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Le Tasse

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Masques de Venise
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MessageSujet: Le Tasse   Lun 25 Avr - 15:14

25 avril 1595, Rome (Italie) : décès de Torquato Tasso, dit "Il Tasso", dit Le Tasse, poète.

Il était né à Sorrente, le 11 mars 1544 et, par son père, Bernardo Tasso, appartenait à la fois à l'une des familles nobles de Bergame et, déjà, à la poésie puisque Bernardo fut l'auteur de poèmes lyriques et épiques extrêmement célèbres en leur temps. Quant à sa mère, Porzia de Rossi, elle appartenait à l'aristocratie toscane.

L'enfance du Tasse devait être marquée par deux faits majeurs : la disgrâce de son père et la mort, aussi inattendue que mystérieuse, de sa mère. Il faut savoir que son père était depuis longtemps au service de Ferrante Sanseverino, prince de Salerne. Lorsque celui-ci se retrouva compromis dans un complot avec le gouverneur de Naples - en d'autres termes avec le royaume d'Espagne - il fut mis hors-la-loi et déchu de tous ses fiefs. Bernardo Tasso voulut lui demeurer fidèle et, en conséquence, fut déclaré rebelle à l'Etat. Ses biens furent confisqués. A l'âge de huit ans, le petit Torquato se retrouve donc à Naples, vivant avec sa mère et sa soeur, Cornelia. Les Jésuites, qui viennent tout juste d'ouvrir une école, s'occupent de son éducation et sont frappés autant par sa précocité intellectuelle que par sa ferveur religieuse.

Mais comme son père le réclame, l'enfant part pour Rome et une vie d'exil dans une grande précarité. C'est dans ces conditions qu'il apprend, en 1556, la mort de sa mère. Une mort aussi brutale qu'étrange. Pour Bernardo, il n'y a d'ailleurs aucun doute : elle a été empoisonnée par son propre frère, lequel souhaitait prendre le contrôle de sa part de l'héritage familial. Les biens de Porzia ne seront d'ailleurs jamais restitués à ses enfants.

Poète par goût et courtisan par nécessité, Bernardo Tasso accepte, l'année suivante, une opportunité que lui offre la cour d'Urbin. Voilà comment son fils, désormais un bel adolescent de treize ans, à l'intelligence particulièrement brillante, se retrouve le compagnon de jeux et d'études de Francesco Maria della Rovere, héritier du duc d'Urbin.

Le duc privilégie autour de lui une société cultivée dont les membres poursuivent activement les recherches esthétiques et littéraires si en vogue à l'époque. Bernardo Tasso lit ses poèmes à la duchesse et à ses dames et tout le monde discute des mérites respectifs d'Homère et de Virgile. C'est dans cette atmosphère de raffinement et de luxe que grandit le Tasse et cela aura une influence décisive sur son oeuvre future.

En 1560, le père et le fils se rendent à Venise où Bernardo se propose de superviser l'impression de son poème épique, "L'Amadigi." Torquato devient la mascotte des cercles littéraires de la cité des Doges mais son père rêve pour lui d'une profession lucrative et l'expédie étudier le Droit à Padoue.

Loin du contrôle paternel, le jeune homme, au lieu de s'intéresser au Droit, consacre toute son attention à la poésie et à la philosophie. Avant la fin de 1562, il achève son premier poème, "Rinaldo", qui passe pour combiner la régularité de Virgile avec la beauté de l'épopée romantique. Sous les faiblesses du débutant, le poème marque en fait une telle originalité que les initiés prédisent à son auteur un très brillant avenir littéraire. Quant au père du jeune homme, évidemment flatté, il fait imprimer l'oeuvre de son fils et consent à ce qu'il entre au service du cardinal Luigi d'Este.

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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 15:41

C'est à vingt-et-un ans que Le Tasse entre pour la première fois dans ce château d'Este qui sera pour lui le théâtre de tant de triomphes mais aussi de tant de cruelles souffrances. Après la publication de "Rinaldo", il exprime sa vision du poème épique dans "Discours sur l'Art de la Poésie", ouvrage qui fait de lui un théoricien et ajoute à sa jeune gloire l'éclat de la critique philosophique. On peut dire que la jeunesse n'est rien si elle ne critique pas. Mais, dans le cas présent, on peut juger malheureux que le futur auteur de "La Jérusalem Délivrée" ait commencé si jeune à professer sur son art des opinions un peu trop arrêtées. Poète avant tout de l'impulsion et de l'instinct, il sera plus tard entravé par les règles que lui même aura édictées.

