui hante encore les mémoires et les corps. Je veux parler de Tchernobyl. Le sous-titre peut s'amener à s'interroger bien sûr car, lorsque l'on pense à cette catastrophe, les premières couleurs qui nous viennent à l'esprit seraient plutôt sombres. Pourtant, dans cette zone interdite, la nature reprend peu à peu ses droits, transformée, certes.

Dans ce livre, qui laisse l'imagination vagabonder, Cécilia Colombo réussit la prouesse de parler de ce lieu maudit sans jamais y avoir mis les pieds. Des photos seront sa source d'inspiration. Pourtant, si elle ne l'avait pas précisé, personne n'aurait douté de son voyage. Elle nous décrit les lieux avec un style accrocheur. Le lecteur, emporté par cette poésie descriptive - l'amenant toutefois à réfléchir- visite également la Zone, brave virtuellement le danger et les interdits. Comment ne pas adhérer aux réflexions auxquelles se livre Cécilia Colombo ? Si elle nous décrit Pripyat comme un souvenir d'enfance, elle fait ressurgir à la mémoire un passé - récent- que l'on aurait voulu enfouir au plus profond de soi. Pripyat, ville lointaine et pourtant si proche...

Je ne peux que conseiller la lecture de ce livre et ce, pour deux raisons. Pour le thème, d'une part, difficile à aborder, rare, pour les raisons que nous connaissons. Pour le style d'autre part, l'exercice littéraire n'étant pas des plus faciles et ayant été réussi avec virtuosité.

Merci à La Louve Editions et à son directeur, Jean-Louis Marteil, pour ce partenariat.





Extrait


" Il est 1h24, la réaction s'emballe, le coeur du réacteur se rebelle, déborde de son enceinte et dépasse la simulation pour rendre réelles les pires estimations. Le progrès tant vanté, d'apparence soumis, utilisé sans précaution, se retourne contre les hommes avec la puissance d'un fléau divin. Dans la salle de contrôle, les murs ondoient, les corps se soulèvent, les aiguilles et les voyants hurlent l'horreur avant de se taire. Le silence précède les questions. Il s'est passé quelque chose, mais quoi ? "
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Eustrabirbéonne
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MessageSujet: Re: La Louve-Editions : Cécilia Colombo - Pripyat   Mar 21 Sep - 20:12

Pripyat, sous-titré Vert comme l'enfer, de Cécilia Colombo, est un texte court – environ quatre-vingts pages – composé d'un bref prologue et de quatre chapitres (« Pripyat 1970 », « Fantômes », « Atomka », « Vert comme l'enfer »). L'épigraphe est une phrase de Tarkovski : « Privé de mémoire, l'être humain devient le prisonnier d'une existence toute en illusions » – Tarkovski dont l'auteur souligne par ailleurs le caractère prémonitoire du film Stalker.

Depuis le 27 avril 1986, Pripyat, en Ukraine, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Kiev et à quelques kilomètres de la frontière biélorusse, est passée du statut de ville modèle, vitrine du communisme, à l'état de ville fantôme, et aussi un peu de ville musée. Située tout près de Tchernobyl, elle fut évacuée sur l'ordre des autorités soviétiques au lendemain de l'explosion du réacteur n°4, alors que les habitants,dont beaucoup étaient montés sur les toits des immeubles pour voir l'incendie aux flammes versicolores, étaient déjà gravement irradiés . Depuis Pripyat est au cœur d'une zone déclarée inhabitable « au moins pour neuf cents ans » et sans doute pour beaucoup plus puisque la demi-vie du plutonium, élément radioactif et poison redoutable, est de vingt mille ans.

En abordant ce texte on songe bien entendu à l'immense Supplication de Svetlana Alexiévitch. Cécilia Colombo ne cherche certes pas à rivaliser avec cette œuvre écrasante, et adopte une démarche toute différente : si Svetlana Alexiévitch a, pendant trois ans, rencontré, interrogé et surtout écouté inlassablement les hommes et les femmes du « monde de Tchernobyl », au point de contracter elle-même un cancer, Cécilia Colombo, n'est jamais allée à Pripyat. Mais la petite fille de neuf ans qu'elle était le 26 avril 1986 a été fascinée alors par la grande roue du Luna Park (si mes souvenirs sont exacts, il aurait dû être inauguré quelques jours après la catastrophe, peut-être à l'occasion du 1er mai).

« Il est des lieux dont la simple évocation provoque de longues rêveries » : la première phrase contient le mot-clef du texte : Pripyat est dans sa majeure et meilleure partie une rêverie autour de cette ville que ses cinquante mille habitants ont désertée en trois heures, croyant y revenir dans trois jours, et où ils ont donc laissé les mille objets du quotidien, du chariot de supermarché à la table gynécologique, en passant par les jouets et les photographies.

Il y a des maladresses et des longueurs dans ce texte, notamment des réflexions un peu convenues sur la « folie des hommes ». L'existence à Pripyat d'un cinéma baptisé « Prométhée » et flanqué de la statue idoine est suffisamment ironique en elle-même sans qu'il soit nécessaire de souligner, assez lourdement, cette ironie. Vers le milieu du texte le ton devient un peu prêcheur, sans avoir la force du témoignage de ce physicien confiant à Svetlana Alexiévitch qu'il avait cru avant la catastrophe que le nucléaire civil ne pouvait pas être dangereux puisque ses intentions étaient pacifiques...