On considère généralement les cinq années qui s'étalent entre 1565 et 1570 comme les plus heureuses de la vie du Tasse, en dépit du décès de son père, survenu en 1569. Jeune, beau, séduisant, gentilhomme accompli, à l'aise dans la société des grands et des érudits, célèbre pour ses oeuvres publiées, en prose comme en vers, il devient l'idole de la cour la plus brillante de toute l'Italie. Les princesses Lucrezia et Leonora d'Este, toutes deux célibataires, toutes deux ses aînées de dix ans environ, le prennent sous leur protection. Il fait partie de leurs familiers. Il leur devra beaucoup.

En 1570, il accompagne le cardinal d'Este à Paris.
Mais son franc parler et un certain manque de tact l'opposent assez vite à son protecteur, le poussant, dès l'année suivante, à se mettre au service du duc Alphonse II de Ferrare. En 1573, il publie "Aminta" et, en 1574, complète sa "Jérusalem Libérée." La première est un drame pastoral à l'intrigue très simple mais d'un charme lyrique exquis. En outre, il sort au moment même où, sous l'impulsion de Palestrina, la musique est en train de devenir l'Art des Arts en Italie. Les mélodies sucrées et la mélancolie sensuelle d'"Aminta" résument admirablement l'esprit du temps. Son influence, tant dans l'opéra que dans la cantate, perdurera pendant deux siècles encore.


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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 16:23

Dans la littérature européenne, "La Gerusalemme Liberata / La Jérusalem Délivrée" occupe une place des plus importantes. Et pourtant, les qualités dominantes de ce poème épique, celles qui révèlent bien la nature du génie du Tasse et qui le font passer alors au rang des classiques, à la fois appréciés par le peuple mais aussi par les gens cultivés, ces qualités ne sont pas si différentes que cela des grâces lyriques d'"Aminta."

Ici, le héros, c'est, en principe, Godefroy de Bouillon, chef de la Première croisade. Et le point culminant de l'épopée, c'est, bien entendu, la prise de la cité sainte. Nous verrons plus loin que cela n'est qu'apparence.

Le Tasse achève le tout dans sa trente-et-unième année et les ennuis commencent alors pour lui. Tout d'abord, il n'a pas le courage d'obéir à son instinct, qui lui dicte de publier telle-quelle "La Jérusalem Délivrée. Pris de scrupules étranges, il envoie son manuscrit à plusieurs libraires de ses amis en assurant ceux-ci de son désir d'entendre leurs critiques et d'adopter leurs suggestions, à moins, bien entendu, que lui-même ne parvienne à les convertir à ses vues.

Le résultat ne se fait pas attendre : tout en s'accordant avec admiration sur le côté épique du poème, chacun émet des réserves qui sur l'intrigue, qui sur le titre, qui sur le ton moral de l'ensemble, qui sur certaines scènes, etc ... L'un souhaiterait une régularité plus classique, l'autre plus de romanesque. Un troisième laisse entendre que l'Inquisition ne tolèrera pas l'attirail surnaturel qui encombre l'oeuvre et le quatrième réclame des coupures dans les passages pourtant les plus charmants, comme les amours d'Armide, de Clorinde et d'Erminie. Le Tasse en est réduit à se défendre contre de telles inepties et à mettre ses actes en accord avec les théories qu'il a jadis exprimées.

Que ce soit dans "Rinaldo" ou dans cette "Jérusalem Délivrée", le poète vise à l'ennoblissement du style épique italien. Pour ce faire, il a recours à deux moyens : une préservation très stricte de l'unité de l'intrigue et l'utilisation systématique d'un langage beaucoup plus riche, plus soutenu. Il a donc choisi Virgile comme exemple, la Première croisade pour sujet et infusé une bonne part de sa ferveur religieuse dans sa conception de Godefroy de Bouillon. Le problème, c'est que, par nature, Le Tasse préfère la romance.

Ce qui fait que, en dépit de l'ingéniosité du poète et de toute sa technique, les thèmes principaux - la Croisade de Godefroy de Bouillon et la libération de Jérusalem - manifestent moins de spontanéité et de génie que les épisodes romantiques dont il a orné l'ensemble, comme il l'avait fait d'ailleurs dans "Rinaldo." Godefroy, un mélange d'Enée très pieux et de catholique romain, est bien loin d'être le vrai héros. L'ardent et passionné Rinaldo, le chevalier Ruggiero, le mélancolique et impulsif Tancrède et les Sarrazins avec lesquels ils se battent, sans oublier les femmes dont ils tombent amoureux, sont ici les maîtres du jeu. Leurs aventures retient bien plus l'attention du lecteur et lui fait oublier le malheureux Godefroy.

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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 16:45

L'action épique tourne autour de trois femmes. Armide, tout d'abord, la belle sorcière envoyée par les puissances infernales pour semer la discorde dans le camp des Chrétiens. Mais son amour pour un chevalier la fait se convertir à la vraie foi et c'est avec une parole célébrant la Vierge Marie qu'elle quitte la scène. Clorinde ensuite, une guerrière qui possède une armure magique, comme Marfisa, soeur de Ruggiero ; elle affronte en combat singulier le chevalier qu'elle aime et, touchée à mort par son amant, reçoit le baptême avant d'expirer. Erminie enfin qui, jalouse de l'amour que Tancrède éprouve pour Clorinde, se retourne contre les Chrétiens avant d'aller se perdre dans une communauté de bergers.

Ce sont bien ces païennes, si touchantes dans leur douleur, si romantiques dans leurs tribulations, si tendres enfin dans leurs sentiments, qui retiennent l'attention du lecteur alors que les batailles, les cérémonies religieuses, les conclaves et autres évènements de la Croisade sont facilement oubliés. Le génie du Tasse est d'inventer ici la poésie du sentiment.

Sentiment, non sentimentalité. Wink

Au XVIème siècle, il s'agit là de quelque chose de nouveau et cette nouveauté est en accord avec l'ascendant exercé par la musique en tant qu'art. Raffinée, noble, naturelle, un peu mélancolique mais pleine de grâce, cette poésie du sentiment baigne "La Jérusalem Délivrée" tout entière.

Mais les critiques que Le Tasse avait choisis n'étaient pas hommes à admettre ce que le public avait pourtant déjà accepté comme incontournable. Ils sentaient vaguement qu'un grand et beau poème romantique avait vu le jour au coeur d'une sombre et pas très classique épopée. Chacun suggéra donc une solution mais aucun ne donna la bonne, qui consistait à publier le poème en l'état.

Le Tasse ne sut plus que faire. Sa santé commençait à lui causer de graves problèmes. Il souffrait de maux de tête et de fièvre - peut-être la malaria - et il n'aspirait plus qu'à quitter Ferrare. Il rangea le manuscrit de "La Jérusalem ..." sur une étagère et entama des négociations avec la cour de Naples, ce qui déplut fortement au duc de Ferrare.


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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 17:21

Le duc Alphonse II estimait que, s'il autorisait Le Tasse à le quitter, les Médicis feraient tout pour obtenir la dédicace de ce poème qui n'était pas encore publié mais qui était déjà célèbre. Par conséquent, il se résolut à se montrer très patient avec les sautes d'humeur du poète. Et il fit si bien que Le Tasse n'avait plus aucune excuse pour le quitter. Cela dura trois ans - et la santé du poète se dégradait de plus en plus.

Les autres protégés du duc Alphonse ne se gênaient pas pour l'insulter et lui jouer de mauvais tours. Son tempérament irritable et suspicieux, vaniteux et trop sensible aux égards, faisait de lui une proie idéale ... Pendant toutes ces années, Le Tasse va développer une manie de la persécution qui contribuera à sa légende, celle d'un auteur à moitié fou, imprévisible et incompris.

Il fut bientôt hanté par des idées aussi étranges que terribles :
ses domestiques trahissaient sa confiance, ils voulaient le dénoncer à l'Inquisition, ils cherchaient à l'empoisonner. Les évènement politiques et littéraires dont il avait vent contribuaient à affaiblir sa raison et il manifestait de plus en plus de troubles du comportement, avec angoisses et impossibilité de plus en plus grande à vivre en société.

A l'automne 1576
, il se prit de querelle avec un noble ferrarais, Maddalo, qui s'était vanté un peu trop librement devant lui de l'une de ses liaisons homosexuelles. La même année, dans une lettre à son ami homosexuel Luca Scalabrino, il évoquait sa propre passion pour un jeune homme de vingt-et-un ans, Orazio Ariosto. Durant l'été 1577, en présence de Lucrezia d'Este, il sauta sur un domestique, le couteau à la main. Ce dernier incident décida de son arrestation mais le duc le fit immédiatement relâcher. Comprenant - avec un peu de retard - qu'un changement d'air ne pourrait que faire du bien à son protégé, il l'emmena avec lui à Belriguardo.