Il y a cependant de très beaux passages, comme l'évocation des photographies d'avant le désastre, de cette « cité radieuse » où chaque famille disposait de plusieurs pièces, où on trouvait un supermarché et toutes sortes de commerces, alors qu'à Moscou appartements communautaires et files d'attentes n'avaient pas disparu. L'auteur remarque que le communisme soviétique ne survit plus que dans cette ville morte. Elle décrit à merveille cette végétation nouvelle, à la croissance étrangement rapide, qui a submergé les jolies pelouses et les jeunes érables, et les nouveaux habitants de Pripyat, loups, renards, chevaux de Przewalski, chats redevenus sauvages. Elle rend hommage bien entendu à Svetlana Alexiévitch à travers cette représentation exceptionnelle de La Supplication au théâtre de Pripyat, devant quelques spectateurs. La métamorphose de la forêt de sapins après l'explosion est splendide et lugubre — on songe à la mise en branle de la forêt de Dunsinane. Le sort des victimes est évoqué bien entendu — la collection ne s'intitule-t-elle pas « Terres de mémoire »?—, mais de façon assez brève et pudique : le deuil, le cancer, les difformités des êtres humains ne sont plus à Pripyat mais à Gomel, à Minsk, à Kiev où ils ont cherché refuge. A Pripyat ne restent que ces fruits énormes et empoisonnés, ces insectes « au nombre de pattes presque normal ». Il reste quelques hommes aussi — sept cents personnes environ, qui ont préféré vivre au milieu des radiations, sans téléphone ni électricité, plutôt que sans jardin.

Et lorsque Cécilia Colombo avant de conclure décrit la plaque commémorative dans la centrale de Tchernobyl,où figure le nombre de morts officiel —cinquante-deux— elle ne juge plus utile d'en souligner l'ironie.
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Give the face of earth around,
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And the road below me.
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MessageSujet: Re: La Louve-Editions : Cécilia Colombo - Pripyat   Jeu 23 Sep - 14:27



Extraits

Un grand merci à La Louve-Editions et à son directeur, Jean-Louis Marteil, qui, à l'occasion de ce partenariat avec Nota Bene, m'ont permis de découvrir "Pripyat." Very Happy

Je suis née le 29 avril 1986, c'est dire que, si je ne me rappelle pas la catastrophe de Tchernobyl, j'en ai entendu souvent parler. Dans ma famille, on dit ironiquement : "Les radiations se sont arrêtées aux frontières françaises, il n'y avait pas à s'inquiéter ..." Une annonce gouvernementale qui, Cécilia Colombo en parle dans son récit, fut assenée à pratiquement tous les peuples d'Europe à cette époque.

De la conjonction de ma naissance avec cette période, j'ai hérité la manie de lire tel ou tel ouvrage qui parle de Tchernobyl. L'opuscule de Cécilia Colombo est l'un de ceux qui m'a le plus marquée. Peut-être en raison de l'approche de l'auteur, à la fois onirique et réaliste, peut-être à cause de la brièveté du texte dans lequel se condensent bien des choses.

L'auteur parvient à donner à voir à son lecteur tout l'abandon des villes-fantômes que sont devenues toutes celles qui entouraient la centrale, en particulier Pripyat. Avec elle, on déambule parmi les échos et la grisaille, à l'extérieur comme à l'intérieur de ces immeubles soviétiques dont le style n'avait pas changé depuis les années cinquante et qui caractérise si bien les pays communistes. Tout s'y est arrêté d'un coup, les aiguilles des horloges sont immobiles, on se croirait, en tout aussi incompréhensible, sur la "Mary-Céleste." Avec la même indifférence que l'océan, la nature, dehors, a repris ses droits, elle envahit le béton, le grignote, le dévore, le disloque, mais tantôt, elle affiche le vert trop vif d'une inquiétante vigueur, tantôt elle est rouge, comme le feuillage de ces arbres centenaires que les bulldozers durent abattre et enfouir sous la terre, pour "effacer" ce souvenir trop dérangeant, trop hideux, de la tragédie.

Et puis, Cécilia Colombo raconte la catastrophe, l'explosion du 26 avril 1986, les myriades de radiations enfin libérées et s'infiltrant partout, la stupeur des techniciens de la centrale qui, dans leur incompétence démente, ne songent d'abord qu'à appeler les pompiers. Aucun de ceux-ci n'en réchappera.

A Moscou, on n'y croit pas, l'URSS préfèrerait une attaque des Américains. Mais le danger menace de vitrifier l'Ukraine, la Russie tout entière, et, qui sait, le reste de l'Europe. Alors, on envoie l'armée, comme si des militaires dotés, pour la circonstance, de protections minimales, y pouvaient encore quelque chose. Les scientifiques arrivent aussi mais le réacteur a été monté trop vite, le travail a été bâclé, les précautions les plus élémentaires n'ont pas été respectées : des milliers d'hommes vont se sacrifier pour que soit coulé, sur le coeur du réacteur, un sarcophage de béton qui, aujourd'hui, est bien fissuré.

Ils vont mourir d'une mort horrible pour que leurs compatriotes et les autres Européens puissent survivre.


Les populations sont éloignées, d'abord pour trois jours - je suis née ce jour-là, ce jour où tous ces gens, qui croyaient encore à la propagande de leur pays, devaient pouvoir retrouver leur maison, leur appartement, leurs repères - et puis pour le reste de leur vie. Certains n'ont pas accepté, ils se sont glissés dans cette "Zone" interdite, ils sont repartis vivre et mourir là-bas : irradiés comme ils le sont, comment oserait-on leur contester cette dernière volonté ? De toutes façons, on préfère les oublier ...

Bon, vous l'avez compris, j'ai aimé "Pripyat", de Cécilia Colombo, et je vous conseille de le lire. Surtout qu'il ne fait pas plus de 90 pages et que le style de l'auteur n'est pas sans panache. Voilà. Bouquet
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