On ne sait trop ce qui se passa là-bas. Certains biographes pensent qu'on découvrit la liaison du poète avec Leonora d'Este et que Le Tasse, pour sauver l'honneur de sa belle, accepta de feindre la folie. Mais rien n'est prouvé. Ce dont on est sûr, c'est que, de Belriguardo, le poète passa dans un couvent franciscain de Ferrare, ceci afin qu'il put se refaire une santé. Malheureusement, il devint alors obsédé par l'idée que le duc de Ferrare ne songeait qu'à le tuer. A la fin de juillet, il s'échappa, déguisé en paysan et retourna à pied dans sa ville natale, chez sa soeur.

Plus généralement, on pense que, après 1575, Le Tasse souffrit en effet des débuts d'une maladie mentale qui le rendait fantasque, imprévisible, insupportable et faisait de lui une source de soucis continuels pour ceux qui le protégeaient. Mais il n'existe aucune preuve que cette maladie ait été déclenchée par la passion que vouait le poète à la duchesse Leonora. Contrairement à l'image de tyran qu'on en donne, le duc de Ferrare était un homme plutôt indulgent. Avec Le Tasse, il ne se montra jamais cruel : égoïste, tout au plus, et quel est le prince, surtout à cette époque, qui ne l'était pas ?

A Sorrento, Le Tasse se languissait de Ferrare. L'air de la cour lui manquait. Il écrivit donc une lettre pleine d'humilité, afin que le duc consentît à le faire revenir. Alphonse II accepta, sous réserve que le poète suivît un traitement pour sa "mélancolie." Ce que l'intéressé fut trop heureux d'accepter.

Mais les traitements médicaux de l'époque, on le devine, n'y pouvaient pas grand chose. Déjà, il aurait fallu diagnostiquer la maladie et, dans l'état actuel de la médecine, c'était chose impossible.

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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 17:51

A l'été 1578, Le Tasse s'enfuit à nouveau. Il alla de Mantoue à Padoue, de Padoue à Venise, de Venise à Urbin, d'Urbin en Lombardie. En septembre, il atteignit, à pied, les portes de Turin, et fut très courtoisement reçu par Emmanuel-Philibert, duc de Savoie. Tout vagabond rejeté de tous qu'il était, son génie continuait à lui ouvrir toutes les portes. On l'accueillait moitié par compassion, moitié par admiration. Mais il se lassait vite : on aurait dit que, loin de Ferrare, la vie lui devenait impossible. Aussi écrivit-il une nouvelle fois au duc Alphonse et, en février 1579, il était de retour au château d'Este.

Le duc était sur le point de contracter son troisième mariage, cette fois-ci avec une princesse de la maison de Mantoue. Il n'avait pas d'enfants et, à moins qu'il ne réussît à obtenir un héritier, il y avait gros à parier que ses états retourneraient au Saint-Siège.

Préoccupé comme toujours par ses soucis personnels et par son sens de la dignité, Le Tasse ne prêta pas grande attention aux problèmes qui accablaient son protecteur en ces fêtes de mariage. Il déclara que l'appartement qui lui avait été alloué était indigne de lui et s'en vint en réclamer un autre. Cette fois-ci, le duc Alphonse perdit patience et il expédia Le Tasse, sans autre cérémonie, à l'asile de fous de Santa-Anna. Cela se passait en mars 1579 et le poète allait demeurer là sept longues années. Le duc de Ferrare ne cessa plus de le considérer comme un être qui avait définitivement perdu la raison.

Au bout de quelques mois, le poète finit par obtenir un logement plus vaste et l'autorisation de recevoir des visites. Il put également entretenir une correspondance avec qui il voulait. Mieux : il avait le droit d'aller à l'étranger, pourvu qu'une personne responsable se portât garante de son retour. (Les lettres écrites à Santa-Anna aux princes de toutes les cités italiennes et aux personnes du plus haut rang dans le monde constituent à ce jour la source d'informations la plus complète que l'on ait à disposition non seulement pour nous renseigner sur les conditions de vie du Tasse mais aussi sur son caractère. On constate par exemple non sans étonnement qu'il évoque toujours le duc de Ferrare avec respect et même avec affection.)

Bien sûr, certains ont prétendu qu'il agissait ainsi par hypocrisie, dans l'espoir que le duc, mis au courant, le ferait libérer. Mais le ton général des lettres ne va pas en ce sens : il en ressort surtout que Le Tasse avait conscience de sa maladie et qu'il essayait, malgré tout, de travailler. Le plus gros de son oeuvre, d'ailleurs, date de ces années à Santa-Anna : dialogues en prose, discussions sur des thèmes philosophiques et éthiques, avec, parfois, quelques odes ou sonnets - dont quelques uns écrits sur commande et d'un intérêt purement rhétorique alors que d'autres, plus personnels, témoignent de la souffrance endurée par cet esprit enfermé dans un cerveau malade.

En 1580,
lui parvient la nouvelle qu'une partie de "La Jérusalem Délivrée" vient d'être publiée, sans sa permission et sans corrections. L'année suivante, c'est l'intégralité du poème qui est édité avec sept rééditions en un seul semestre. Sur ce succès prodigieux, Le Tasse ne touchera pas un sou. De même, l'un de ses rivaux à la cour de Ferrare entreprendra, en 1582, de publier ses poèmes lyriques après les avoir revus.

En 1585,
deux critiques florentins partent en guerre contre "La Jérusalem ..." Du fond de sa cellule, Le Tasse leur répond avec une modération et une courtoisie qui prouvent qu'il était alors en pleine possession de ses moyens. De toutes façons, les jeux sont faits et "La Jérusalem Délivrée", dont le sort, curieusement, semble désormais assez indifférent à son créateur, va assurer pourtant la gloire universelle du poète.



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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 18:16

En 1586, le duc de Gonzague, prince de Mantoue, enlève Le Tasse à sa cellule. Le poète célèbre alors son jeune protecteur, se replonge dans les plaisirs de cour, et donne une tragédie, "Torrismondo." Mais, quelques mois plus tard, il rechute. S'estimant négligé par le duc, il part pour Rome où il prend ses quartiers chez un vieil ami, Scipione Gonzaga, nouveau Patriarche de Jérusalem.

En 1588
, on le rencontre à Naples, où il rédige un poème des plus sombres sur le Mont des Oliviers. L'année suivante, il retourne à Rome, chez Gonzaga. Les domestiques ne peuvent le supporter et finissent par l'enfermer à l'extérieur de chez lui. Malade, il finit à l'hôpital où le Patriarche le récupère en 1590. En vain : l'esprit sans repos du poète le force à partir pour Florence. Suit un nouveau retour à Rome. Et un nouveau départ : à Naples. Et un nouveau retour - à Rome. Et ...

Sa santé n'arrête pas de se dégrader et, ce qui est plus triste encore, son génie prend la même voie. En 1592 par exemple, il donne au public une nouvelle version de sa "Jérusalem ...", intitulée "La Jérusalem Conquise." C'est, peut-on dire, l'antithèse parfaite de "La Jérusalem Délivrée" : versification dégradée, intrigue lourdissime, rhétorique sans grâce, sans finesse, bref négation de la poésie du sentiment.

Le Pape Clément VIII et son neveu, le cardinal Aldobrandini, décident, en 1594, d'inviter le poète à Rome afin de lui faire décerner la couronne de lauriers, la même que reçut Pétrarque.

Affaibli par la maladie, Le Tasse rejoint Rome en novembre. La cérémonie de son couronnement poétique doit être différée en raison d'une indisposition du cardinal Aldobrandini. Mais le Pape le couche sur sa liste de pensions et, sous la pression du Vatican, le prince Avelino, à qui était revenu une part de l'héritage maternel du Tasse, promet de se racheter en lui versant désormais une rente à vie.

Mais la Fortune lui sourit trop tard. Le Tasse
décède au couvent de Sant'Onofrio, le 25 avril 1595. Il avait tout juste cinquante-et-un ans.
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MessageSujet: Re: Le Tasse   Lun 25 Avr - 18:36


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MessageSujet: Re: Le Tasse   Mer 27 Avr - 22:09

Passionnant !
D'autant que j'ai visité la magnifique ville de Ferrare (entourée encore de ses murailles, et les voitures y sont interdites, comme souvent en Italie du Nord), et son superbe château.

Au Louvre il y a à ma connaissance deux tableaux inspirés de la Jérusalem Délivrée, tous deux par le Dominiquin : "Renaud (Rinaldo) et Armide" et "Herminie et les bergers". Le second est le plus poétique.
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MessageSujet: Re: Le Tasse   

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Le Tasse

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